Surin, Thaïlande
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Impressions de voyage

Thaïlande

Myanmar

& Cambodge

2011-2012.

Alain Menjot

 

Mardi 6 décembre 2011. Premier jour...

Pau - Francfort.

Il m'a fallu presque toute la nuit pour « faire les bagages ». Aussi, quand le réveil sonne, à 5h30, je n'ai dormi que trois heures. Avec l'excitation due au départ, je n'ai pas sommeil. Amédée nous conduit à la gare, la route brille, il pleut, et ce serait une triste matinée d'hiver si nous n'allions pas vers le soleil ! Dans le train, pas grand monde... et nous arrivons à Toulouse. La navette pour Blagnac, c'est toutes les vingt minutes ; nous n'avons pas à attendre. L'aéroport s'est considérablement agrandi et amélioré depuis mon dernier passage, il y a quatre ans. L'avion de Lufthansa a une heure de retard. La compagnie fière de sa renommée de ponctualité doit être morte de honte ! Deux heures de vol, on nous donne une salade de nouilles avec du maïs, des brocolis, du chou-fleur, des morceaux de tomates, des boulettes de fromage de chèvre... On pourrait croire que ça fait un peu désordre, dans l'assiette, hé bien c'est drôlement bon ! avec une bière du pays en plus...

Nous attendons cinq heures dans le luxueux aéroport de Frankfurt. Heureusement que nous avions des provisions car tout, jusqu’au moindre sandwich, est hors de prix. Même la petite bouteille d'eau à 3,30 euros, je trouve un peu exagéré. Deux énormes Airbus A380 sont collés au satellite où nous attendons, semblables à deux gros bébés en train de téter. Je ne me rends compte de leur taille colossale que lorsque notre 747 vient s’intercaler. Il semble bien fluet à côté des deux monstres.

Les dix heures de vol entre Francfort et Bangkok me semblent interminables, car je ne dors pas beaucoup.

 

Mercredi 7 décembre 2011.

Francfort - Bangkok

Nous entamons la descente. L'avion s'enfonce dans la couche de nuages étincelants, et je découvre alors un miroir tout aussi éblouissant : le sol est liquide. Habituellement, nous survolons un damier de rizières, aujourd'hui, c'est un lac à perte de vue. Le problème des inondations n'est pas tout à fait résolu. Sur quelques îlots noirâtres, je devine de petites maisons qui n’ont même pas réussi à garder les pieds au sec lorsque le niveau était au plus haut, il y a deux mois. Des routes disparaissent sous les eaux, et pourtant tout semble normal : je distingue quelques fumées, des files de véhicules sur une autoroute.

À Suvarnabhumi, le Bus assurant la liaison entre l’aéroport et la ville a été supprimé. Nous sommes donc contraints de prendre un taxi. Évidemment, les prix sont un peu « arrangés ». On doit payer un petit supplément de 50 Bahts par bagage... Il y a bien le « sky train », mais il ne nous laisse pas devant l’hôtel, alors s’il faut prendre un taxi en plus, cela ne fait pas gagner de temps.

Je trouve l’Hôtel Crown 29 bien triste. Il se trouve pris en étau dans un quartier de plus en plus grignoté par les immeubles, et la direction ne fait aucune réparation, car il est voué à la destruction. Il me faudra changer mes habitudes et trouver un autre quartier pour poser mes bagages. On trouve ainsi, à Bangkok, des bâtiments délabrés dans des quartiers résidentiels, des hôtels ou des maisons pourtant agréables il y a encore peu de temps, mais dont l’espérance de vie est menacée par la grosse vague de verre et de béton qui submerge la ville.

Le soir, nous allons dîner au restaurant Suda du soi 14. La patronne, une vieille Chinoise trottinant parmi les tables avec son carnet à souche nous accueille comme de véritables amis : il y a bien longtemps qu’on se voit vieillir mutuellement !

Avant de me coucher, je fais un petit essai pour vérifier si les programmes de la télévision sont toujours aussi nuls : j’ai le choix entre une mascarade de faux homosexuels se roulant par terre en proférant des inepties qui se voudraient humoristiques, un film où le gangster a pris une pauvre jeune fille en otage, une série à l’eau de rose où le pauvre laveur de carreaux et la fille de l’avocat voudraient se marier, mais le père s’oppose à cette union désastreuse... Finalement, je regarde la chaîne religieuse où un vieux bonze donne des conseils à de pauvres gens qui mettent des petits billets dans une grande vasque en argent martelé. Je ne comprends pas ce qui se dit, mais au moins, il n’y a ni couinements ni hurlements de terreur.

 

Jeudi 8 décembre 2012.

Bangkok.

C’est le haut-parleur du marchand de fruits qui nous réveille à huit heures. Avec le décalage horaire, il n’est pour nous que deux heures ; pourtant, nous nous levons sans trop de mal. Moi, je suis content de retrouver la Thaïlande, et Amnoay, même si elle ne l’avoue pas, elle est heureuse de revenir au pays. Le soleil promet de me soutirer quelques gouttes de sueur. J’ai toujours la possibilité de me réfugier dans des endroits climatisés ; d’ailleurs, je commence par la Banque. Les employés sont aussi nombreux que les clients, des écrans plats diffusent des images publicitaires, les fauteuils sont bien confortables... Je pense qu’en Thaïlande les banques ont de l’argent !

Bangkok ressemble à une ville en état de siège. Les trottoirs sont encombrés de sacs de sable entassés devant les entrées d’immeubles pour empêcher que l’eau ne rentre. Certains se sont percés : on se croirait presque au bord de la mer... peut-être à Beyrouth en 1977 ? Nous voulons prendre le bus 38 vers Pratunam, nous attendons plus d’une demi-heure : pénurie de bus, certains quartiers étant encore inondés. Nous allons au soi Asoke pour manger une soupe tellement relevée que je n’arrive pas à la terminer. Nous voulons prendre le bateau jusqu’au monument de la démocratie, mais il ne va pas plus loin que Pratunam car le niveau de l’eau dans le klong est trop haut, alors il ne peut pas passer sous les ponts. Je vais à Panthip, le supermarché de l’informatique. Les prix sont devenus peu attrayants. C’est toujours le sanctuaire de la copie illégale. Pour cent bahts ( deux euros ) on a le dernier DVD, et parfois même avant qu’il ne soit sorti en Europe. On a aussi un CD contenant une bonne douzaine de CD convertis en MP3... La technique est toujours la même : on choisit sur le catalogue, on revient dans dix minutes : la commande est arrivée, Dieu seul sait d’où. Pour des policiers qui voudraient agir, difficile de saisir le stock : il n’est pas sur place.

Tiens, voilà qu’il pleut. Ce n’est plus la saison, mais le ciel se montre bien désobéissant depuis quelque temps. Une pluie tiède qui ne parvient pas à rafraîchir l’atmosphère. Les passants n’en tiennent aucun compte. Seules quelques jeunes filles mettent leur main en éventail au-dessus de leur tête, bien dérisoire abri qui ne fait qu’ajouter à leur grâce féline. Autant les femmes sont pudiques dans les villes de province, autant à Bangkok elles veulent affirmer leur indépendance autant vis-à-vis des traditions que des hommes qu’elles dominent souvent. ( La polygamie n’a été abolie qu’en 1921 par le roi Rama VI. ) D’ailleurs, fait caractéristique, pour la première fois dans l’histoire du pays, le premier ministre est une femme : Yingluck Sinawatra. Si la jeune femme de province se drape encore bien souvent dans le sarong, celle de Bangkok arbore parfois un short aussi petit qu’un étui de téléphone. Les chaussures aux semelles et talons hauts sont peu adaptées aux trottoirs souvent défoncés, mais cela grandit la silhouette. Les Thaïlandaises ont de superbes cheveux fins, d’un noir intense qui dégoulinent dans leur dos... Elles les teignent en châtain clair et les frisent, ce qui leur donne un air vulgaire. Elles veulent un nez à l’européenne, alors la chirurgie esthétique a de beaux jours devant elle. Le résultat est souvent désastreux.

Je reviens à l’avenue Sukhumvit par le métro aérien, le « sky train » roulant sur une voie perchée sur des piliers de béton au-dessus des avenues. À la station Silom, c’est l’affluence. Les passagers montent sans se bousculer, personne n’a l’air pressé. Dans le métro, l’adulte se lève pour laisser la place à un enfant qui remercie d’un wai ( mains jointes au niveau du visage ). Rares sont ceux qui n’ont pas le téléphone collé à l’oreille ou qui ne pianotent pas sur quelque jeu électronique. Arrivé à la station Nana, je dois me frayer un passage dans une foule compacte pour sortir. Chacun s’écarte lentement, et j’atteins la porte sans avoir touché personne, sans avoir écrasé un seul orteil. Comme j’aime ces gens qui ne manifestent jamais leur mauvaise humeur, toujours prêts à répondre à un sourire ! Dans la station de métro alors que la foule des voyageurs sortis des wagons descendent les escaliers, trois coups de cloche venus je ne sais d’où résonnent brusquement. Aussitôt, la foule se pétrifie au garde-à-vous pendant quelques secondes, dans les escaliers : c’est dix-huit heures, « l’heure du drapeau ». On a même droit parfois à l’hymne national.

 

Vendredi 9 décembre 2011.

Bangkok.

Nous allons musarder devant les vitrines des boutiques et dans le supermarché de luxe de l’Emporium. Les prix sont pratiquement les mêmes qu’en Europe, souvent plus chers. Je vais au Soi Nana me renseigner auprès des agences de voyages pour acheter un billet d’avion pour Djakarta ou pour Yangon... les prix me font reculer : je vais réfléchir. Nous empruntons le métro souterrain jusqu’à la gare. Il est moins utilisé que le métro aérien, les Thaïs sont un peu claustrophobes, ou alors ils ont peur que les inondations de certains quartiers de la capitale ne provoquent une vague mortelle qui viendrait nous noyer comme des rats. À la gare, en plus de la cohue des haut-parleurs annonçant les trains, il y a, dans le hall, un podium publicitaire qui assourdit tout le monde. Pas facile pour acheter un billet dans ces conditions ! Je hurle comme un malade à travers l’hygiaphone, et j’obtiens ce que je désire : deux billets pour Surin, pour demain. Certaines situations sont parfois miraculeuses !

Le soir, nous mangeons un grand bol de soupe de poulet et de nouilles à quarante bahts ( un euro ) au bord de l’avenue Sukhumvit. Des petits marchands installent leur cuisine roulante sur le trottoir, avec quelques tables et chaises pliantes, et ils font des soupes bien meilleures que celles que l’on peut manger dans les restaurants ayant pignon sur rue. Les ustensiles de cuisine sont récurés avec soin, l’eau provient de bidons capsulés, et bien que certains touristes craignent le manque d’hygiène, je peux dire que depuis trente-deux ans que je mange des soupes sur le trottoir, s’il y avait un problème, je le saurais !

 

Samedi 10 décembre 2011.

Bangkok - Surin.

Nous aurions dû partir à dix heures cinq, mais le train ne démarre qu’à onze heures. Nous traversons des quartiers de Bangkok où les marques laissées par les eaux atteignent le haut des fenêtres du rez-de-chaussée. Des monceaux de meubles, de portes de placards, d’appareils ménagers rendus inutilisables s’accumulent sous les ponts d’autoroute. Les habitants de quartiers défavorisés rôdent autour, à la recherche d’objets moins abîmés que ceux qu’ils viennent de perdre. Dans la région d’Ayutthaya, c’est toute la campagne qui est recouverte d’eau, superbes lacs d’où n’émergent que quelques cocotiers ou quelques arbres aux feuilles desséchées n’ayant pas supporté plus de deux mois d’immersion. Dans cette région, les inondations n’auraient pas été catastrophiques si l’on avait laissé s’écouler l’eau normalement. Par contre, Bangkok aurait été sévèrement submergée. Alors, pour sauver la capitale, on a sacrifié la province. Sept millions de mètres cubes d’eau ( quatre cents millions selon d’autres... sources ) descendaient du nord du pays, on les a déviés vers les terres agricoles en ouvrant les écluses et les vannes destinées à protéger ces régions. On a noyé des villes et des villages de province sous cinq mètres d’eau pour épargner les zones industrielles et les quartiers résidentiels autour de Bangkok. Le gouvernement donnera cinq mille bahts aux sinistrés, même pas de quoi racheter une machine à laver et un réfrigérateur. L’ancien gouvernement ( soutenu par « les chemises jaunes » ) qui avait mal géré les dernières catastrophes naturelles a été remplacé par un autre ( »les chemises rouges » ) qui ne fait pas mieux. Les injustices flagrantes déçoivent le peuple qui attendait mieux, car ce sont justement ceux que l’on vient de sacrifier qui ont voté pour le changement. Des Thaïlandais m’ont dit : « chemises rouges, chemises jaunes » en hochant la tête et en éclatant de rire, et j’ai pensé à « bonnet blanc et blanc bonnet ».

Après Saraburi, la voie s’élève insensiblement. La motrice peine : le bruit devient infernal. Des branches viennent parfois fouetter les wagons. Ce n’est pas la jungle que décrivent Kipling ou Pierre Boulle, c’est plutôt un inextricable taillis montant à l’assaut des arbres d’où pendent des lianes comme des haubans de vaisseaux fantômes aux voiles en lambeaux. Ce paysage est sale et poussiéreux. Parfois, entre deux pics rocheux, la cicatrice blanche d’une carrière apparaît, éclatante au soleil. Plus loin, c’est toute la montagne qui est éventrée... De temps en temps, une cimenterie avec ses énormes cheminées rajoute une note sinistre dans l’hostilité du décor.

À Korat, une multitude de petits vendeurs prennent le train d’assaut, chacun vantant sa marchandise : poulet grillé, « salapao » ( gâteau de farine de riz fourré à la confiture ), ananas ou mangues vertes, saucisses de viande et de riz, et les inévitables petits grillons frits. Les boissons sont tout aussi variées, du café glacé que l’on vend dans des poches en plastique, des sodas et les bières locales qu’on me propose inévitablement, sachant que les « farangs » ( étrangers ) aiment bien la bière.

Nous arrivons à Surin avec une heure et demie de retard. La soeur et le neveu d’Amnoay nous attendaient sur le quai de la gare sans rouspéter. Le fait que le train ne soit jamais à l’heure est une chose acquise. D’ailleurs, si le train était à l’heure, ce sont les personnes venues accueillir les passagers qui seraient en retard !

