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Bien entendu, ces faits étant légendaires, toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ne serait que pure coïncidence !

 

Une légende tirée par les cheveux .

(Extrait de: « les lettres de mon grenier »)

1_Le sang-froid de Jacouline.

Il y avait, autrefois (quand je dis autrefois je veux dire par là qu’il y avait très longtemps), une vieille femme toute courbée qui allait et venait à longueur de journée entre les deux villages de Coslédaà et de Boast. Malgré mes recherches, n’ai pas réussi à savoir si la vieille Jacouline et son mari Jacou, méchants comme des guêpes avant l’orage, habitaient l’un ou l’autre des deux bourgs. On ne sait pas si la vieille s’appelait Jacouline à cause du nom de son mari ou si c’était l’inverse. Toujours est-il que cette vieille que tout le monde abhorrait, passait son temps à dresser son cou ridé comme celui d’un vautour au-dessus des murs des jardins ou des cours pour pouvoir ensuite critiquer ce qu’elle avait vu. Elle pouvait dire qui s’occupait mal de ses légumes, qui soignait mal ses lapins ou ses poules, qui avait le cochon le plus sale… Seules quelques personnes friandes de ses médisances lui adressaient la parole, curieuses d’apprendre quelque nouvelle scandaleuse ou quelque information sur des voisins qu’on ne fréquentait guère. Les autres lui lançaient goguenards : « Alors, ça va Jacouline ? » Sans même leur adresser le moindre regard, elle répondait entre ses dents gâtées : « Bon Dieu ! J’ai mal au dos ! » Et les gens riaient dès qu’elle avait tourné son dos voûté pour dire : « C’est le poids de la méchanceté qui lui fait plier l’échine ! » Été comme hiver, elle recouvrait sa robe marron d’un châle de couleur brune. On aurait dit un de ces mystérieux moines moyenâgeux. Elle avait un visage tout ridé, surmonté d’un chapeau de feutre noir, un peu pointu pour abriter son énorme chignon. Les enfants la surnommaient « Jacou-la-broutche ». Les cahiers de brouillon, les ardoises que l’on rangeait dans les bureaux, le tableau noir, parfois, fleurissaient de portraits plus ou moins réussis de celle que les enfants appelaient « la sorcière ». On la retrouvait même gravée sur le bois des pupitres ! On lui avait rajouté une verrue toute poilue sur le nez ! À cette époque, il y a très longtemps, les enfants respectaient les pépés et les mémés, mais Jacouline n’étant pas une personne âgée ordinaire et sentant qu’elle déplaisait à leurs parents, ils étaient toujours prêts à lui faire quelque méchante farce, juste pour rire. Un jour, voyant la vieille femme arriver sur le chemin, ils placèrent le béret habilement subtilisé à Ramonet, le voisin, en plein milieu du chemin, avec un gros galet dessous. Comme ils savaient que Jacouline détestait le pauvre homme, elle ne manqua pas de donner, en passant, un grand coup de pied dans le béret ! La pauvre boitilla pendant plusieurs jours. Un autre jour, ils attachèrent une queue de renard à un fil, se postèrent dans la haie, juste de l’autre côté du chemin, et tirèrent sur le fil au moment où Jacouline arrivait. Voyant cet animal poilu et inconnu traverser juste devant ses pieds, elle prit ses jambes à son cou et s’enfuit avec la rapidité d’un animal sauvage. Les enfants furent abasourdis par sa vélocité et sa souplesse. Au mois de