Retour à l'index (Sommaire) 


Le village _ les saisons _ les légendes _ l'histoire _ photos anciennes _ Sévignacq  _ Escoubès  _ Monassut-Audirac _ Lussagnet-Lusson _ Lannecaube _ Morlaàs _ Lembeye _ les vieux papiers _ cuisine _ gîte et couvert _ les légumes _ les Pyrénées _ voitures anciennes _ la maison béarnaise _ petites annonces _


 

DE QUELQUES ANIMAUX

MAL AIMÉS

EN BÉARN

 

Dans nos campagnes, certains animaux ne bénéficient pas de bons préjugés. Ainsi, pour les mammifères, de la taupe, du hérisson, de la chauve-souris ; ainsi des reptiles et des batraciens.

La taupe, du latin talpa, peut se dire dans le Béarnais élégant ou littéraire taupe. Dans le parler quotidien, elle est le bouhou, de bouha: souffler. On fait comme si les résidus terreux qui forment la taupinière dite bouhouère étaient expulsés par l'animal en soufflant. Ce petit édifice fait détester la taupe, par les faucheurs, car leurs meilleures lames s'émoussent à les traverser, par les cultivateurs, car les galeries souterraines endommagent les racines et dérangent les alignements des plantes. On chasse donc la taupe. Cela constituait autrefois un de ces petits métiers marginaux et miséreux de la vie rustique. Il était pratiqué chez nous pas le bouhouè qui vendait la peau à quelque ramasseur de peaux de sauvagine, le petchoutè, à destination du tanneur, le tanayre. Oloron et Arudy - les habitants de ce dernier bourg portaient le sobriquet de petchoutè -étaient des centres d'une telle activité.

Pour prendre cette petite bête, les cultivateurs procédaient directement soit avec du poison déposé dans les galeries, soit en surveillant ses habitudes. Elle dégage ses déblais à temps régulier, généralement vers les II heures du matin et 3 heures de l'après-midi au soleil. L'homme à l'affût attendait et, quand le mouvement à la surface du sol dénonçait le fouisseur invisible, il frappait avec son hoyau, le houssé. Il existait aussi pour cet usage une arbalète, la balestre, qui lançait un trait fourchu. Le professionnel préférait le piège spécifique placé dans les galeries, qui ne dépréciait pas la peau destinée à la vente.

Le nom du hérisson, arissou, vient directement du latin aricius. Par assimilation, le même terme désigne les bogues piquantes qui enveloppent les châtaignes. Comme dans le Français, nous trouvons dans sa parenté arissa pour hérisser, ainsi que aris pour frisson.

La vie active et bénéfique de cet animal se développe la nuit. Beaucoup de personnes en sont mal informées. De ce fait, le hérisson est souvent la victime d'un aspect peu attrayant.

La chauve-souris, dite habituellement souris-caübe, de même formation que le nom français, peut recevoir des appellations plus descriptives, de moins en moins usitées, telles que rate-pene, soit rat en suspens, car, au repos, elle prend cette position dans les charpentes ou tigne-hus, teigne du bois, parce que les colonies qu'elle forme peuvent recouvrir et altérer en apparence les boiseries et chevronnages des combles.

Pourquoi n'est-elle pas aimée ? La couleur noire, les ailes angulaires, les dents aiguës. lui font des traits défavorables. Un aspect bizarre et ambigu ne plaide pas en sa faveur. Enfin, son vol étrange et nocturne, à une époque où la croyance dans les revenants, les fantômes et autres êtres maléfiques était courante, conduisait fréquemment son petit cadavre à être cloué, les ailes déployées, sur les portes des granges pour conjurer le mauvais sort.

Les reptiles ophidiens sont inclus dans le terme général de serp, qui tombe actuellement en désuétude et de même source latine que le serpent français.