Amnoay retrouve sa maison, « son chez-soi », et aussitôt, on allume le petit brasero, et on fait griller de la viande de porc et des petits encornets. Au loin, chez les voisins, partout, des détonations... Lam ( la soeur d’Amnoay ) m’explique que c’est à cause de la lune qui va bientôt disparaître. Je lève la tête : une magnifique pleine lune dans un ciel constellé d’étoiles ne semble pas sur le point de disparaître. Pourtant, une heure plus tard, je m’aperçois que le disque argenté est devenu rouge presque sombre, bordé d’un fin liseré étincelant. C’est une éclipse. En effet, les pétards explosent de plus belle, la soeur d’Amnoay récite toute une litanie à laquelle je ne comprends rien en applaudissant, Amnoay saute de joie, Apon ( le neveu ) fait des voeux de bonheur... Heureusement que j’ai levé la tête, car personne ne se serait aperçu de l’éclipse. Certains Thaïlandais racontent qu’il ne faut pas la regarder si l’on est né un jour impair dans un mois pair, d’autres si l’on est né un mercredi ou un vendredi, d’autres si les femmes sont enceintes, car la mort peut alors survenir très bientôt. Je commence à m’inquiéter bien que je ne sois pas enceinte, et né un lundi deux mai, car j’ai un short bleu marine et je ne sais pas si ceux qui ont un short bleu marine ne risquent pas le pire ?

Heureusement, tout ça ne m’a pas empêché de dormir !

 

Dimanche 11 décembre 2011.

Surin.

Aujourd’hui, nous allons au temple, à Surin. Yuthasat, le beau-frère d'Amnoay est entré dans les ordres pour deux semaines. Nous lui rendons visite à l'heure du repas. Ce matin, de bonne heure, il est parti pieds nus en procession avec les autres bonzes pour mendier sa nourriture ( takbat ) dans la ville. Des fidèles leur ont versé une cuillère de riz dans le bol à aumônes et leur ont donné parfois un petit extra qu'ils ont mis dans leur musette : un peu de poulet ou de la viande de porc en sauce. En Thaïlande, les bonzes ne sont pas végétariens. Ils ne peuvent pas tuer d’animaux, mais ils peuvent en élever et si on les leur tue, ils peuvent les manger. Yuthasat arrive dans sa robe safran, le crâne rasé, le visage glabre. Il ressemble étrangement à tous les autres moines qui convergent vers le lieu du repas. Dans un silence étrange, une soixantaine de bonzes s’installent, récitent des litanies qui ressemblent davantage à une berceuse qu’à une chanson qu’on chanterait à l’apéritif. Cela dure une ou deux minutes, mais ce chant monocorde entonné dans un ensemble parfait d’une voix grave a quelque chose d’envoûtant. La traduction pourrait être « Bouddha nous te remercions de bien vouloir nous octroyer, aujourd’hui encore ce modeste repas ». Sur les tables, l’inévitable riz et de nombreuses petites assiettes contenant les mets offerts lors du « takbat » du matin. C’est le seul repas que prendront les moines durant la journée. Ils peuvent, éventuellement, boire du lait ou du chocolat au lait le soir, mais en principe, ils ne font qu’un repas par jour. À voir les formes rondes de certains bonzes, je pense que soit il n’y a pas longtemps qu’ils sont entrés au temple, soit il y a des tricheurs ! Les familles venues en visite sont installées sur des chaises de l’autre côté d’une grille et regardent d’un air amusé les heureux élus manger en silence. Quand le repas est terminé, tous les bonzes se lèvent et Youthasat vient vers nous. Mais que fait-il là, lui qui était tellement malade l’an dernier, sur son lit d’hôpital, que tout le monde se préparait à aller à ses obsèques ? Hé bien il a cessé de boire, il a retrouvé un peu de raison de vivre et il se tourne vers la philosophie bouddhiste pour se « consolider ». Il peut ainsi espérer une réincarnation meilleure. Tout employé peut demander un congé pour effectuer une retraite d’un ou deux mois, dans un temple. Youthasat se contentera de deux semaines, c’est déjà bien. Dans le bouddhisme thaïlandais, il n’y a ni liturgie ni messe. La ferveur religieuse ne s’exprime vraiment que lors des grandes fêtes bouddhiques. Par contre, pratiquement tous les Thaïlandais allument tous les jours des bâtonnets d’encens qu’ils déposent devant la statue d’un Bouddha dans leur maison. J’en profite pour visiter le temple où se trouve la statue de bronze doré et l’effigie de cire de Loung Poudoung, un bonze ayant certainement atteint le nirvana et échappant ainsi au cycle des réincarnations. Ouf ! terminé, tranquille ! Il l’a échappé belle, car le monde allant de mal en pis, il vaut peut-être mieux rester dans le « Nirvana ».

Nous revenons à la maison ( à cinq kilomètres du centre de Surin ) dans la benne de la petite fourgonnette conduite par Ahpon, assis sur une natte qui a tendance à glisser dans chaque virage. S’il donne un coup de frein, nous allons tous nous entasser vers l’avant, contre la cabine, et en cas de collision, nous allons tous gicler comme des petits diables sortant de leur boîte !

Vers dix-sept heures, je m’apprêtais à boire ma bière fraîche, la seule que je m’octroie chaque jour, lorsqu’une horde de gens que je ne connais pas arrive en riant, me saluant avec des wai respectueux ( mains jointes au niveau du visage )... Ce sont les membres de la belle-famille du fils d’Amnoay. Il y a une bonne quarantaine de personnes qui visitent la maison, trottent de tous les côtés, installent une sono avec d’énormes haut-parleurs, disposent des tables et des chaises sur la pelouse en laissant un espace libre pour pouvoir danser... En quelques minutes, les tables sont couvertes d’assiettes, de bouteilles, de plats divers et odorants, et moi, je n’ai toujours rien compris. J’aurais envie de fuir, de me cacher, de leur dire de partir. Amnoay est heureuse comme une gamine, car elle, elle sait que cette fête est une surprise qu’on nous fait pour nous souhaiter la bienvenue ! Et voilà que je me laisse porter par l’ambiance. Chulomphon, le fils d’Amnoay chante une mélopée, puis son beau-père entonne une chanson qui pousse tout le monde sur la piste de danse, puis ce sont les jeunes qui prennent le micro et je dois dire que contrairement à ce que je redoutais, tout le monde chante bien, avec une voix juste et agréable, ce qui est extrêmement rare dans ce genre de manifestation. On chante, on boit raisonnablement, on mange correctement, et quand tout le monde part, vers vingt-deux heures, c’est un peu comme si je me sentais seul avec mon reste de bière au fond de la bouteille !

 

Lundi 12 décembre 2011.

Surin.

Je vais en ville avec Amnoay ( à Surin ). Arrivés au bord de la grande route, nous remarquons un petit attroupement : il y a eu un accident. Tel un insecte aux ailes brisées, un cyclo-pousse renversé, encastré dans une moto, barre la chaussée. Le cyclo couché par terre remue de temps en temps ses jambes et ses bras, mais il ne semble pas avoir l’intention de se relever. Encore un qui est né le vendredi 17 novembre 1971, et qui a regardé la lune samedi dernier ! ( voir ce qui se disait sur l’éclipse samedi 10 ).

La police arrive et commence par dessiner, à la bombe blanche les contours de tout ce qui est par terre : le cyclo renversé, la moto couchée, le blessé allongé, et même ses tongs et un petit sac. Ensuite, chose vraiment surprenante, une ambulance arrive et on emmène le blessé. D’habitude, les gens qui n’ont pas les moyens de payer, et les cyclo-pousse en font partie, on les transporte dans la benne de quelque pick-up de passage. Les pauvres seraient-ils de mieux en mieux considérés en Thaïlande ?

Je vais au marché. Les vendeuses me repèrent avant que je n’arrive à leur niveau, et les réflexions et les éclats de rire masquent une certaine gêne : elles ont peur que je veuille leur acheter quelque chose, car ne parlant pas anglais, elles imaginent une communication difficile. Il me suffit de leur dire quelques mots en Thaï pour que les éclats de rire redoublent, et qu’elles se sentent rassurées. Le fait que cela les rassure me satisfait pleinement, mais le fait qu’elles éclatent de rire me laisse supposer que je vais devoir travailler un peu la prononciation ! Le thaï est une langue tonale monosyllabique, très difficile à maîtriser. Entre les cinq tons et les sons court ou long, il y a donc dix façons de prononcer une seule syllabe. KAIL par exemple peut vouloir dire vendre, poulet, oeuf... suivant la façon dont on le prononce et il en est ainsi pour chaque mot. Aussi, lorsque je parle, c’est souvent le contexte qui permet à mon interlocuteur de savoir ce que je dis. J’aime bien déambuler parmi les étals de poisson. Il y a des silures énormes qui se dandinent dans leur cuvette, des anguilles à faire peur qui ne pensent qu’à s’enfuir et de pauvres perches qui mâchouillent leur chewing-gum en faisant de petites bulles. Je ne vois plus les grenouilles qu’ils pelaient encore vivantes et qui grouillaient toutes roses au fond de leur seau. C’était une vision insupportable ! Presque tous les poissons sont issus d’élevages, et comme on ne sait pas ce qu’ils mangent, nous ignorons de quoi nous nous nourrissons. Il n’y a aucun contrôle, et je préfère ne pas savoir avec quoi on gave les poissons, les poulets, les canards, les cochons et même les choux ou les carottes !

 

Mardi 13 décembre 2011.

Surin.

La maison d’Amnoay jouxte l’école primaire, un grand groupe scolaire d’où fusent des cris d’enfants et des vociférations de haut-parleurs à longueur de journée. Dès huit heures, les élèves convergent vers leur école, les uns à pied, par petits groupes, les autres sur de vieux vélos, la plupart sont accompagnés par des parents en moto. On peut ainsi voir un adulte et quatre enfants sur une moto, le dernier ayant les fesses dans le vide derrière le porte-bagages. La journée scolaire commence par l’hommage au drapeau. Un haut-parleur nasillard diffuse une musique entrecoupée de hoquets. Une fillette lit d’un ton monocorde la leçon de morale du jour, et un professeur donne des conseils pour bien se comporter. Les enfants sont, en général, polis et bien éduqués en dehors des villes. Les élèves portent la tenue obligatoire : les fillettes une jupe bleu marine, un chemisier blanc et des souliers noirs, les garçons un short marron, une chemise blanche et des chaussures de toile ocre. Dans les classes, on enseigne correctement la lecture et les mathématiques, mais à part une histoire du pays qui n’est autre qu’une hagiographie de la royauté, aucune culture générale, une géographie très succincte, et une misère dans les matières scientifiques. Les professeurs sont sensés enseigner l’anglais, mais ils ne le parlent pas, alors évidemment... Par contre, les enfants savent tous lire notre alphabet et les mots écrits en anglais. Les Thaïlandais ont une culture empirique : ils apprennent « sur le tas ». Ils sortent de leur « université » avec un diplôme et de faibles connaissances, mais les premières années de leur vie professionnelle sont leur véritable école. Il est surprenant de constater qu’en dehors de leurs connaissances professionnelles, des « ingénieurs » ou des « médecins » soient aussi pauvres culturellement, je dirais même ignorants. Les écrivains thaïlandais tout comme les libraires ne doivent pas faire recette, car je ne vois jamais une personne en train de lire, ni dans le train, ni dans le métro, ni sur un banc, à l’ombre. La bibliothèque familiale est un meuble inconnu dans les foyers thaïlandais. Alors ajoutons à cela que la télévision publique qui, chez nous, est presque une école parallèle, ne diffuse que des émissions d’une bêtise consternante. Par contre, leur culture traditionnelle est issue du temple et de l’éducation parentale, et en société, les Thaïlandais se comportent avec civisme et courtoisie. On ne voit que rarement des personnes resquiller en faisant la queue aux guichets, ou des conducteurs s’insulter aux carrefours. À chaque fois que je reviens en France, je suis atterré devant l’agressivité des personnes surtout en ville.

 

Mercredi 14 décembre 2011.

Surin.

Aujourd’hui, Youthasat est revenu de son séjour au temple ( « pail bouat » ). Je pense que pendant son séjour il n’a pas triché, car il a l’air mort de faim : il mange tout ce qui lui tombe sous la main !

 

Jeudi et vendredi

Surin

Je ne fais rien de particulier et je m’habituerais facilement à cette vie sédentaire qui consiste à rester à l’ombre ou à aller en taxi collectif ( rot songtæw ) au centre-ville. Le climat est tempéré, ce qui est rare ici, à Surin, où la chaleur est plus souvent insupportable, et le farniente est bien jouissif, surtout quand on sait qu’en France il pleut, il y a du vent, et il fait froid !

 

Samedi 17 décembre 2011.

Surin.

Hier soir déjà, des effluves de cuisine me chatouillaient les narines, mais ce matin, dès sept heures, cela devient presque insupportable ! J’ai envie de bouillon et de viande de porc au curry ! C’est un jour particulier : nous allons au temple pour apporter des cadeaux et le repas aux bonzes, car c’est un jour où l’on va honorer la mémoire des parents défunts ( faire « tamboun » ). Nous partons dans la camionnette de Yuthasat, assis sur le plateau arrière, à côté des casseroles pleines de soupe et de viande en sauce, de légumes cuits à la vapeur et d’un sac de cinq kilos de riz. Pour ne pas que la soupe déborde dans les virages ou au moindre coup de frein, Lam l’a mise dans une grande poche en nylon bien fermée, puis dans la casserole.

Arrivés au temple, nous disposons le repas ainsi apporté dans des assiettes disposées sur une petite table. Les quatre bonzes qui vont officier tout à l’heure arrivent, frôlement de pieds nus sur le carrelage, ils s’installent et mangent en silence. Des membres de la famille restent accroupis autour de la table, car il serait mal venu d’avoir sa tête plus haute que celle des bonzes, prêts à les servir ou à anticiper leur moindre besoin.

Le repas terminé, les bonzes se rendent dans la pièce voisine où une statue de Bouddha passe presque inaperçue parmi tout un capharnaüm de rubans, de statues, de cierges et de fleurs. Ils s’assoient en tailleur, et celui du bout tient une bobine de fil qu’il déroule, le fil passant de main en main jusqu’au bonze qui officie. Alors là, je ne peux pas répéter ce qu’il dit, car sont ces mélopées lancinantes que les Thaïs eux-mêmes doivent avoir du mal à comprendre ! La famille, assise sur des tapis face aux prêtres reste les mains jointes, s’inclinant de temps en temps en posant les mains bien à plat devant eux sur le tapis. Je saisis au passage les mots « bonheur et richesse ». Au bout d’un quart d’heure environ, le bonze donne à chacun des petits bracelets de coton tressé, à moi, il me le met au poignet, et il donne quelques mètres de fil que les bonzes ont tenu durant la cérémonie. Arrivés à la maison, nous pourrons passer au poignet des amis ou des membres de la famille n’ayant pas pu se déplacer un petit fil « consacré » par le bonze de Surin.

Après cette cérémonie, nous mangeons les restes laissés par les bonzes, et nous montons dans la grosse voiture du fils d’Amnoay, pour aller quelque part dans la campagne non loin de Surin rendre visite à l’ancienne belle-mère d’Amnoay. Elle a fêté ses cent ans en toute modestie au mois de septembre dernier, et elle avance, toute courbée, mais elle avance à notre rencontre. Elle ne m’a pas vu depuis deux ans, mais elle me reconnaît et semble heureuse de ma visite. Elle plaisante et s’esclaffe avec un petit rire semblable à un cri de chouette.

 

Dimanche 18 à mardi 20 décembre 2011.

Surin.