février, chez Labarraque, c’était le jour de la pélère, ce « pèle-porc » qui est une fête pour tout le monde, sauf pour le cochon et pour Jacou et Jacouline qui n’étaient jamais invités. Les gens sont parfois méchants et le bruit courait que la sorcière empêchait le sang de coaguler, ce qui gâchait le boudin et les miques ! Dès le matin, les voisins se réunissaient, déjeunaient copieusement avec des saucisses confites et du pâté, reliquats du dernier cochon trucidé dans la maison. Puis, sans pitié pour ses hurlements stridents, on couchait le porc dans le pétrin qui servait habituellement à pétrir la farine pour faire le pain, et on le poignardait sauvagement. Habitués à cette violence réservée aux animaux familiers comme les poules, les lapins ou les agneaux, les enfants assistaient à l’exécution capitale avec plus d’intérêt que de dégoût. Puis on versait le sang dans un grand chaudron de cuivre, et on y ajoutait les ingrédients nécessaires pour faire de délicieux boudins. Ce jour-là, Adamet, le plus déluré de la bande s’approcha subrepticement et, armé d’une seringue à clystère trouvée au fond de l’armoire de la chambre de sa mémé, la remplit de sang frais. C’était un instrument en étain qui ressemblait à une pompe à vélo (que l’on ne connaissait pas encore à l’époque). On tirait sur une poignée pour actionner le piston. Dans la bande de garnements, personne ne comprenait le but de cette manœuvre, et malgré les questions pressantes, Adamet ne donna aucune explication. La journée se passa tout à fait normalement : les enfants mangèrent les premiers, dégustèrent la traditionnelle salade de fruits dans laquelle on avait mis quelques rondelles d’oranges et de bananes, se goinfrèrent de pastis, ce délicieux gâteau cuit au four le matin même, et passèrent le reste de l’après-midi à jouer à cache-cache. Quand la nuit vint, on se réunit autour de la table pour commencer à manger le pauvre cochon égorgé le matin, puis les adultes se regroupèrent autour de tables disposées dans la salle à manger pour jouer à la belote, chacun avec son verre de vin à portée de main. Angelina, la maîtresse de maison, tournait inlassablement autour des tables, s’assurant qu’aucun verre n’était vide ! Au début, on n’entendait que les coups de poing portés sur la table à chaque carte déposée par un joueur, puis il y eut des manifestations de joie ou des jurons envers ceux qu’on soupçonnait de tricherie… Plus tard, on commença à se disputer gentiment en se traitant tout à fait amicalement de « hilh de puta », et le silence du début de soirée devint alors un brouhaha ininterrompu. C’est ce moment-là qu’Adamet choisit pour réunir tous les petits garnements dans la grange. Il sortit alors sa seringue en étain cachée dans le tombereau. Les petits copains n’avaient jamais vu ce genre d’outil et n’avaient aucune idée de l’utilisation que l’on pouvait en faire. La nuit était tombée, et une superbe lune éclatante permettait de distinguer nettement le paysage dont elle avait seulement enlevé les couleurs. Alors, Adamet exposa son plan : ils allaient se rendre chez les Jacou, et ils feraient sortir la « sorcière » à la fenêtre en hululant comme des chouettes et en glapissant comme des renards. « Mais pourquoi donc cet instrument bizarre que tu caches sous ta veste ? » demandèrent les conspirateurs. « Vous