Simin Palay rapporte le mot de ourbassane pour la couleuvre en Lavedan. Il était également employé, rarement il est vrai, par les anciens de la vallée d'Aspe dans les années de 1920 à 1930 dans un sens égal. Son étymologie est à rapprocher de celle d'orvet, dit en Béarnais orbaca, qui tient au latin orbus : privé de. Ces animaux sont en effet dépourvus de beaucoup d'attributs, membres, pelage, etc., qui appartiennent à tant d'êtres vivants du paysage de tous les jours.

On tend aujourd'hui, en Béarn, à recouvrir tout vertébré qui rampe du terme de quiraüle : couleuvre. Dans cette large catégorie, la couleuvre de Montpellier, la couleuvre jaune, la couleuvre à collier sont considérées comme n'étant pas mauvaises. Quant à la dernière, il arrive que l'esprit d'observation conduise à préciser qu'elle porte une cravate blanche. De toute façon, elles échappent rarement à la mort quand elles sont surprises par l'homme.

L'ancien gripe, pour vipère, est maintenant complètement oublié. Il semble avoir échappé à l'équipe de Simin Palay et même à Vastin Lespy pourtant si près du terroir. Il s'était maintenu, à l'état erratique, dans les fonds de la vallée, à l'écart des brassages urbains et nordiques. Gherard Rohlfs l'y a retrouvé. Il estime qu'il s'agit du latin vipera, déformé par des influences germaniques qui avaient aussi donné le vieux français guivre dans une acception identique.

En réalité, bipère est lui-même délaissé au profit de quiraüle machante : couleuvre mauvaise ou encore quiraüle roussarde, couleuvre roussâtre. Pour notre part, nous avons entendu des anciens en Barétous employer bïure, voisin de l'espagnol vibora, dans le sens figuré de mauvaise langue. La poudre de vipère entrait souvent dans la composition des formules médicinales ou magiques.

Leur enveloppe parcheminée rend très reconnaissables les œufs de couleuvre que l'on découvre dans les endroits chauds tels que les tas de fumier, les anfractuosités des vieux murs bien exposés. Une tradition, mi-plaisante, mi-sérieuse veut qu'il s'agisse d'œufs de coq.

L'onomatopée hissa, venu du sifflement du serpent agressif, s'est portée, par translation, sur l'action de piquer. Les dérivés se sont développés dans le même sens, tels hissade : piqûre de serpent et hissou : dard, aiguillon, que l'on retrouve également appliqué aux insectes à venin, l'abeille, la guêpe. Par assimilation, au figuré, hissou peut désigner une personne dotée d'une langue de vipère. On peut préciser que la croyance populaire attribue à la langue fourchue qu'agitant les serpents inoffensifs ou venimeux en sifflant, le pouvoir d'inoculer le poison. A rapprocher de l'anglais to hiss : siffler.

En Béarn, les serpents sont au centre de récits divers qu'on retrouve dans d'autres régions avec des variantes mais gardant un caractère moralisateur.

Le premier conte se rapporte à la jeune fille curieuse intriguée par une trace de serpent qu'elle suit dans les herbes. Elle finit par se trouver devant un monstre. Elle mourra de l'avoir découvert. Moralité : la curiosité malsaine est gravement punie. (dans l'inconscient, le serpent symbolise le sexe masculin).

Un deuxième relate l'aventure d'un campagnard porteur d'un fardeau d'herbes sèches, fougère, foin, litière qui contient un serpent venimeux. L'homme ne le voit pas. Intervient un témoin clairvoyant qui le lui signale. Le serpent, furieux, pique l'un des deux hommes qui meurt. Image du croyant protégé par la confiance tandis que la connaissance inopportune conduit à la perte de celui qui est trop informé.

Un autre récit met en scène une vache qui, à l'étable, refuse de donner son lait autant à son veau qu'au maître et qui en beugle de souffrance. On la met en liberté. On la surveille. On s'aperçoit alors que, dans l'endroit discret où elle se rend, une couleuvre s'enroule autour de sa jambe, la tète et la soulage à son grand plaisir. Allusion aux mauvaises habitudes qui détournent ceux qui les contractent de leur devoir. Au fond narratif et moralisateur général, s'ajoutent des détails sur les lieux, les personnes qui donnent au récit du pittoresque et du crédit, les serpents, quant à eux, étant pour la dimension, la forme et parfois la couleur, au-dessus de l'ordinaire.