Je me laisserais facilement aller. Le climat aidant, je ne suis pas très dynamique. Je mange bien, je dors beaucoup, et j’ai parfois la désagréable impression de perdre mon temps. Alors, je pars ce soir à dix heures. Yuthasat m’accompagne à la gare, dans la camionnette. Nous arrivons à Lamchi, la petite gare du quartier. Une horde de chiens clabaude avec ardeur, et à l’écho de leurs hurlements répondent d’autres aboiements dans le lointain. Amnoay et Yuthasat repartent, me laissant seul sur le quai avec une femme sans âge vautrée entre deux énormes paniers et un employé de la gare qui semble ne pas être en possession de tous ses moyens, car il glousse bêtement à chaque fois qu’il passe devant moi, ou alors il éclate de rire. Je sors mon harmonica et je joue quelques airs mélancoliques de notre Béarn. Le simplet vient s’asseoir à côté de moi et il est en extase, tombe presque en pâmoison. Quand je cesse de jouer, il applaudit et pousse des cris de souris. Je préfère me remettre à jouer, ça a l’air de le rendre heureux. Le train doit être encore à Surin quand on entend déjà son grondement sourd, comme un orage dans le lointain. Soudain les rails brillent sous le feu du projecteur de la grosse locomotive diesel. Elle est encore loin, et elle pousse un sinistre hurlement à chaque passage à niveau, car le jeu favori des Thaïs, c’est de traverser la voie alors que le train arrive. À ce petit jeu, ils ne sont d’ailleurs pas toujours gagnants ! La semaine dernière, dans une rue de Bangkok, le train a emporté plusieurs voitures qui se trouvaient prises dans un embouteillage au milieu du passage à niveau. Heureusement, les occupants ont eu le temps de fuir, mais ils ont retrouvé leurs voitures plusieurs centaines de mètres plus loin dans un tel état qu’ils avaient du mal à les reconnaître !

Le train approche, arrive, ralentit dans un strident grincement de freins. Le mécanicien a jeté « la clé » sur le quai, elle est tombée à quelques centimètres de mes pieds. Le chef de gare l’a récupérée. « La clé », c’est un anneau d’une quarantaine de centimètres de diamètre auquel est fixé un petit boîtier contenant je ne sais quel message sur la circulation du train. En repartant, à l’autre bout du quai, le mécanicien récupérera une autre clé qu’il laissera à la prochaine gare. En Thaïlande, les trains roulent sur une voie unique. Les motrices, les wagons et la voie elle-même n’ont pas changé depuis quarante ans. Les trains ne sont pas rapides, mais le système fonctionne bien et les voyages sont bon marché. Je vais mettre un peu plus de dix heures pour parcourir les quatre cents kilomètres me séparant de Bangkok, mais comme je voyage en couchette, je ne me plains pas. Les wagons couchettes sont complets, il ne reste que ma place de libre. Les bagages sont soigneusement rangés le long de la travée. Tous les rideaux sont tirés. Il y a deux rangées de couchettes : une en bas et une en haut. J’ai réservé la plus basse qui est plus stable et j’ai droit à la fenêtre. Malheureusement pour moi, elle ferme mal et j’ai un courant d’air glacé qui me tombe dessus. Je ne dors pas très bien. Parfois c’est le silence qui me réveille. Nous sommes arrêtés en pleine campagne. Pas une lumière à l’horizon. Le crissement lancinant des grillons est bientôt couvert par le bourdonnement crescendo d’un train arrivant à pleine vitesse. Le fracas infernal des rails qui claquent sous le poids des wagons, le souffle tiède et le cri hargneux de la motrice, tout cela ne dure qu’une dizaine de secondes. Nous venons de nous arrêter sur une voie de garage pour croiser un train venant de Bangkok. Alors, le bruit s’estompe, devient un murmure dans le lointain, et les grillons recommencent timidement à chanter. Le wagon grince, je me sens un peu ballotté, et le tacatac régulier des roues sur les rails recommence, jusqu’à la prochaine gare. À Khorat, la gare est sinistre, déserte. La femme montée en même temps que moi dans un wagon non couchette descend, avec ses énormes paniers, et elle reste sur le quai, un peu hébétée. Un chien pelé et famélique rôde entre les rails espérant trouver les reliefs de quelque repas jetés par les passagers. Rien ne bouge. Je me rendors, et quand je me réveille, l’air frais me glace les pieds, et nous roulons à nouveau.

Le jour se lève sur des rizières et une campagne d’une triste monotonie. Puis des constructions de béton noir, des immeubles abandonnés avant même d’avoir été terminés bordent la voie ferrée. De tristes cabanes couvertes de tôles se serrent le long de la voie. Des immeubles crasseux, des routes encombrées, des petites gares bondées... Nous arrivons à Bangkok par Makassan. Toutes les avenues sont bouchées, même dans les « soïs » ( ruelles ) les voitures sont bloquées. C’est le matin, il est huit heures trente, et je suis dans Krung Thep, le nom thaï de Bangkok qui signifie « cité des anges ».

 

Mercredi 21 décembre 2011.

Bangkok.

Je rejoins l’hôtel en métro souterrain pour éviter de rester coincé dans les encombrements, je dépose mon sac et je vais à l’ambassade du Myanmar en métro aérien pour demander un visa. On me rendra le passeport vendredi.

 

Jeudi 22 décembre 2011.

Bangkok.

 

Cette après-midi, je suis allé musarder dans le quartier du soi Nana, près du Grace Hôtel. Depuis une vingtaine d’années, les Arabes du Golfe d’abord, puis les musulmans en général et les Africains ont investi le quartier. Ils ont leurs restaurants leurs boutiques, leurs hôtels, et même leurs prostituées. Ils aiment les filles bien en chair, alors les prostituées un peu trop rondes pour plaire aux Occidentaux se rabattent sur ce quartier où leur avenir professionnel est presque assuré. Ici les enseignes sont en arabe, et parfois en français si le patron est maghrébin. Les barrières bordant les terrasses de cafés sont en inox et laiton, et le café égyptien « Shishah Nasir al Masri » est carrément en inox du sol au plafond. Le « Néfertiti » à côté n’est pas plus discret. On y fume le narghilé, on y mange des brochettes de chèvre ou de mouton, la viande arrivant certainement dans les mêmes avions que les clients, car je n’ai jamais vu de moutons en Thaïlande. Dans le soi 3/1, la population est exclusivement orientale. Je passe devant la parfumerie Helal. J’y croise le barbu vêtu de sa gandoura, le noir empêtré dans son boubou, des femmes tellement voilées qu’on ne sait pas où est l’avant ou l’arrière, et d’autres portant des masques semblables à des faces d’aigles. Certaines poussent le raffinement jusqu’à porter un masque dont le bec est doré. On se croit à Bandar Abbas. Les seules femmes non voilées sont les prostituées qui se montrent plus discrètes que dans le soi Nana voisin, mais elles sont là, et elles ont du boulot ! Al Haraman Travel, Yusoof Shop, Al Hussain Restaurant... C’est vraiment l’Orient en Asie !

Les Thaïs font preuve d’un racisme exacerbé face aux noirs et surtout aux Arabes, et ils ne viennent pas dans ce quartier. Cela tombe bien, car les Arabes n’aiment pas les Thaïs !

Je rejoins l’avenue Sukhumvit, à quelques mètres de là. Les marchands ambulants ont tellement envahi le trottoir qu’on peut tout juste se croiser. Il est dix-huit heures, la soirée commence. Ce n’est pas le bon moment pour acheter, il vaut mieux attendre vingt-deux heures, le moment où les petits marchands vont ranger leur marchandise. On trouve de tout : de belles peintures aux couleurs vives, des vêtements, des chemisettes au goût douteux, des copies de DVD, des copies de médicaments... J’ai vu des vieux Occidentaux acheter du faux Viagra et même du Valium.

Je commence à me sentir fatigué. J’ai beaucoup marché sur ces trottoirs piégeux et je commence à trébucher à chaque dalle disjointe ou à chaque plaque d’égout. Je reviens au Crown Hôtel.

Vers minuit, je sors de l’hôtel, je traverse l’avenue Sukhumvit, et je vais manger une soupe sur le trottoir.

 

Vendredi 23 décembre 2011.

Bangkok.

J’ai récupéré mon passeport à l’ambassade du Myanmar, j’ai acheté mon billet pour huit mille bahts ( deux cents euros ), et je pars demain.

 

Samedi 24 décembre 2011.

Bangkok - Yangon ( Myanmar )

Je pensais que les banques ouvraient le samedi matin, alors quelle ne fut pas mon inquiétude en trouvant porte close, à dix heures, devant la « Kasikorn Bank ». Il me faudrait au moins mille cinq cents dollars en coupures neuves pour m'assurer un séjour en toute tranquillité au Myanmar, et seule une banque peut satisfaire mes exigences ! Je suis un peu inquiet, car sans argent liquide le voyage au Myanmar n'est pas possible, le pays ne reconnaissant pour l'instant ni les « travellers chèques », ni la carte Visa. Je reviens à l'hôtel décontenancé, mais pas affolé, car je sais bien qu'ici les problèmes d'argent sont les plus faciles à résoudre. Le responsable de l'hôtel, mon ami Deng, me dit d'aller au « Big C », l'ancien supermarché Carrefour. Je prends un taxi, ça me fait une occasion de faire causette avec le chauffeur pendant dix minutes, et je me rends dans la galerie marchande de cet immense supermarché. La banque n'ouvre qu'à onze heures. Pour ne pas m'énerver en attendant une demi-heure, je fais un petit tour de gondoles. ( Bien qu'on appelle injustement Bangkok « la Venise d'Asie », je rappelle que je suis dans un supermarché ! ). Les prix attractifs il y a encore un an ont beaucoup augmenté, et pourtant, les clients remplissent les caddies. J'ai là la preuve qu'il existe à Bangkok une classe aisée qui n'a pas de difficultés pécuniaires. Pour la majorité des Thaïs, il faut se contenter d'un salaire de misère augmenté seulement de trente bahts ( un dollar ) ce mois-ci. Pour eux, le supermarché se visite seulement par curiosité ! Quand la banque ouvre, c'est pour m'entendre dire qu'on ne peut pas me donner de devises étrangères. Là, tout de même je m'inquiète un peu. Je fais un retrait en monnaie locale qui n'est peut-être pas reconnue au Myanmar, et je reviens à l'hôtel en taxi, ça me fait une nouvelle occasion de faire causette pendant dix minutes avec le chauffeur. Deng me conseille de me rendre à l'Emporium. Je me présente au petit bureau de change de la station de métro, l'employée a bien des devises à me proposer, mais les billets ne sont pas neufs, et au Myanmar, dès qu'un billet a été plié, il n'est plus accepté. Heureusement que la jeune fille au charmant sourire lit ma détresse dans mes yeux et qu'elle décide de m'aider ! Elle me conseille d'aller à la Bangkok Bank ouvrant sur le parvis du Grand Magasin, juste à quelques dizaines de mètres. Je suis reçu très courtoisement par une dame qui fait tout pour satisfaire mes exigences et qui trie les billets un par un pour me donner des Euros tout neufs.

Voilà, il est onze heures trente et j'ai mon argent pour pouvoir rester un mois au Myanmar. J'avais raison de penser que tout s'arrange ici quand on a l'argent, mais la prochaine fois, je serai un peu plus prévoyant.

Je mange une délicieuse soupe de nouilles et de poulet sur le trottoir, et je reviens à l'hôtel pour boucler mon sac à dos et pour me rendre à l'aéroport.

Le chauffeur de taxi, un jeune à la tignasse dépassant de son bonnet de Père Noël passe par des « soïs » si étroits qu'on a juste la place de se croiser. Il emprunte un dédale de ruelles avec des ralentisseurs tous les cinquante mètres, et nous n'en finissons pas de tourner et de virer. Il évite ainsi les bouchons. Nous finissons par retrouver une autoroute sur laquelle règne la loi du plus rapide qui double n'importe où, et après une demi-heure de trajet, je me sens soulagé en arrivant à l'aéroport.

Dans le hall, voilà une nouvelle inquiétude : mon avion de la « Bangkok Airways » n'est pas affiché sur le panneau électronique. Je vérifie la date et l'heure sur mon horaire de vol, je ne me suis pas trompé, je devrais bien partir aujourd'hui. Je me présente au comptoir d'enregistrement comme si de rien n'était, et après avoir enregistré mes bagages, l'employée me signale que l'avion aura cinquante minutes de retard ; nous ne décollerons donc qu'à dix-sept heures. On m'a remis un bon de trois cents bahts de réduction pour manger, alors je me débrouille pour ne pas dépasser cette somme en prenant une soupe de nouilles et de canard et un soda. C'est très bien présenté, dans un joli bol avec un joli petit bouquet de persil dans un coin, mais c'est nettement moins savoureux que dans la rue, je dirais même que c'est insipide, et sept fois plus cher.

L'avion vole bien, sans secousses, on nous donne un repas excellent : du poisson avec des pommes vapeur, et nous voici à Yangon au Myanmar ( Rangoon en Birmanie, pour ceux qui ne sont pas au courant que la junte militaire au pouvoir s'est amusée à changer tous les noms ).

À la sortie de l'aéroport, je prends un taxi tellement vieux que la casse se ferait payer pour le reprendre. Je m'aperçois que les freins fonctionnent dès que le premier piéton traverse. La nuit chaude, humide, une nuit tropicale où l'on attend un peu de fraîcheur qui ne vient pas est tombée subitement comme toujours sous ces latitudes. Je ne sais pas pour l'arrière, mais pour l'avant, nous semblons avoir tous les feux en état de marche. Curieusement, tout est très vieux, les portières semblent vouloir se désolidariser de la caisse à la moindre ornière, mais tout fonctionne, même le chauffage qui me brûle les pieds. Il y a avec moi une Chinoise avec sa grande valise, et pendant tout le trajet, elle ne cesse de téléphoner. On la dépose dans un quartier d'immeubles gris et sales aux rues enfumées par les cuisines roulantes. Maintenant, à nous deux pensai-je en observant le jeune chauffeur qui ne pratique pas l'anglais, ce qui laisse entendre que sa scolarité s'est passée sur les trottoirs disjoints de la ville ; je parie que le gars n'a aucune idée de l'endroit où se trouve la Guest House « Ping Oo Lin ». En effet, il va n'importe où. J'ai beau lui dire que c'est à côté de Sule Pagoda, il ne cesse de s'en éloigner. C'est sans importance pour moi, car le prix de la course a été fixé à six dollars au départ. Finalement, comme je n'ai pas l'intention de passer la nuit à tourner en rond dans Yangon, je prends la situation en main, et je le guide avec autorité à tel point que nous prenons un sens interdit à cinquante mètres de l'hôtel, que nous nous faisons enguirlander comme un sapin de Noël par un policier en faction derrière le bâtiment de la municipalité, et que nous repartons pour un long trajet à travers la ville sinistre dans cette nuit de Noël où pas une guirlande lumineuse, pas le moindre petit sapin ne vient jeter une note de gaieté dans ce décor de façades lépreuses et salpêtrées. Je reprends les choses en main, je réprimande gentiment le pauvre chauffeur qui n'arrive pas à s'en sortir. Je l'oblige à faire le tour de la pagode Sule, à prendre la première à gauche, et nous stoppons devant l'hôtel comme par miracle. Je réalise maintenant que si je n'étais pas déjà venu l'an dernier et si je ne connaissais pas déjà un peu Yangon, nous serions encore en train de tourner dans l'ancienne capitale !