verrez tout à l’heure ! » se contenta de répondre Adamet. Au fur et à mesure qu’ils approchaient de la demeure des Jacou, le groupe se faisait de plus en plus discret. Il est vrai que se rendre devant le domicile d’une sorcière en pleine nuit, même par un beau clair de lune a de quoi impressionner des garnements de moins de dix ans. Il faut préciser, à ce stade du récit que Adamet, le plus âgé, n’avait pas encore onze ans, et que tous ses copains n’étaient « pas plus hauts que trois pommes ». La grande bâtisse des Jacou, imposante masse noire, se détachait sur le ciel d’étain, comme un monstre endormi. Pas une lueur ne filtrait par les volets disjoints, pas un bruit ne parvenait aux oreilles bourdonnantes d’anxiété des enfants. Ils se blottirent dans un coin d’ombre et commencèrent alors à hululer, discrètement d’abord, puis, comme rien ne se passait, ils reprirent confiance et certains se mirent à glapir. Adamet de sa seule main libre dirigeait cette chorale improvisée. Toujours rien ! Le grand monstre noir restait impassible. Alors, le petit Peyroulet lança une pierre qui heurta le volet du premier étage avec un son étrange, semblable à un claquement de langue. Soudain, tout doucement, le volet grinça sur ses gonds et s’entrouvrit sur une pièce sombre. Le hululement de chouette reprit, au pied de la façade, avec quelques trémolos dus à l’anxiété du volatile. La silhouette de Jacouline apparut, rendue encore plus fantomatique par le clair de lune. Elle se pencha pour essayer de distinguer l’animal faisant un tel raffut sous sa fenêtre, et son chignon qu’elle défaisait tous les soirs pour se coucher coula comme une longue cascade argentée le long du mur, sous la fenêtre. Brusquement, Adamet sortit sa seringue à clystères de dessous sa veste, visa la silhouette fantastique, poussa sur la poignée, et un long jet aussi puissant que bien ajusté vint éclabousser Jacouline. Elle porta les mains à son visage, recula lentement et sa longue chevelure argentée remonta pour disparaître dans l’embrasure de la fenêtre. Elle sentit quelque chose de chaud et de poisseux sur ses mains, poussa les cris d’un poulet saisi par un renard. Les garnements en profitèrent pour fuir à toutes jambes en faisant le moins de bruit possible. Il est vrai qu’ils étaient impressionnés par le spectacle qui venait de s’offrir à leurs yeux : cette maison noire, cette fenêtre aveugle, ces longs cheveux d’une étrange blancheur qui descendaient le long de la façade… Une lumière orangée, vacillante, éclaira la fenêtre, et l’on put voir les silhouettes de Jacou et de Jacouline. Celle-ci hurlait terrorisée : « Je suis blessée, je suis couverte de sang, l’animal m’a mordu ! » Jacou  postait sa chandelle par-dessus la rambarde de la fenêtre, mais il ne parvenait pas à distinguer les bêtes féroces qui avaient glapi et hululé quelques instants plus tôt sur le chemin. Revenant dans la chambre, il dit à sa femme : « Ma chère Jacouline, aurais-tu un sang propre à faire du boudin ? Tu sens l’oignon ! » Jacouline passa son index sur sa joue, le porta à ses lèvres et resta stupéfaite. Elle avait un sang de boudin ! Elle essuya méticuleusement son visage, Jacou ne constata aucune blessure… Il y avait là un mystère qu’ils crurent éclaircir quand ils se rappelèrent que c’était la « pélère » chez Labarraque !