Parmi les expressions, notons :

« dret coum ue coude de quiraüle » : droit comme une queue de couleuvre ; elle s'applique, par dérision, à un travail de maçonnerie, de charpente, qui manque de rectitude et présente des courbes au lieu de lignes droites ; « eslenga' s coum ue quiraüle »: glisser comme une couleuvre ; se dit d'une personne qui s'esquive ou contourne habilement la difficulté.

En Béarn, le lézard gris est omniprésent sur les vieux murs, les rocailles, les pentes de terrain maigre au soleil. Un peu plus vert, un peu plus gris, un peu plus bistre, suivant le milieu qui l'entoure, il est la chichangle, nom qui remonte aux langages prélatins. Son profil étiré, son faible volume, en font un symbole de maigreur : "magre coum ue chichangle" : maigre comme un lézard ; "néürit de chichangles" : nourri de lézards, Chose surprenante pour une langue où les verbes fréquentatifs sont si faciles à composer et si nombreux, le verbe français lézarder n'y a pas d'homologue en Béarnais.

Le lézard vert, le lincher - encore un mot antérieur à la venue des Romains - est sensiblement plus rare. Quand les terrains vagues, les herms, les touyas étaient nombreux et silencieux, il en était l'hôte régulier. Il subsiste encore dans les fougeraies qu'on ne taille plus. Habituellement farouche, on lui donnait la réputation de ne pas vouloir ou ne pas pouvoir décrocher la mâchoire quand il avait mordu sa victime. Des cas étaient cités où il avait fallu lui couper la tête au couteau pour libérer la jambe ou le pied agressé.

L'orvet, orbaca, dont nous avons dit plus haut l'origine latine est considéré comme un serpent dont il a les apparences. Bien que totalement inoffensif, il est parfois nommé hisse-pè : pique-pied et, par réflexe, il est tué comme s'il était dangereux. 

Au cours des âges, le crapaud a disposé de quatre mots en Béarn pour le désigner. Le premier tombé en désuétude, chirpo, était d'origine prélatine.

Le deuxième, de moins en mois usité, harri, appartient aussi à ce fonds ancien.

Le troisième, sapou, toujours en faveur dans les vallées montagneuses, est à rapprocher de l'espagnol sapo.

Le quatrième, crépaüt, est d'origine francique et voisin du français crapaud.

Les deux derniers se prêtent au jeu des nuances, si courant en Béarn, par adjonction de suffixes : pour l'un sapoulet, sapoulot, pour l'autre, crépaütet, crépaütot. Ces diminutifs sont employés dans un sens affectueux pour les enfants de même que troc de sapou : morceau de crapaud, petit morveux. Dans les expressions, notons : "habé mounède coum u crépaüt a plumes" : avoir de l'argent comme un crapaud a des plumes, c'est-à-dire n'avoir pas le sou ; "a d' ayse coum u sapou sus ue cléde" : à l'aise comme un crapaud sur une barrière, c'est-à-dire en complet déséquilibre.

Le crapaud passe pour maléfique. Comme le serpent et en particulier la vipère, il entre dans la panoplie des pousoères, les sorcières. Il est synonyme de laideur : "oueil de crépaüt" : œil de crapaud est loin d'être un compliment : "lé coum u crépaüt" : laid comme un crapaud. Enfin, pour compléter la noirceur du portrait, on mettait sur le compte du "bère de sapou": venin de crapaud, les affections purulentes du pied, du talon, de la cheville, gratuitement imputées à une sécrétion du batracien.

Jean-Jacques CAZAURANG

 


page "les légendes"
 

page HISTOIRE

Retour à l'index (Sommaire)