Les escaliers de l'hôtel sont toujours aussi crasseux, mais depuis l'an dernier, ils ont été balayés. Ici aussi, un Européen arrivant à Yangon pour la première fois fait demi-tour avant de grimper la première marche. Le hall, si l'on peut appeler ce qui ressemble plutôt à une souillarde sale et encombrée de vieux détritus un hall, a des murs d'un rouge bordeaux sombre maculés de crachats ou de je ne sais quelles projections douteuses. Une jungle de fils électriques couverts de poussière et de vieilles toiles d'araignées convergeant vers des compteurs si sales qu'on ne peut que deviner les cadrans, ferait peur à n'importe quel service de sécurité occidental. Je me dis avec fatalisme que si l'hôtel n'a pas pris feu depuis tant d'années qu'il existe avec ses installations obsolètes, je ne vois pas pourquoi il y aurait un problème justement le jour où je suis là ? Je gravis les premières marches de pierre si hautes et si étroites que j'ai l'impression de gravir une échelle. Et avec mon sac de près de vingt kilos sur le dos, ce n'est pas facile ! La rampe en fer forgé massif fut repeinte tant de fois qu'on ne sait si elle doit son épaisseur au métal ou aux couches de peinture successives. Elle semble si sale que je me promets de commencer par me laver les mains dès que j'arriverai dans ma chambre. À partir du premier étage, l'escalier est un peu plus aisé à gravir, les marches ayant retrouvé une hauteur raisonnable. Sur le palier du deuxième, un groupe électrogène me rappelle que les coupures d'électricité sont fréquentes. Cependant, je suppose que quand ils le font démarrer, il vaut mieux ne pas avoir besoin de gravir les trois étages jusqu'à la guest house, car entre le bruit et les gaz d'échappement, l'ascension doit être plutôt désagréable. J'arrive à la porte de la guest house, et à travers la porte vitrée, je retrouve ce hall si chaud, aux cloisons de bois et aux meubles sculptés. Des enfants occidentaux regardent une vidéo ( « l'âge de glace III » ). Le patron me propose une chambre double à quinze dollars. L'hôtel est d'une propreté méticuleuse, de beaux meubles et de la moquette partout... Comme quoi il ne faut pas préjuger quand on cherche un hébergement, il vaut mieux aller visiter d'abord.

Le patron m'a avancé dix mille kyats ( environ douze dollars ) pour que j'aille faire un réveillon d'enfer dans les rues qui se vident dès vingt et une heures. La fête de Noël n'est pas plus importante pour les Birmans bouddhistes que l'Aïd el Kébir pour nous. J'aime mieux cela plutôt que cette reprise d'une fête religieuse pour en faire un événement commercial comme en Thaïlande. Je vais à la terrasse d'un petit bar où j'avais mes habitudes l'an dernier, et je bois trois chopes de bière avec le dernier morceau de poulet qui restait, une malheureuse cuisse maigrichonne qu'on me sert coupée en petits morceaux dans une soucoupe, avec une coupelle de sauce tomate pimentée. Je me régale ! Contrairement à l'an passé où mon arrivée dans cette ville, que j'avais connue il y a trente ans bien vieille et que je retrouvais en piteux état, m'avait plongé dans une tristesse noire au bord de la dépression nerveuse, cette année je suis heureux de me trouver ici. J'ai tellement été séduit par ce pays l'an dernier, que je lui pardonne sa laideur, comme les rides que l'on ne voit plus, chez ces personnes que l'on aime !

 

Dimanche 25 décembre 2011.

Yangon ( Myanmar ).

J'ai mal dormi, car l'air conditionné du métro de Bangkok et le courant d'air dans le train de Surin m'ont provoqué un mal de gorge et un début de bronchite, ce qui m'inquiète un peu. J'ai mes médicaments, mais je n'aime pas avoir des problèmes de santé dans des pays où les soins dispensés sont peu rassurants.

Je passe deux heures à écrire mon « carnet de bord » dans une pièce spécialement aménagée pour prendre le petit-déjeuner alors que, contrairement à la plupart des hôtels, celui-ci n'est pas compris dans le prix des chambres. Peu importe, on peut toujours descendre et traverser la rue pour aller chez « Mr Brown Café ». Je vais me connecter à Internet... dans la pagode Sule, ce qui en fait le cybercafé le plus beau que je n'ai jamais vu ! C'est dimanche, il fait beau, pas trop chaud, avec un petit vent tiède qui semble venir de la mer... C'est une belle journée de Noël ! Il est presque deux heures et j'ai devant moi quatre bonnes heures avant que le soleil ne se couche et que la ville plongée dans la pénombre que des réverbères fatigués arrivent à peine à percer ne prenne des allures de cité misérable d'un autre siècle.

J'ai besoin d'argent local, des kyats, et les bureaux de change sont fermés. Il me faut donc avoir recours aux changeurs de rue. C'est risqué, il faut se montrer vigilant. Je vais en face de l'église baptiste Immanuel. Je suis aussitôt abordé par plusieurs changeurs aux allures de petits voyous. Je m'intéresse au plus jeune, vendeur de cartes postales de son état. Je me méfie un peu de son discours que je ne me donne même pas la peine d'écouter. « We are to go to see my boss » me déclare-t-il dans un anglais presque parfait. Il se faufile entre les étals de babioles les plus diverses, parmi une foule de badauds désœuvrés, sur le trottoir de la rue Mahabandoola. Soudain, il pénètre dans une de ces petites impasses dont le fond envahi d'ordures et de déchets divers est devenu le paradis de gros rats noirs. Il apostrophe un gars d'une vingtaine d'années qui se dégage d'un groupe de jeunes me regardant comme la bonne affaire tombée du ciel. « It's my boss » me déclare le petit racoleur. Méfiance ! Ce qui me paraît louche, c'est que le « boss » accepte aussitôt le taux de change que je lui propose, pour un billet de cinquante euros. Il doit me donner 52000 kyats en billets de mille, mais il veut que je lui donne d'abord mon billet de cinquante. Je ne suis pas tombé de la dernière averse : si je le lui donne, il risque de s'esquiver avec. Je le lui montre, je le range dans la pochette fixée à ma ceinture, et lui demande les kyats. Il commence par m'en donner dix. Je les recompte un à un, ça a l'air de l'impatienter, puis il m'en donne quinze... alors, un petit groupe commence à se former, des gamins dont certains n'ont pas quinze ans. J'ai laissé la quasi-totalité de « ma fortune » bien en sécurité à l'hôtel, je n'ai sur moi que cent cinquante euros, mais je crois que je vais les perdre dans quelques instants. Je me retourne : le groupe me barre toute retraite vers la rue fréquentée. Est-ce parce qu'ils ont peur que je parte avec la liasse de billets sans donner les euros, ou est-ce pour m'empêcher de poursuivre l'un d'entre eux qui aurait l'intention de « piquer un sprint » avec mon billet ? Je comprends très bien que l'affaire ne les intéresse plus : je recompte les billets un à un, je me méfie, je ne lâche pas ma monnaie, aussi, quand je lui rends ses quarante-cinq billets ( il ne voulait plus en donner davantage ), ils n'ont pas le temps de réagir, je suis déjà dans la rue Mahabandoola.

Je vais à l'hôtel Central : le change est aussi peu avantageux que les 47000 que me propose un changeur sur le trottoir. La scène de tout à l'heure ne se reproduit pas, car je précise bien au gars que je ne change que dans une boutique. Il me conduit à une petite échoppe où « sa femme » me donne, en beaux billets de cinq mille, la somme voulue.

Le soir, je vais manger une grande ration de canard au « Golden Duck ». De nombreux Birmans relativement fortunés viennent ici en famille ou entre amis. Ils boivent presque tous du Whisky avec de l'eau, les femmes de la bière, et quand ils ont un peu abusé de ces boissons euphorisantes, ils ne parlent plus, les hommes beuglent et les femmes jappent comme des Pékinois ! Cela devient infernal par moment, car je suis cerné par quatre tables où l'ambiance bat son plein. Le canard est délicieux, la bière fraîche, je suis seul sans quoi je me mettrais à beugler moi aussi !

 

Lundi 26 décembre 2011.

Yangon ( Myanmar ).

Normalement, je devrais changer mon argent et partir, car je n'ai rien à faire à Yangon. Mais une affreuse paresse me retient. Je devrais aller à la poste, mais je ne trouve pas l'énergie nécessaire pour me décider. Alors, je flâne, je déambule, je mange par ci, je grignote par là... Les passants me sourient, les petits marchands m'interpellent, les enfants me lancent des hello ! et sont heureux quand je leur réponds. C'est ainsi, pour aimer Yangon, il faut se donner la peine de prendre le temps de musarder, de s'arrêter à un coin de rue, d'observer, d'écouter, de sentir. Toutes ces sensations sont exacerbées : diverses musiques provenant de différents endroits se mêlent aux pétarades des bus, au cri lugubre des colporteurs récoltant les déchets recyclables, des odeurs de vase, de beignets frits, de curry, de bétel mâchouillé et recraché sur le trottoir sont mêlées aux fumées âcres produites par des moteurs agonisants... Quant à la vue, il y en a pour toutes les couleurs, du mur noir pourri d'humidité, aux façades blanches ou bleues au badigeon tellement écaillé qu'on ne sait plus de quelle couleur était la dernière couche, des vêtements sombres de quelques musulmanes au sari jaune d'une Indienne, et soudain, comme une tache de soleil, une pyramide d'oranges sur un étalage bancal derrière lequel une petite vieille ratatinée attend que tout cela cesse en espérant que l'éternité sera moins difficile à supporter.

Les trottoirs sont défoncés, il manque parfois des dalles d'un mètre carré, et par l'ouverture, je vois couler, au fond du trou, une eau d'un noir d'encre. Je fais tellement attention où je mets les pieds que je marche les yeux rivés au sol, et ne vois rien autour de moi, si je ne m'arrête pas.

J'ai pris l'habitude de revenir boire ma bière au petit restaurant où j'allais déjà tous les soirs l'an dernier. Rien n'a changé, même pas le petit tas de gravats au coin du gros groupe électrogène sur le trottoir. Une dizaine de tables en bois plus bancales les unes que les autres sont disposées sous quelques arbres poussiéreux, à même le trottoir. De temps en temps, un gros rat noir, la queue relevée, traverse sans hésiter entre les clients qui ne lui jettent même pas un regard. Le patron, un homme d'une quarantaine d'années, assis tailleur sur un rebord à l'entrée fait penser à cette statue bien connue du scribe égyptien. Je commande des frites, une chope de bière et du poulet. Le garçon sort deux cuisses frites d'une vitrine où elles ont passé la journée, et vient me les montrer. Elles ont l'air un peu desséchées, mais je n'ai pas le choix. Il prend des commandes à plusieurs tables, mes cuisses de poulet à la main... Quand je m'impatiente presque de ne pas les voir arriver sur ma table, je vois le garçon arpenter la salle avec mes cuisses de poulet qu'il tient comme des sucettes. Elles arrivent sur ma table au bout d'un moment, dans une soucoupe, juste quand j'ai fini la bière et les frites. Le garçon m'annonce rayonnant qu'il me faut une seconde bière. Et voilà, il y a bien une solution à tout !

 

Mardi 27 décembre 2011.

Yangon-Kinpun ( Myanmar ).

Je pars à Kyaiktiyo. Je vais voir le fameux rocher doré qui, en équilibre au bord d'une falaise abrupte, domine la vallée. C'est un des principaux sites de pèlerinage du Myanmar. Je prends un taxi jusqu'à la gare routière de Aung Mingalar ( 6000 kyats ). Le chauffeur ne parle pas un mot d'anglais, ni de français, mais il trouve le moyen de me dire « Zidane good », au bout de quelques instants : « Chirac good » et tout d'un coup après quelques instants de réflexion, il me lance : « Sarkozy no good ! » Je fais un petit sondage, je lui demande ce qu'il pense de Bayrou ou de Chevènement, il croit que ce sont des joueurs de foot et avoue ne pas les connaître. Il trouve le moyen de me dire qu'au Myanmar le gouvernement non plus n'est pas bien. Quand je prononce le nom de Aung San Suu Kyi, l'opposante politique prix Nobel de la Paix séquestrée jusqu'à l'été dernier ( officiellement gardée en résidence surveillée ), il se contente de sourire et de répéter son nom en hochant la tête. La circulation est intense, mais fluide. À Yangon, il n'y a pas de motos : interdit. Les mauvaises langues disent que c'est parce que la junte a peur des attentats, mais ce n'est pas un mal, car si les motos permettent de mieux circuler, elles polluent et sont une terrible nuisance sonore.

Dans la gare routière, le chauffeur me laisse juste devant la petite salle d'attente de la compagnie Win avec laquelle je dois voyager. Une cour rectangulaire est ainsi entourée de petites salles dans lesquelles on a disposé des bancs de bois pour que les passagers puissent attendre. Les bus se placent à reculons devant chacune de façon à bien enfumer les personnes à l'intérieur, mais on ne se plaint pas... on tousse juste un peu ou on met la main devant la bouche comme si cela suffisait. J'attends treize heures. Des cars arrivent, repartent, on charge des ballots, des cartons, des valises, des sacs de riz... À treize heures trente, je monte dans le bus. Je suis devant, avec un bonze pour compagnon de voyage. La route est suffisamment large pour se croiser, mais le problème vient surtout des charrettes ou des cyclo-pousse. On roule à droite et tous les véhicules, même les cars ou les camions ont le volant à droite. Alors, on place « le navigateur » sur le marchepied, et c'est lui qui, penché à l'extérieur, jugera en cas de dépassement, si la manœuvre est possible. Il n'a aucun intérêt à se tromper, il est à la place du « sûr d'être mort ». La région est une plaine agricole où l'on moissonne le riz. Les paysans travaillent encore avec des buffles et surtout de petits bœufs bossus qui avancent lentement. On vanne avec les fléaux et en profitant du vent. Auprès des maisons, je devrais dire des paillotes, sur l'aire de battage, deux ou trois personnes armées de fourches soulèvent la paille pour la séparer du grain. Une ligne haute tension traverse la région. Les pylônes sont étrangement bas, peut-être pour être plus résistants aux cyclones, et les câbles passent si bas au-dessus des chaumières qu'on pourrait presque y suspendre le linge ! Le long de la route, des paysans ont érigé de petites pyramides de tubercules blancs semblables à des navets qui se mangent comme des pommes. Leur chair est juteuse et sucrée. Sur la route, les cyclistes transportent parfois des charges surprenantes. Le bitume étant surélevé de dix bons centimètres au-dessus du bas-côté, il ne leur est pas possible de se ranger lorsque le car arrive, alors il les frôle dangereusement ou il attend derrière eux que la voie soit libre. Nous sommes donc ainsi obligés de nous arrêter à chaque instant, ce qui fait tomber la moyenne à moins de quarante à l'heure. Peu importe, le siège est confortable, par la vitre baissée un air doux vient me rafraîchir, et je suis nettement mieux ici pendant quatre heures que dans un char à zébus !