Étrangement, les enfants qui ne savent pourtant pas garder des secrets, ne racontèrent jamais à personne cette extravagante aventure. Peut-être qu’au fond de leur conscience, ils sentaient qu’ils étaient allés un peu loin dans leur espièglerie !

 

2_La crinière de l’ours.

Tous les 15 août, depuis bien longtemps, c’est la fête de Boast. En ce temps-là, s’il faisait beau on buvait l’apéritif, et l’on dansait entre les deux haies du petit chemin menant à l’église qui, comme chacun sait, est restée en plan à mi-pente. Une chaleur moite faisait perler quelques gouttes de sueur sur le front des danseurs et desséchait les gosiers. Juchés sur une estrade posée sur quatre tonneaux, un accordéoniste et un joueur de tambourin et de fifre égrenaient les notes de quelques mélodies à la mode, et les couples dansaient en soulevant une fine poussière qui leur blanchissait les chaussures. Par delà la haie, le ciel rougeoyant finissait de diluer les restes d’un soleil couchant. On alluma quelques lampions, ce qui donnait une ambiance irréelle à cette fête. Les enfants se poursuivaient parmi les danseurs qui les rabrouaient gentiment. Soudain, quelques éclairs bleutés illuminèrent le ciel et un grondement sourd se fit entendre dans le lointain. En cette saison estivale, les orages étaient aussi soudains que violents ; aussi, tout le monde s’empressa, courant vers la grange de chez Magendie où tout avait été prévu pour continuer la fête au cas où le temps tournerait à l’orage. De grosses gouttes éparses claquèrent, de-ci de-là dans le feuillage du tilleul de la cour de la ferme, puis ce fut un déluge où, de temps en temps, un éclair aveuglant laissait apparaître des milliers de perles étincelantes tombant du ciel d’un noir de jais. Seul un enfant fasciné et impressionné par la violence des éléments était resté au coin du chemin menant à l’église, s’abritant dans l’encoignure de la porte de l’école. L’orage s’éloignait, la pluie se calmait lentement et l’on entendait partout de petites cascades et des gouttes dégoulinant du feuillage des arbres. L’enfant se préparait à rejoindre ses camarades dans la ferme de chez Magendie lorsqu’une créature trapue sortit de la haie et s’adressa à lui avec une voix de femme, une voix étrangement douce : « Mais je te connais, tu es le petit Peyroulet ! » L’enfant, rassuré en entendant son nom, fit deux pas sur le chemin pour mieux distinguer cette étrange créature, et il se trouva face à un ours dont la crinière argentée courait de la tête jusqu’à la croupe tout le long de l’échine. Peyroulet qui avait déjà vu un ours d’une adresse remarquable à la foire de Lembeye, un animal qui savait lire et jouer du tambour, ne fut pas étonné de l’entendre parler. « Et où est Adamet, et où sont tes petits camarades ? Va les chercher, je vais vous montrer une merveille que personne ne connaît, mais garde le secret, ne dis rien aux grandes personnes, elles ne comprendraient pas ! » Peyroulet partit en courant sans même chercher à éviter les énormes flaques qui jonchaient le chemin. Quand ils revinrent, l’ours avait disparu, et les cinq garnements commençaient à se moquer de Peyroulet quand tout à coup la voix, la même que tout à l’heure se fit entendre juste derrière le mur de l’école. Adamet eut un mouvement de recul, mais voyant que Peyroulet ne manifestait aucune crainte, il ne voulut pas être en reste. Il s’approcha et osa même caresser la superbe crinière qui semblait lumineuse dans l’obscurité. « Écoute-moi, Adamet, tu veux que je t’emmène voir une merveille que personne ne connaît ? » Les enfants manifestèrent tous leur curiosité et commencèrent à poser des questions… Alors, l’ours autorisa Adamet à monter sur son encolure, ce qu’il fit de bonne grâce, puis il invita les autres enfants à s’installer eux aussi sur son dos : « Montez et accrochez-vous à ma crinière ! » Au fur et à mesure que les enfants s’installaient sur la bête, son dos s’allongeait, alors il y eut de la place pour tout le monde ! Et les voilà partis sur le chemin en direction des montagnes que l’on devinait dans une des dernières lueurs du soir, là-bas à l’horizon. Soudain l’ours tourna sur sa gauche et dévala le chemin qui plongeait vers le Laas. La vitesse devenait grisante et effroyable. Les garnements s’accrochèrent à la longue crinière et retenaient leur respiration. L’ours négocia sans difficulté une première courbe sur la droite, mais aussitôt après, il fallait prendre un virage très serré sur la gauche pour traverser la rivière en crue sur la passerelle de bois rendue glissante par le gros orage. L’ours vint heurter la rambarde et bascula par-dessus avec les enfants qui poussaient des cris horrifiés ! Tous plongèrent dans les remous d’une eau jaune et boueuse et furent emportés par le torrent en furie. On ne retrouva jamais ni l’ours, ni les enfants. Seule trace de ce drame, une longue crinière semblable à une cascade argentée restait accrochée à la rambarde de bois du vieux pont.  

 Alain M.

Bien entendu, ces faits étant légendaires, toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ne serait que pure coïncidence !

 


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