Nous traversons Bago, ville populeuse où le car se fraye un passage à grands coups de klaxon. Dès que nous nous arrêtons, des marchandes, un plateau sur la tête, proposent des oranges, des morceaux de poulet grillé et toute sorte de nourritures que je ne connais pas et que je ne me risquerais pas à essayer, leur couleur rouge me laissant supposer que cela me mettrait le feu au système digestif !

À la tombée de la nuit, nous arrivons à Kinpun Camp. Un employé du Sea Sar Guest House est là pour racoler les éventuels clients : cela ne peut mieux tomber, c'est là que je veux aller. Je m'installe dans un bungalow sommaire, mais suffisamment confortable pour moi. La salle de bains est propre, l'eau à peine un peu tiède, mais les moustiques noirs et gros comme des mites volent si lourdement qu'il est très facile de les tuer. Peu importe, j'allumerai un serpentin pour les dissuader de m'approcher. Dans la soirée, je vais dans la rue principale bordée d'horribles échoppes de souvenirs. On y vend des objets fabriqués avec des bambous : des fusils mitrailleurs qui font un bruit de crécelle lorsqu'on appuie sur la détente, des sabres de bois, des chapeaux de paille et l'inévitable bâton de pèlerin en pur bambou garanti fait main. Les restaurants eux, proposent tous le même menu à mille cinq cents kyats ( 1,50 euro ) : poulet , poisson, morceaux de porc ou de bœuf cuisinés dans des marmites en inox. Il suffit de soulever le couvercle pour choisir. Presque tous ces plats sont préparés en daube de couleur orange à cause du piment, mais ils ne sont pas excessivement relevés me semble-t-il. On m'apporte d'abord une soucoupe avec trois petits morceaux de poulet où il y a autant d'os que de viande. Au premier abord, je pourrais penser que pour le prix, je n'ai pas mon compte, mais peu à peu la table se couvre de soucoupes : une contenant des herbes frites à l'odeur d'ensilage, une dans laquelle des miettes de viande arrosées d'huile orange ne m'inspire pas confiance, un bol de bouillon dans lequel flottent des feuilles allongées comme des feuilles de nandinas, et l'inévitable bol de riz. Pour la quantité, c'est presque plus qu'il n'en faut. Je puise un peu dans chaque soucoupe, et je mélange au riz, et à part « l'ensilage » ( qui semble être des feuilles de moutarde fermentées dans du bambou ) tout est bon. La bière presque fraîche remet mon gosier comme du velours. Dans la vie, les choses simples peuvent parfois procurer bien du plaisir...

 

Mercredi 28 décembre 2011.

Kinpun ( Myanmar ).

J'aurais dormi un peu plus si le haut-parleur de la gare de camions partant à l'assaut de la montagne ne m'avait réveillé par des vociférations assourdissantes. Il n'est pas encore quatre heures. Je n'ai pas l'intention de partir voir mon rocher de si bonne heure, car de toute façon, il n'est pas possible d'assister au « féerique lever de soleil ». En ce qui concerne le lever de soleil, je ne crois pas qu'il soit si beau qu'on le dit, car un soleil qui éclaire un rocher doré, cela ne peut rien avoir d'inoubliable ! Je ne pars que vers neuf heures, pensant que l'affluence des touristes locaux se sera calmée. Il n'en est rien. À la gare de départ des camions, le spectacle est plutôt cocasse. Les gens attendent en riant, en s'interpellant, c'est une indescriptible cohue que couvre le haut-parleur appelant les passagers. Ils montent dans les camions non bâchés à l'aide d'un escalier amovible. Ils sont dans le même état d'excitation que les gens grimpant dans le train fantôme ou le « dragon Kan » au parc de « Port Ventura » à Salou. On a placé une demi-douzaine de madriers en travers, d'une ridelle à l'autre, et comme seuls les passagers se trouvant sur les côtés peuvent s'agripper aux ridelles, on serre les autres de façon à ce qu'ils ne puissent plus bouger. Je suis un peu effrayé à l'idée de m'entasser ainsi au courant d'air au soleil et à la poussière pendant presque une heure, sans compter les cahots qui doivent se répercuter dans le madrier, alors je décide de monter dans la cabine où le prix est à peine plus élevé ( 1400 k à l'air libre, 2000 k en cabine ). Mais il faut être cinq, et en général, ce sont des personnes d'un même groupe ou d'une même famille qui ont droit à ce privilège. J'ai la chance de trouver un américain et deux Chinois voyageant ensemble, et nous avons donc nos places dans la cabine. La route monte dès la sortie de Kinpun, dans un décor banal de buissons et de hautes herbes. Les virages en épingle à cheveux se succèdent. Les camions fument et le côté droit de la route est noirci par les gaz d'échappement. Quand nous arrivons à Yatetaung, les personnes installées à l'arrière descendent le long d'un quai contre lequel le camion est venu accoster. Alors, la pénible ascension débute, le long d'une route cimentée, grimpant en lacets le long de la falaise. Je suis le seul à ne pas avoir ma canne en bambou. Je regrette alors d'être parti aussi tard, car il est presque onze heures et le soleil est très cruel en cette fin de matinée ensoleillée. J'aperçois le rocher doré, là-bas en haut de la montagne et je devine même l'affluence tout autour. La fin de l'ascension, couverte, entre les boutiques vendant d'affreuses petites maquettes du « Golden Rock » et les marchands de beignets ou de brochettes, est tout aussi pénible. C'est long, ce n'est pas beau et il n'y a pas un souffle d'air. Arrivé au sommet, je longe la crête occupée par des hôtels, des boutiques diverses et j'arrive sur l'esplanade. Le rocher est là, au bout, il brille un peu, car il est doré. Il est coiffé d'un petit stupa de sept mètres de haut, et est entouré de barrières en inox offertes par l'Australie. ( Je le sais, c'est écrit dessus ! ) Les temples entourant le roc ne sont pas très esthétiques. Je descends quelques marches et me voilà sous le rocher, du côté où il devrait rouler s'il venait à se détacher. Je ne peux pas dire que ce soit beau, le paysage n'est pas grandiose, le lieu est un centre de pèlerinage, et, de ce fait, il est un lieu commercial un peu désagréable.

La légende du Rocher d'or de Kyaiktiyo.

Au XI° siècle, le Roi Tissa reçut d'un ermite un cheveu du Bouddha Siddharta Gautama. Il avait conservé ce cheveu dans son chignon. Il demanda au Roi de trouver un rocher ayant la forme de sa tête et de bâtir à son sommet un petit stupa. Le Roi eut beau chercher, aucun rocher ne convenait. Il fit donc appel aux dons surnaturels que lui avaient légués son père Zawgyi, alchimiste chevronné, et sa mère la princesse Naga ( serpent mythique ). Il découvrit le rocher au fond de la mer. Il le transporta dans un bateau qui se transforma en pierre dès qu'il accosta miraculeusement au sommet de la montagne, juste au bord d'une falaise. Quand les eaux se retirèrent, le rocher resta en équilibre sur le rebord du précipice. On peut encore voir le bateau qui servit à transporter le rocher, il porte le nom de Kyaukthanban, ce qui signifie « bateau de pierre ». Il se situe à quelques centaines de mètres du rocher sacré. Le rocher d'or doit son équilibre au cheveu du Bouddha se trouvant à un emplacement très précis dans le stupa.

Cette croyance laisse supposer qu'avant le XI° siècle le rocher était inconnu, certainement bien blotti dans une jungle inextricable.

Comme les Asiatiques considèrent toujours les anomalies de la nature comme des manifestations surnaturelles, chaque lieu présentant un caractère atypique devient aussitôt un lieu de dévotion et de pèlerinage. Ainsi près de chaque grotte, de chaque cascade, on trouve souvent un petit stupa ou une pagode. Les croyances animistes encore très ancrées dans les esprits trouvent une explication, parfois très lointaine de la philosophie bouddhiste, à chaque « caprice de la nature ».

Je ne reste pas longtemps, il me tarde de pouvoir prendre une bonne douche fraîche pour retrouver ma vigueur fortement ébranlée par la pénible ascension. La descente n'est pas plus agréable, elle est seulement plus rapide. La route descend tellement que les orteils viennent se recroqueviller sur l'avant des chaussures, et je me félicite de ne pas être monté en tongs. Je croise des porteurs charriant des bagages entassés dans une hotte aussi grande qu'eux. Ils font l'ascension pour la modique somme de mille kyats ( un euro ) par voyage. Je remarque même des femmes travaillant ainsi et faisant jusqu'à quatre voyages par jour. Il y a aussi ceux qui portent les chaises dans lesquelles se vautrent quelques touristes vieillissants ou de riches bourgeois pour qui la marche à pied est dégradante. Ils sont quatre à porter la litière, synchronisant leurs pas pour ne pas que la personne transportée soit secouée.

Pour redescendre en camion, je trouve trois Anglais avec qui je partage la cabine. Le chauffeur s'est coiffé d'un chapeau en forme de casque de Bo Doï vietnamien, il chique et crache régulièrement des jets de salive rouge. Au Myanmar, nombreuses sont les personnes qui chiquent ainsi à longueur de temps. Leurs dents en deviennent noires, leur bouche prend une teinte sanguinolente et leurs lèvres bordées d'un rouge vif semblent maquillées. Malheur à celui qui longe un bus de trop près dans une gare routière, il risque de prendre un de ces jets sanguinolents sur le costume !

Le soir, même bière à peine fraîche, même menu dans un autre restaurant, le seul changement, c'est la soucoupe d'ensilage remplacée par une soucoupe contenant des légumes râpés un peu comme du céleri d'un jaune citron dégageant une odeur d'urine et de lisier de porc... Je ne sais pas si c'est bon, je n'y ai pas goûté. Bah ! nous faisons parfois la grimace, mais soyons honnête, le Camembert, la cancoillotte ou les excréments de bécasse faisandée sur du pain grillé, ce n'est certainement pas appétissant pour eux. Et puis nous mangeons bien des escargots et des cuisses de grenouilles, des huîtres vivantes... Si l'on sert, dans tous les restaurants, un plat humant le lisier ou l'ensilage, c'est que pour eux c'est bon !

 

Jeudi 29 décembre 2011.

Kinpun-Yangon.

Retour à Yangon par la même route que mardi. Le trajet me semble beaucoup plus court. Arrivé à Yangon, à ma descente du taxi rue Mahabandoola Garden, je suis surpris par un bourdonnement de ruche. La ville entière n'est qu'un ronflement sourd qui couvre même le tumulte de la circulation. Dans l'escalier de l'hôtel, le gros groupe électrogène fonctionne. Il fait un bruit assourdissant, mais ne fume pas. Heureusement, car j'ai déjà assez de mal à grimper les escaliers avec mon gros sac à dos ! Pourquoi toute la ville ronfle-t-elle ainsi ? La réponse est simple : hier soir la centrale thermique a été endommagée par une explosion de gaz, donc, la ville n'est plus alimentée en électricité que par les groupes électrogènes privés.

 

Vendredi 30 décembre 2011.

Yangon. ( bateau )

Je prends un taxi pour aller acheter mon billet de bateau pour cette après-midi. Je veux me rendre à Pathein par le fleuve, puis en contournant le détroit de l'Ayeyarwady, soit environ dix-huit heures de bateau en grande partie de nuit. Le port, le long du fleuve, est fermé par des palissades. Au fond d'un hangar, dans un vieux bureau, un vieux monsieur me vend un billet pour huit dollars. Je paye en kyats et j'y perds, car plutôt que de se casser la tête à convertir, il me compte le dollar à mille kyats ( au lieu de 820 ). J'ai pris la chaise longue sur le pont, car je ne veux pas dépenser quarante dollars pour une cabine individuelle. Quand on part à l'aventure avec un petit budget, on n'a pas droit au confort. Je m'attends à souffrir un peu et à ne pas dormir beaucoup. Le départ a lieu tous les jours à dix-sept heures.

Nous sommes si nombreux sur le bateau, tout le monde est couché sur le pont, les uns recroquevillés sous des couvertures, d'autres vautrés de tout leur long. Sur le pont inférieur, c'est encore pire, car il y a des sacs, des cartons, des caisses, des bidons, et chacun s'est casé où il a pu, dans les endroits les plus invraisemblables. Il n'y a ni bar ni épicerie, seule une vieille femme qui propose des paquets de chips ou des petites poches en plastique contenant des feuilles vertes dans un liquide laiteux, le tout peu ragoûtant ; je pense qu'il s'agit d'un mélange à chiquer. Je suis le seul touriste sur le bateau. Si je suis à la recherche de l'authenticité, je pense qu'ici je devrais trouver mon compte ! L'inconvénient, c'est que personne ne parle plus de vingt mots d'anglais. Je vais peut-être me sentir un peu seul ? Peu importe, les Birmans sont tellement aimables ! La chaleur est tombée et un vent froid me glace les membres. Heureusement que j'ai tout mon confort dans mon sac à dos : je sors un poncho en nylon qui m'abrite relativement bien. Autour de moi, des femmes fument des « cheroots », ces cigarettes faites avec des feuilles de maïs, des herbes diverses et des racines mélangées au tabac. La cigarette devient une véritable torche, alors pour inhaler la fumée, elles la mettent dans une tasse suffisamment profonde pour ne pas que des étincelles enflamment les nattes et par la suite le bateau lui-même. Il paraît que beaucoup d'incendies de maisons proviennent de cette fameuse cigarette que seules les Birmanes sont capables de fumer sans s'asphyxier. Il faut dire qu'ensuite elles toussent à en perdre le peu de souffle qui leur reste, et se raclent la gorge à s'en arracher la luette. Puis elles crachent dans une poche en plastique, ce qui est déjà mieux que sur le pont entre deux nattes ! Des jeunes ont décidé de faire une fête, et de chanter et de danser. L'un d'entre eux les accompagne sur un instrument improvisé à l'aide d'une feuille de papier. Cela donne un peu le son d'une trompette bouchée, et parfois d'un harmonica de blues. Un autre a trouvé, en tapant sur une valise, une grosse caisse parfaite. Par chance, ils chantent à plusieurs voix et cela donne un résultat fort acceptable. Les paroles des chansons doivent être comiques, car ceux qui ne dorment pas se marrent de bon cœur. Il n'y a personne pour leur jeter en colère un « Silence ! On voudrait dormir ! »

À neuf heures, les rives qui jusqu'ici étaient désespérément désertes, plongées dans une obscurité où seuls quelques falots vacillaient faiblement, s'animent peu à peu. Des phares de voitures, des néons, et soudain un stupa jaune comme une borne dominant un groupe de maisons basses que je devine à peine parmi les arbres semblent signaler un retour vers l'urbanisme, c'est-à-dire la civilisation. La ville me semble importante : il s'agit de Ma-Ubin. Je réalise alors que nous ne contournerons pas le delta, mais que nous le traversons d'est en ouest.

 

 

Samedi 31 décembre 2011.

Pathein ( Batan )

Le ciel blanchit, le vent devient glacial, je discerne mieux les rives. La terre est au niveau de l'eau, comme si ces rizières verdoyantes et cette eau noire aux reflets argentés ou dorés ne formaient qu'un seul et même élément. Sur de petites barques, des pêcheurs posent ou relèvent leurs filets. Les prises ne me semblent pas importantes. Pourtant, je pense que de gros poissons vivent dans ces eaux calmes. Sur terre, dans les chaumières ou aux alentours, pas âme qui vive. Seuls quelques canards barbotent ou quelques buffles ventrus se vautrent dans une flaque de vase. Dans le lointain, semblables aux flotteurs des filets sur l'eau jaunâtre, les petites taches jaunes des chapeaux de paille des paysans émergent sur le vert criard des rizières. De temps en temps, nous croisons une barge chargée d'une pyramide de sacs de riz. Sa garde à l'eau est si faible que la moindre vaguelette pourrait mettre en péril toute la cargaison.

Nous arrivons à Myaungmya, il est sept heures, le soleil est déjà haut à l'horizon. Le bateau hurle de toute la puissance de sa sirène. Sur les rives, une agitation fébrile annonce notre arrivée. Des camionnettes, des cyclo-pousse, des motos convergent vers le quai. Le bateau se vide presque complètement, la plupart des passagers descendant ici. On sort du bateau des fûts, des bidons, des sacs, des fagots... et on charge des bidons, des sacs, des fûts, des paniers de choux... On reste à quai pendant plus de deux heures. Le calme est revenu depuis longtemps, mais on ne repart pas. Il commence à faire chaud et je me prends à regretter le froid de la nuit. Je voudrais qu'il revienne juste un peu, pendant un quart d'heure, cela me ferait le plus grand bien !

Quand nous repartons, le soleil semble écraser le décor et lui donne une mobilité qui rend mal à l'aise. On ne sait qui se déplace : les rizières semblent glisser le long d'une eau immobile et l'on ressent le même malaise que dans une gare lorsqu'on ne sait trop si c'est son train qui démarre ou le train voisin. Parfois, d'un marigot impénétrable, un vol d'oiseaux blancs jaillit en éventail pour se regrouper et plonger à nouveau vers les frondaisons hospitalières. Les rives bordées de palmes retombant dans l'eau en gracieux panaches cachent parfois une paillote ou une barque. Je ne vois plus la campagne, et si ce n'étaient les quelques barques sur l'eau, je croirais la région déserte. Certains pêcheurs ont improvisé une voile avec une couverture ou avec une palme plantée à la proue de leur barque. D'autres rament, debout en croisant les avirons devant eux.

Quand nous arrivons à Pathein, à treize heures trente, je me sens soulagé. Je prends un cyclo-pousse jusqu'au Paradise Guest House. L'hôtel semble correct de l'extérieur, mais à l'intérieur, ce n'est pas l'idéal : les escaliers sont sales, la chambre douteuse, dans la salle de bains, le lavabo disparaît sous la crasse, et une grosse araignée noire que je parviens à écraser s'enfuit de dessous la couverture. Je suis fatigué et il fait trop chaud pour repartir à la recherche d'un autre hôtel. Je fais remarquer tout de même au patron que pour un prix de dix mille kyats on est en droit d'exiger un minimum de propreté... Il semble désolé et tout à fait d'accord avec moi, autrement dit, il s'en moque éperdument !

Je vais manger un morceau de mouton au curry au restaurant Shwe Zin Yan. La salle est propre et agréable, le personnel accueillant, mais personne ne parle anglais. Le plat qu'on me sert est délicieux. Je me réconcilie un peu avec cette ville qui fourmille du va-et-vient de motos et de cyclistes dans un permanent nuage de poussière.

Le soir, quand je réalise que c'est le dernier soir de l'année, je ne dirai pas que je me sens triste, mais je me sens tout de même un peu seul. Pas un seul occidental en vue, pas un seul sapin de Noël, pas une guirlande. Je vais manger de délicieuses brochettes de porc et de poulet et de curieuses petites saucisses sucrées au Dian Non Light, avec une bière pression tellement fraîche et si bonne que j'en redemande et que cela vaut le meilleur des Champagnes. À neuf heures, quand le restaurant ferme, je vais me coucher... J'ai du sommeil à rattraper.

 

Dimanche 1° janvier 2012.

Pathein - Chaung Tha.

Je me réveille à cinq heures trente, juste à l'heure où les Français se font la bise et se souhaitent plein de bonheur et de succès pour l'année à venir. Le jour se lève, il fait frais, c'est agréable. Je vais en cyclo-pousse à la gare routière. Le bus est là, un de ces vieux bus locaux hauts sur pattes, poussiéreux, aux pneus si uniformément lisses qu'on pourrait croire qu'ils ont été fabriqués sans dessins ! Le plancher est encombré de sacs de riz. Entre les sièges, on a casé des cartons de bière, des sacs de légumes, des bidons en plastique contenant vingt litres d'essence ou de fuel... Il ne manque qu'un peu de volaille pour parfaire l'image du car de campagne. On me place devant, à côté du chauffeur presque sur les genoux d'un monsieur souriant au chapeau de cuir qui ressemble à s'y méprendre à un « campesino mexicain » dans un western spaghetti. Nous démarrons à sept heures « pétantes ». C'est bon signe, je serai peut-être à Chaung Tha, sur la plage à neuf heures trente. Il n'y a que quarante kilomètres. Nous traversons un paysage doré par le soleil levant. Le vert des rizières n'en paraît que plus vif. La route est une horrible piste défoncée, caillouteuse, certainement boueuse à la saison des pluies. J'étais en train de me demander comment les cars peuvent résister à plusieurs années de torture sur un tel terrain, lorsque soudain un bruit sinistre se fait entendre à l'arrière. C'est entre le bruit d'un coup de massue sous le châssis et la détonation d'un ressort qui se distend brusquement. J'observe le chauffeur : sa face prognathe n'a pas pris une ride, il mâchouille toujours son cure-dent, il ne s'arrête pas. J'aurais pu croire qu'on avait tout simplement roulé sur quelque morceau de ferraille lorsque le gars se trouvant à l'arrière se met à brailler comme si quelque chose de grave se produisait. Toujours sans changer de physionomie, le chauffeur stoppe en pleine piste. Alors, on commence à descendre des outils si rouillés et si cassés que personne n'en voudrait chez nous : les clés sont usées, cassées, le cric recouvert de graisse sur laquelle la poussière s'est collée... Les passagers ne descendent pas. Je sens qu'on tape sur le châssis, qu'on monte le cric... Je ne peux pas aller voir, car je suis coincé par le « campesino ». Par manque de chance, nous nous sommes arrêtés à une cinquantaine de mètres d'un haut-parleur qui vocifère en rase campagne, car des jeunes filles font la quête pour je ne sais quel temple auprès des usagers de la route. Pendant une heure et quart, le chauffeur et le mécanicien s'acharnent à réparer une barre de ressort. Le plus étonnant est qu'ils y parviennent. Nous repartons, tout lentement, mais une dizaine de kilomètres plus loin, le chauffeur renonce. Nous nous arrêtons dans un village de paillotes et on nous annonce qu'un autre car arrive. Nous attendons encore plus d'une heure sous un arbre où il est impossible de s'asseoir à cause de petites fourmis rouges qui sont partout. Le deuxième car arrive. Je retrouve ma place, le « campesino » aussi, et nous reprenons la route. Le chauffeur a sans doute l'intention de limiter les dégâts, car il fonce à grands coups de klaxon. La route est goudronnée, du moins sur le milieu, et les bas-côtés sont affreux, défoncés, caillouteux... Quand il faut croiser un autre car, nous devons bien souvent nous arrêter et tanguer et rouler dans les ornières des bas-côtés. Nous gravissons des collines autrefois couvertes de jungle aujourd'hui de taillis ou de piteuses plantations d'arbres que je n'arrive pas à identifier. Ici comme dans la plupart des provinces, la Birmanie a rasé les forêts : le résultat est déplorable ! Virages serrés, circulation intense, car les gens ayant passé le réveillon au bord de la mer reviennent chez eux, la moyenne horaire n'est pas bien élevée. Nous nous sommes plusieurs fois trouvés nez à nez avec un autre véhicule : heureusement que personne ne conduit vite sur cette route montagneuse. Soudain, un embouteillage sans nom nous force à stopper. Un gros car est resté en travers, direction cassée. Nous voilà arrêtés pour de bon ! Mais c'est sans compter sur notre intrépide chauffeur qui passe entre le nez du bus et un profond fossé, presque sur le point de chavirer et de nous jeter tous dans les épines. Finalement, nous atteignons Chaung Tha à midi. Cinq heures pour faire quarante kilomètres, j'aurais fait mieux en VTT !

Je vais à Tha Zin Guest House. J'ai soif, je suis écrasé par la chaleur et j'ai faim ! L'accueil est chaleureux : la patronne, une jeune femme accorte m'offre un délicieux jus d'orange et je vais dans la rue principale où je dévore un poisson frit à moi tout seul !

L'après-midi, je vais à la plage. Les vacanciers du jour de l'an sont là, bruyants criards, les marchands de brochettes font recette, les baigneurs crient et jouent au ballon dans l'eau comme partout dans le monde. De petits chevaux attendent pour la promenade, et je trouve même un char à bœufs pour ceux qui ne viennent pas de faire quarante kilomètres en cinq heures !

Mon impression est presque négative, je suis un peu déçu, mais comme je vais rester ici quelques jours, j'aurai l'occasion d'en reparler.

Au fait, sur la plage, parmi les chevaux, j'ai repéré un zèbre. Pour faire un zèbre à partir d'un cheval blanc, c'est tout simple, il faut un pinceau et de la peinture. Pour faire la même chose à partir d'un cheval noir, il faut un peu plus de temps et un peu plus de peinture !

 

Lundi 2 Janvier 2012.

Chaung Tha Beach.

La nuit a été aussi infernale que sur le bateau. Les Birmans qui viennent en villégiature au bord de la mer n'ont pas les moyens de louer des bungalows à quinze dollars la nuit, sauf s'ils se mettent à cinq ou six par chambre, sans compter ceux qui dorment dehors sur le petit balcon. C'est ainsi qu'un hôtel de faible capacité comme le Tha Zin se retrouve avec une bonne centaine de clients. Si les restaurants sont trop chers ( à 1,50 € le repas ), peu importe, on a apporté la vaisselle en aluminium, le sac de riz, le nécessaire pour cuisiner, et la petite cour de l'hôtel devient la popote du régiment ! Au moment de la vaisselle, les assiettes font un bruit de cymbales, accompagné par les jeunes grattant la guitare comme de malheureux débutants. Et on chante le plus fort et le plus faux possible jusqu'à des heures indues et l'on crie et l'on rit, et l'on s'amuse... Bon, jusqu'à vingt-deux heures, j'ai supporté, car il y avait de l'électricité, je restais sur mon balcon au frais... Mais quand on a coupé l'électricité, j'ai eu l'intention de dormir. La chose était rendue impossible par les chanteurs qui continuaient leur récital à effrayer un canard sauvage. Mais le pire restait à venir !

À quatre heures, je suis réveillé par des hommes qui aboient, des femmes qui glapissent, des jeunes qui éclatent de rire, des filles qui courent avec des talons en bois qui claquent... C'est infernal, on s'interpelle, on crie, on claque des portes, on fait comme si tout le monde était réveillé. Je dois avouer que dans ces moments-là, les Birmans, je les déteste. Le mot discrétion ne doit pas exister en birman. Et le pire, c'est que ce chahut continue toute la journée. Je pense que certains se sont éveillés à quatre heures pour partir, mais la cour est toujours aussi bruyante, les fausses notes des guitares ne cessent pas de la journée, et la majorité des gens sont toujours là. Alors pour aujourd'hui j'appréhende de voir venir la nuit, mais je sais que demain je partirai au Williams G.H, j'y ai retenu un petit bungalow pour deux mille kyats de moins.

Aujourd'hui je ne suis allé à la plage que quelques minutes, juste le temps de vérifier que le cheval zébré est toujours là et que la plage est toujours aussi animée. Pour manger, j'ai jeté un sort à un grand poisson frit le midi, et le soir, je me suis contenté d'un peu de bœuf au curry avec du riz.

Au réveil, ce matin, quelle ne fut pas la mauvaise surprise de constater que mon poignet droit est tout rouge, presque violet, avec des cloques blanches comme si je m’étais brûlé… Je ne ressens aucune démangeaison ni douleur. Piqûre d’insecte, infection due à une égratignure ? Je ne sais pas ; alors j’envoie un message Internet à Michel, mon médecin, en y joignant une photo. Je suis un peu inquiet, car s’il y a un endroit où il vaut mieux ne pas avoir d’ennuis de santé, c’est bien ici ! J’ai vu l’hôpital, c’est une cabane de bois couverte de tôle ondulée, et j’aimerais autant ne pas être obligé d’y aller !

 

Mardi 3 janvier 2012.

Chaung Tha.

Comme prévu, le réveil en fanfare est provoqué par les pensionnaires qui déjeunent et les cris et les coups de cymbale des assiettes qu'on empile, et cela, dès six heures. Je quitte donc le Tha Zin Guest House pour le Williams G.H. J'ai élu domicile dans un petit bungalow qui donne sur des paillotes, du linge qui sèche sur l'herbe haute et une petite échoppe avec une table et trois chaises où l'on peut manger des crêpes semblables à de la pâte à pizza. Le grand restaurant sert surtout des repas le soir, et je ne suis dérangé par personne si je m'installe à une table avec un soda. Pour la première fois au Myanmar, je sens que je vais exploiter ma flemme pour me laisser aller aux délices d'une nonchalance proche de la béatitude.

 

Mercredi 4 au vendredi 6 janvier 2012.

Chaung Tha

Mon poignet est toujours aussi violacé, mais je ne ressens aucune douleur. Mon médecin pense qu’il s’agit d’un zona. Heureusement que j’avais prévu une pommade antibiotique dans ma sommaire trousse pharmacie !

Si « la vie est un long fleuve tranquille », je crois pouvoir dire qu'ici la vie est un océan de tranquillité. À part les pauvres « forçats » qui poussent leur charrette contenant douze bidons de vingt litres d’eau pour ravitailler les hôtels et le village, personne ne donne l'impression de travailler. Les petites vendeuses de brochettes de gambas grillées sillonnent la plage, le plateau sur la tête, le sourire aux lèvres, le marchand de cerfs-volants semble s'amuser autant que ses clients. Comme les cerfs-volants sont très encombrants et que les habitants de Yangon n'en auraient pas l'utilité, on peut les louer à l'heure ou à la journée, tout comme les bicyclettes pour se promener sur la plage. ( Ah, les pauvres vélos, tout rouillés à force de rouler dans l'eau salée, ils ont bien triste mine ! ) Ainsi, les baigneurs ne sont à l'abri d'une collision avec un cycliste que lorsqu'ils ont de l'eau jusqu'à la taille ! Dans la rue principale, le long de la plage, de petites boutiques proposent des colliers, des boucles d'oreilles de nacre, de superbes compositions du plus mauvais goût fabriquées avec de petits coquillages de toutes les couleurs. Ce qui semble avoir le plus de succès, c'est le dauphin sous le cocotier ( un ramasse-poussière à poser sur la télé ). On trouve aussi des shorts fabriqués en Thaïlande avec « Pattaya » écrit dessus. Chaung Tha, cette station balnéaire peu fréquentée par les Occidentaux risque de devenir un jour aussi détestable et impersonnelle que Pattaya, gangrenée par « le fric » et la prostitution. Les petites marchandes de brochettes auront perdu le sourire, et le loueur de cerfs-volants aura réalisé que ses revenus ne sont plus suffisants, alors il louera des « scooters de mer » et ne pourra plus jouer avec ses clients. Il en va ainsi de « la vie qui est un long fleuve tranquille ». Qui aurait pu empêcher que le petit bourg de bord de mer de Hendaye, avec ses villas de pierre disséminées dans la dune ne devienne un jour la station balnéaire telle qu'on peut la voir un dimanche d'août ? Alors pour l'instant, Chaung Tha, c'est Hendaye du temps de l'Impératrice Eugénie, et j'essaye d'en profiter !

 

Samedi 7 janvier 2012.

Chaung Tha.

Je sors un peu de ma routine quotidienne, et je pars en moto avec Younang pour la journée. Nous allons à la plage de Ngwe Saung, à une dizaine de kilomètres au sud. C'est presque une expédition. Nous commençons par traverser le village. Au bout de quelques dizaines de mètres en s'éloignant de la mer, la rue n'est plus asphaltée, et les riverains ont copieusement arrosé le sol pour éviter la poussière. Je crains une glissade en louvoyant entre les ornières, mais Younang est sur son terrain : depuis qu'il est bébé, c'est-à-dire qu'il est en âge de se déplacer en moto. Il zigzague entre les ornières, et même si elles ne sont plus à la même place, il sait parfaitement où elles se trouvent, et d'ailleurs il passe si souvent ici la nuit avec une lumière si faible, que c'est comme s'il faisait la route les yeux fermés ! Younang a vingt-deux ans, il a terminé ses études à l'université de Pathein. Ici quand on dit être Universitaire, c'est un peu comme en France quand on est collégien. Quand je lui demande ce qu'il veut faire plus tard, il me regarde avec des « yeux en phares d'auto ». Plus tard, mais il fera comme maintenant, il sera « mototaxi ». Il voit dans le tourisme son avenir assuré, et ne songe pas un instant au changement qui va survenir, obligeant les « petits métiers » à se recycler.

La piste semble plonger dans une étendue d'eau grisâtre, et nous nous arrêtons sur une placette de sable noir entourée de masures de bois bancales, aux pilotis tordus ou rongés par la vermine. Je retrouve là quatre touristes et de nombreux « locaux » qui semblent attendre, ponctuant leur conversation de crachats sanguinolents venant rougir le sable l'espace d'un instant. La pirogue qui permet de faire la navette entre les deux rives du fleuve arrive. Elle approche à quelques mètres du rivage jusqu'à ce que la proue s'enlise. Les trois passagers relèvent leur longyi et, les tongs à une main, le sac à l'autre, ils nous rejoignent sur la berge. Il y a aussi une moto. La technique est simple pour la décharger : chacun d'un côté en saisissant le repose-pied d'une main et le guidon de l'autre, on la soulève et la porte jusqu'à la terre ferme. À notre tour de monter. Les indigènes relèvent leur longyi et entrent dans l'eau, les Occidentaux ne relèvent rien, car ils sont tous en short. On hisse trois motos dans la pirogue ; nous sommes dix, et quand on pourrait croire que nous risquons la surcharge, on met trois passagers de plus, « juste pour ne pas qu'ils aient à attendre le bateau suivant » me dit Younan. Personne ne bouge et je crains que l'un d'entre nous n'éternue, cela suffirait certainement à faire couler la pirogue ! Nous louvoyons entre des bancs de sable. Sur le fond, à l'intérieur de la pirogue, le niveau de l'eau monte d'une façon inquiétante, mais nous avons le temps d'atteindre l'autre rive avant le naufrage. Guidon... repose-pied... plop ! plop ! plop !... les trois motos retrouvent la terre ferme. Les « locaux » se dispersent, et seuls les Occidentaux continuant en moto se retrouvent au bord d'un marigot près d'une de ces épiceries qui vendent toutes la même chose : des pommes chips rances, de la lessive, du dentifrice et quelques flacons de shampooing ou de lotion solaire périmée. Deux enfants propres et correctement vêtus observent tous nos faits et gestes et éclatent de rire timidement dès qu'ils croisent notre regard. Je sais ce qui les fait rire : c'est notre nez qui leur semble incroyablement long et nos poils sur les bras et les jambes. S'ils osaient, ils viendraient nous pincer le nez pour voir s'il est mou comme le leur ou s'il est dur. Bien sûr, je pourrais les autoriser à venir tâter mon appendice nasal, mais cela enlèverait une part du mystère, et parfois la vie est plus attractive lorsqu'on n'a pas réponse à tout.

Un individu patibulaire, corsaire égaré dans cette mangrove, coiffé d'une serviette de toilette, la face burinée, la peau parcheminée approche. Il tient devant lui un gros paquet gris et roux semblable à un gros vautour dont on aurait coupé le cou. Soudain, une tête énorme sort du paquet de plumes, une tête aux oreilles de chat et aux yeux si ronds, si gros, qu'on jurerait qu'ils sont de verre. Le bec crochu, le regard doré, l'énorme chat-huant nous observe avec de petits hochements de tête. Le corsaire nous demande mille kyats pour avoir le droit de photographier. Nous sommes tous d'accord pour refuser : lui donner de l'argent serait encourager ce trafic. Voyant que personne ne met la main au portefeuille, il repart dans sa cabane où il met son animal à l'abri de la lumière.

Nous enfourchons la moto et repartons à travers une forêt de cocotiers sur un sentier sablonneux. Vu le nombre de noix de coco sur le sol, je pense que ces « grêlons » de plusieurs kilos doivent faire un choc quand on se trouve sur leur trajectoire. Si Newton avait été sous un cocotier, nous ne connaîtrions peut-être toujours pas la loi sur la gravitation ! J'espère que le vent ne se sera pas levé pour le retour ! Car bien entendu, nous ne portons pas de casque. Nous débouchons sur une plage déserte, se perdant à la limite d'un horizon bleuté. Le sable blanc porte bien, et pour la moto, c'est un terrain idéal sans ornières parfaitement lisse. Seul, un chapelet de points noirs accroche l'œil dans cette immensité blanche, légèrement dorée. En approchant, je distingue une dizaine de pêcheurs arc-boutés, halant un immense filet de pêche, tout lentement. À plus de cent mètres, un groupe semblable tire l'autre bout du filet formant ainsi un arc de cercle piégeant les poissons. Ma caméra les amuse : les femmes jacassent entre deux éclats de rire, les hommes relâchent leurs efforts pour agiter leur main. Ils sont fiers que j'aie pris la peine de m'arrêter pour les filmer. Sous son chapeau de paille, chacun y va de son sourire : alignement de dents blanches dans un visage paraissant encore plus noir dans l'ombre du chapeau, ou bouche édentée aux chicots noirs et aux lèvres sanguinolentes des chiqueurs de bétel. L'écume blanche des vaguelettes déferlant sur la plage semble éclatante dans cette mer de lapis-lazuli. Tout est contraste : les couleurs du ciel et de la mer, de l'eau et du sable, le travail rébarbatif de ces pêcheurs tirant pendant plusieurs heures leur filet en plein soleil et leurs éclats de rire...

Nous traversons une deuxième fois en pirogue au milieu d'un marigot. À cause de la marée basse, le batelier nous laisse à une cinquantaine de mètres de la rive. Younan file en moto sur la vase mêlée de sable, et moi, je le rejoins à pied pour ne pas nous enliser à cause du poids. Sous mes pieds la vase procure une sensation agréable, douce et tiède. Des myriades de petits crabes fuient devant moi jusqu'à leur trou où ils disparaissent. Maintenant, nous roulons sur un sentier parmi les buissons et les hautes herbes tranchantes comme des lames, puis nous débouchons sur une piste tellement défoncée que je regrette le confort de la plage. Un de ces increvables minibus stationne en pleine courbe. Il n'y a pas un endroit où ces inconfortables véhicules n'ont pas accès. Nous traversons un village traditionnel. Les paillotes en bambou ou en planches noircies sont toutes couvertes de palmes. Pas un seul toit de tôle. La rue de terre jaune n'est guère fréquentée que par quelques bicyclettes, de rares motos, et peut-être par le car que j'ai vu tout à l'heure. À part une petite étagère chargée de bouteilles d'essence pour ravitailler les motos, rien n'a changé ici depuis des siècles. Dans de grands plateaux de bambou tressé posés sur le toit de l'épicerie, des poissons sèchent au soleil. Un chien dort sur la route et un petit poulet noir picore je ne sais quoi autour de lui. Au-dessus de ce décor de film exotique, de grands cocotiers balancent nonchalamment leurs palmes. Pas un seul fil électrique ou téléphonique, pas une antenne de télé. Le seul bruit qui me parvient est celui de quelques conversations de gens que je ne vois pas, mais que je devine à l'ombre, dans une chaumière, assis tailleur sur le plancher de bambou éclaté. Un rire de femme fuse. Je ne vois personne, mais je sais que tous savent qu'un étranger est là. Tout se sait dans ces petits villages, car de l'intérieur on voit à travers les « murs ». Younang s'est assis sur un petit tabouret et il cause avec l'épicière. En m'approchant, je suis surpris par la beauté simple et la tenue moderne de la jeune fille. Elle est là, vêtue d'un jean et d'un T-shirt, comme un élément anachronique dans ce village d'un autre temps. « Mingalaba » nous nous saluons en Birman. Elle sait déjà que c'est le seul mot que je connais, car elle n'a pas dû manquer de poser des questions à Younang, mais cela lui fait plaisir. Les Birmans aiment bien qu'on les salue dans leur langue. Le pays ayant été colonisé par les Britanniques, la langue anglaise ne leur convient vraiment que pour traiter des affaires avec les étrangers.

Nous reprenons notre chemin sur la piste défoncée ou à travers des sentiers de brousse quand ils sont plus carrossables que la route, et nous finissons par atteindre une route bétonnée, bordée de palmes sur la droite et de chaumières sur la gauche. Nous sommes à Ngwe Saung. D'un côté de la route les Palaces pour des résidents, Birmans pour la plupart, en cette fin de semaine, sirotant des boissons glacées à l'ombre d'un parasol, et de l'autre côté, les masures de ceux qui travaillent pour eux et qui gagnent en un mois ce que ces nantis dépensent pour payer un seul de leurs repas. Ici, nous avons l'illustration parfaite de l'injustice. Les Birmans en sont conscients, mais ils attendent leur heure patiemment. Tout va changer un jour, ils le savent ou du moins ils l'espèrent secrètement. En attendant, ils font des courbettes et des sourires, ils sont prévenants et attentionnés envers des gens qu'au fond d'eux-mêmes ils détestent.

La plage est immense, toute blanche, l'eau est claire, si claire qu'on a l'impression que les barques sont posées au-dessus de la surface tellement leur coque est visible même sous la ligne de flottaison. Sur la plage, infinie, éclatante,on ne distingue que deux rochers coiffés de deux petits zédis ( ou stupas ), et une cavalière en maillot de bain dont le cheval trotte. L'esclave court à côté, la cravache à la main au cas où elle ne maîtriserait pas bien sa monture. Il est près de midi, le soleil est au zénith, et cette cavalière est bien courageuse de s'aventurer ainsi sur le sable brûlant en pleine chaleur ! L'esclave, lui, ce n'est pas pareil : « il est payé pour ça ! » Il y a des moments où je déteste certaines personnes !

Le soir, à dix heures, j'ai fait une projection des photos de la journée : soirée diapos ! Pour le personnel de William G.H, c'était une fête. Ils avaient placé une nappe blanche sur le mur. Elle est tombée deux fois et cela a donné l'occasion de bien rigoler deux fois ( un rien les amuse ! ), et je me suis rendu compte qu'ils ne s'intéressaient aux photos que lorsqu'ils en étaient la vedette ou lorsqu'ils reconnaissaient quelqu'un. Les paysages les laissaient indifférents, et souvent, ils regardaient davantage le projecteur que l'écran. C'est un peu décevant... Cela m'a fait penser à un proverbe chinois qui dit fort justement : « Quand tu montres la lune, l'idiot regarde le doigt ».

 

Dimanche 8 janvier 2012.

Chaung Tha

Le chiffre huit porte malheur, alors aujourd'hui, toute la journée le calendrier est resté à page du 7 janvier. Les Birmans sont vraiment superstitieux. Demain cela ira mieux, car le 9 est un chiffre bénéfique.

Je vais sur la plage, comme tous les jours en fin d'après-midi... Ô surprise ! la mer a disparu ! Pour être plus exact, je dois dire qu'elle est partie si loin que la plage est devenue une immense esplanade sur laquelle les uns font du vélo, les autres jouent au foot... Aussitôt, je pense au pire : nous sommes le 8, jour maléfique ! Et si un tsunami se préparait ? J'observe les gens, ils ont l'air de trouver normal, les baigneurs batifolent dans l'eau en criaillant comme des mouettes... En cas... j'oriente ma promenade vers le nord de la plage, là où se trouve une petite colline au-dessus de l'hôtel Ace, permettant un abri en cas de danger. Franchement, je ne suis pas tranquille, et je regarde fréquemment vers le large, m'attendant à voir arriver la meurtrière barrière d'écume blanche. On a beau être le huit, rien ne se passe ; sûrement une grande marée. Bah, je ne suis pas superstitieux, car ça porte malheur.

 

Lundi 9 janvier 2012.

ChaungTha

 La Birmanie s'appelle désormais le Myanmar. Sa population est de près de cinquante millions d'habitants divisée en huit nationalités, pour une superficie de 676.579 km². Le pays compte 14 états ou divisions. On y parle 114 langues ou dialectes différents. Si « diviser pour mieux régner » est une devise bien connue, ici, la junte militaire au pouvoir n'a pas besoin de diviser, la division est toute faite. Ces différentes ethnies sont incapables de s'unir pour former une opposition efficace. Chacune mène son combat de son côté. Nous pourrions presque comparer cette situation à la Yougoslavie des années quatre-vingt. Alors, il va de soi que la démocratie telle que nous la concevons en Europe n'est pas adaptée au Myanmar. Il est évident que seul un gouvernement autoritaire peut « tenir le pays ». Les Birmans en sont conscients. Aussi, il ne faut pas se leurrer, Aung San Suu Kyi et les intellectuels occidentalisés ou la classe moyenne qui la soutiennent ne sont pas représentatifs de la population du pays. Nous, Européens, nous nous gargarisons du mot DÉMOCRATIE, mais dans des pays comme le Myanmar, cela n'a aucun sens. Ce n'est pas cela que demande le peuple ; ce qu'il veut, c'est moins de corruption et surtout que les sommes colossales des revenus du pays ne se dispersent pas au bon vouloir d'une poignée de généraux dirigeants qui se partagent « le gâteau » impunément. Et le gâteau est une grosse pièce montée : gemmes, gaz naturel, pétrole, le bois de teck, sans compter ce dont personne n'ose parler : les revenus de la vente d'opium et de dérivés. La compagnie française Total contribue effectivement à enrichir la junte militaire, et ses gestionnaires ont une éthique bien particulière : « rien vu, rien entendu... On ne sait pas ! » Dawei est proche du point de départ d'un gazoduc de Yadana, destiné à acheminer le gaz extrait du golfe de Mottama vers Ratchaburi en Thaïlande, sur une longueur de quatre cents kilomètres à travers la division de Tanintharyi et l'état Môn. Le gouvernement birman a déplacé des villages se trouvant sur le tracé ( cela est inévitable ) mais aucune compensation n'a été versée aux habitants. Ceux-ci ont déposé plainte contre les sociétés gestionnaires du gazoduc auprès d'un tribunal de Los Angeles en 1996 en soulignant le fait qu'elles ont eu recours au travail forcé ( souvenons-nous des infos accusant Total à l'époque ) et ont détruit des communautés villageoises pour mener à bien leur projet. Le pot de terre contre le pot de fer, on connaît, non ? En attendant, Total finance la junte à concurrence de 1,5 millions de dollars par jour.

Alors, la grande question : doit-on aller faire du tourisme dans un pays comme le Myanmar ? Personnellement je pense qu'en étant vigilant et en évitant les grands hôtels appartenant pratiquement tous à l'exécrable junte au pouvoir, on apporte des devises aux gens qui ne vivent que du tourisme. De plus, nous sommes des témoins, parfois gênants, mais nous contribuons à empêcher des abus encore plus gros. Je signale en passant que toute la région du gazoduc est interdite au tourisme... bizarre, non ?

Je ne terminerai pas sans évoquer la nouvelle capitale : Nay Pyi Taw. Il s'agit là de la plus grande aberration. En 2005, les militaires ont transporté la capitale dans une plaine aride au centre du pays, à dix heures de bus de Yangon. Rangoon, l'ancienne capitale se retrouve donc abandonnée, sa population condamnée à survivre dans une ville qu'elle n'a plus les moyens d'entretenir ou de garder en « état de fonctionner ». Aux hommes d'affaires étrangers, on montre ainsi l'image trompeuse d'un pays dont la capitale moderne aux avenues à six voies ne voient passer qu'un gros véhicule de luxe de temps en temps, aux hôtels somptueux, et aux immeubles déserts. C'est là que résident les généraux, dans des quartiers protégés et fermés, et le touriste n'est pas le bienvenu. Il est tout de même inimaginable de penser que dans un pays où tout est à faire sur le plan des infrastructures ( les trains vont à vingt kilomètres de moyenne, pas de routes en état, pas d'électricité, des hôpitaux si délabrés qu'on a peur de devoir y aller un jour... ) une poignée de personnes mégalomanes, détenant le pouvoir illégalement « se sont payés une ville » juste pour eux et pour quelques hommes d'affaires qui se laissent impressionner par le luxe de cette « superbe capitale ».

Mais alors, le Myanmar est l'enfer qu'a fréquemment décrit la presse occidentale, et on ne doit pas s'y sentir à son aise ?... Hé bien non, les Birmans ont l'air de s'adapter à tous leurs malheurs avec un optimisme déroutant. Il est faux de dire qu'ils n'ont aucune liberté : ils les ont toutes ! Ils peuvent parler librement ( sauf dans un journal, à la radio ou à la télé ), ils peuvent critiquer, et cette année, on vend des posters de Aung San Suu Kyi dans les rues. Par rapport à nous qui sommes rançonnés sur les routes par une police qui a besoin de « faire du chiffre », qui sommes à la merci d'un procès pour un oui pour un non, en diffamation, pour insulte raciale, pour homophobie, xénophobie, harcèlement sexuel, par rapport à l'ouvrier français qui vit en dessous du seuil de pauvreté ( dans notre beau pays de la démocratie ) je trouve le Birman heureux. Partout où l'on passe, il y a une insouciance qui fait parfois envie. Ils sont plus riches que nous, car leur richesse est intérieure. Ils ont gardé les valeurs qui nous font défaut, ils ne connaissent ni la solitude ni l'abandon dans leurs vieux jours. Bien sûr si, comme le croient les « Bidochons » bourgeois qui viennent ici en véhicule climatisé, le fait d'avoir une cuisine carrelée remplie d'appareils ménagers est un signe de richesse, alors ils sont pauvres ! Mais souvenons-nous de la fable de La Fontaine « le loup et le chien »...

 

LE LOUP ET LE CHIEN

Un Loup n'avait que les os et la peau  ;

Tant les Chiens faisaient bonne garde.

Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,

Gras, poli , qui s'était fourvoyé par mégarde.

L'attaquer, le mettre en quartiers,

Sire Loup l'eût fait volontiers.

Mais il fallait livrer bataille

Et le Mâtin était de taille

À se défendre hardiment.

Le Loup donc l'aborde humblement,

Entre en propos, et lui fait compliment

Sur son embonpoint, qu'il admire.

Il ne tiendra qu'à vous, beau sire,

D'être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.

Quittez les bois, vous ferez bien  :

Vos pareils y sont misérables,

Cancres, haires, et pauvres diables,

Dont la condition est de mourir de faim.

Car quoi  ? Rien d'assuré, point de franche lippée.

Tout à la pointe de l'épée.

Suivez-moi  ; vous aurez un bien meilleur destin.

Le Loup reprit : Que me faudra-t-il faire  ?

Presque rien, dit le Chien  : donner la chasse aux gens

Portant bâtons, et mendiants ;

Flatter ceux du logis, à son maître complaire  ;

Moyennant quoi votre salaire

Sera force reliefs de toutes les façons :

Os de poulets, os de pigeons,

Sans parler de mainte caresse.

Le loup déjà se forge une félicité

Qui le fait pleurer de tendresse.

Chemin faisant il vit le col du Chien, pelé  :

Qu'est-ce là  ? lui dit-il. Rien. Quoi  ? Rien ? Peu de chose.

Mais encor  ? Le collier dont je suis attaché

De ce que vous voyez est peut-être la cause.

Attaché  ? dit le Loup  : vous ne courez donc pas

Où vous voulez  ? Pas toujours, mais qu'importe  ?

Il importe si bien, que de tous vos repas

Je ne veux en aucune sorte,

Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.

Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.

La fontaine.

 

Mardi 10 et mercredi 11 janvier 2012.

Chuong Tha.

Tous les soirs, sur la plage, c'est un crépitement, une série d'explosions, un mitraillage de fusées multicolores ou de petits pétards ridicules. Le patron de l'hôtel m'a dit que hier soir entre dix-neuf et vingt-deux heures, « c'était pire qu'en Afghanistan ». Je croyais que ces pétards n'étaient qu'une façon de marquer le Nouvel An, mais non, c'est toute l'année. Cela devient un peu fatigant, parfois.

Je n'ai pas honte de le dire, je ne fais pas grand-chose de la journée. Je lis, je prends mon petit déjeuner au restaurant du William G.H, et je regarde le mouvement sur la route qui passe devant. De pauvres gars poussent leur charrette chargée de 240 litres d'eau, et ils font la navette entre la source et le village pour ravitailler les habitants en eau potable. Aller et retour, cela représente une distance supérieure à quatre kilomètres suivant les endroits qu'ils ravitaillent. Ils doivent acquitter un paiement de cent kyats par charrette et ils vendent le bidon de vingt litres cent kyats. Ils ont donc un revenu de mille cent kyats par voyage, ce qui correspond à 1,10 €. Les plus robustes arrivent à faire huit voyages entre 05h00 et 17h00. Je dois dire qu'en fin de journée, ils semblent marcher aussi vite. J'en ai suivi un pendant un moment, il marchait plus vite que moi qui ne poussais aucune charrette.

Je regarde passer les motos. Très peu de gens portent le casque, mais il faut dire qu'ils ne roulent pas très vite. J'ai vu une famille entière sur une moto : le père, ayant pris la petite de trois ans entre le guidon et lui, la mère avec un bébé dans les bras, et derrière, deux enfants de cinq à sept ans... Cela fait six personnes. À cause de leur sarong, les femmes sont souvent obligées de monter en amazone. Je ne sais pas comment elles arrivent à tenir ? Elles recroquevillent leurs doigts de pied dans leurs tongs pour ne pas les perdre, elles posent une main sur leurs genoux et parfois, elles portent un plateau ou un petit paquet sur leur tête. Ce sont des artistes !

Les cyclopousses transportent deux passagers assis dos à dos sur les sièges aménagés à côté du cyclo, et il y a souvent un troisième passager sur le porte-bagages. En revenant de la gare routière ou du marché, ces personnes ont des sacs ou des paquets sur leurs genoux... et même sur cette route plate le long de la plage, le cyclo a parfois un peu de mal. Alors, il se dresse sur les pédales, et il sue sang et eau, le regard fixe, les veines de ses maigres mollets saillantes. S'il faut gravir un petit dénivelé, ce ne sont pas les passagers qui descendent, c'est lui, pour pousser. La couse lui rapporte mille kyats, mais contrairement aux porteurs d'eau, il ne travaille pas régulièrement, alors ses revenus sont plus faibles.

De gros 4X4 ou des petits minibus climatisés passent en klaxonnant comme si ce petit monde sur la route les dérangeait vraiment.

 

Jeudi 12 janvier 2012.

Chuong Tha - Yangon.

Dix heures, ce matin, je prends le car climatisé pour revenir à Yangon. Durant les trente premiers kilomètres, la route étroite est défoncée, les bas-côtés empierrés, et il nous faut souvent manœuvrer pour croiser une simple voiture. Des ouvriers, et parmi eux des jeunes filles, travaillent à la réfection de la route. Ils portent des paniers de cailloux concassés sur leur tête, versent des seaux de goudron fondu par-dessus, puis déversent des paniers de gravier. Ces rapiéçages ne peuvent pas permettre d'espérer une route bien large pour l'an prochain, donc la plage de Chaung Tha risque, de par son isolement de garder encore un peu de son calme.

Nous jouons à saute-mouton d'une colline dévastée à une autre aussi triste. La déforestation est catastrophique. Ce qui était une jungle impénétrable peuplée d'une riche faune est devenu un désert dans lequel quelques arbres d'une hauteur vertigineuse, échappés au massacre par je ne sais quel hasard, se dressent comme pour témoigner, pour qu'on puisse imaginer à quelle hauteur se trouvait la canopée. C'est ici même que Rudyard Kipling a écrit le « livre de la jungle ». Mowgly, Balou et tous les autres, où êtes-vous ? Kipling peut revenir pour écrire « le livre de la junte ». Car là aussi, il ne faut pas demander à qui a profité le crime !

Nous ne passons pas par Pathein et nous arrivons sur une route correcte bordée d'arbres tordus dont les branches frôlent parfois les camions les plus hauts. Je suis assis à côté de Pierre, un Italien, et nous communiquons en anglais, car ses connaissances en français sont insuffisantes et en ce qui me concerne à part « la donna e mobile », je ne sais pas dire grand-chose en italien. Notre conversation est rendue quelque peu difficile par la télé du car qui vocifère... Comme disait l'autre : « faut s'y faire ». Personne ne s'intéresse à la comédie qui se voudrait burlesque et qui ne fait même pas sourire, mais personne n'oserait dire au chauffeur de baisser le son. Dans les cars, le chauffeur est le grand chef, c'est lui qui décide, et il faut accepter sans rien dire, que ce soit pour le volume de la musique ou pour l'air conditionné trop froid...

Nous arrivons tout de même à Yangon sans être aphones.

Le soir, je reste avec Pierre. Nous allons boire une bière pression au petit bar où j'ai mes habitudes, puis nous allons au Golden Duck où nous dévorons un canard entier : un régal ! Depuis dix jours que nous sommes au régime poisson frit et gambas, nous étions en manque !

 

Vendredi 13 janvier 2012.

Yangon - Bago. ( Pegu ).

Je veux expédier des cartes postales, donc, je me rends à la poste principale. Dans la rue, je rencontre un jeune homme essayant de parler un peu français. Il a l'air timide, une petite queue de cheval, un visage souriant. Il utilise les touristes comme moi pour parfaire sa prononciation et ses connaissances. D'habitude, je me méfie un peu, mais aujourd'hui, je sens qu'il y a une véritable sincérité dans son regard. Il me dit qu'il n'a pas les moyens de payer des frais d'université, et qu'il étudie le français tout seul. Il a, dans une poche en plastique, un cahier d'exercices. Il est huit heures dix, et la poste n'ouvre qu'à neuf heures trente. Nous nous asseyons dans un coin, et je lui donne un cours... Je n'ai jamais eu d'élève aussi attentif durant toute ma carrière !

La poste est un vieux bâtiment colonial qui n'a pas changé depuis soixante ans et même davantage : les guichets au même endroit derrière les mêmes vitres, les mêmes escaliers, le même genre d'employés portant longyi et chemise blanche... Je pense que si un colon anglais ayant vécu à Rangoon avant l'indépendance en 1948 revient ici, il doit avoir la sensation de revivre sept décennies plus tôt ! Impossible de poster mes cartes au tarif normal, l'employée prétend que les tarifs ont changé la semaine dernière et que c'est six fois plus cher ! Je sais bien qu'elle a l'intention de me faire payer le « tarif recommandé » car elle a une commission... Au risque de la vexer, je lui dis avec mon plus large sourire, celui qui laisse voir jusqu'à mes molaires, que ce n'est pas grave, que je posterai mes cartes en Thaïlande. Il me semble qu'elle n'est pas contente la mamie ! ( elle a tout de ces postières des années passées qui avaient la réputation d'être particulièrement acariâtres ! )

Je prends un taxi jusqu'à la gare routière, une heure dans la circulation relativement fluide, mais désordonnée de Yangon, et j'arrive à destination content que nous n'ayons froissé aucun élément de carrosserie, que nous n'ayons écrasé personne et qu'aucun bus ou camion ne nous ait bousculé. Les Birmans ne roulent pas trop vite, mais ils passent n'importe où, ils doublent aussi bien à droite qu'à gauche, ce qui donne une désagréable impression d'anarchie. Par contre, ils respectent scrupuleusement les feux de signalisation.

À la gare routière, dans la salle d'attente de la Win Compagny, un mécanicien démonte un train avant de bus ! Les triangles, les deux énormes tambours de roues avant sont sur le plancher, les voyageurs sur les bancs les plus proches ont presque les pieds dans le cambouis, et le mécanicien est tellement noir qu'on se demande comment il fera pour retrouver sa couleur d'origine !

Je vais manger dans un des petits restaurants du coin, et je me régale avec un petit morceau de poisson, du riz et un petit bol de bouillon. On me donne même un peu plus de bouillon, car dans ces petits restaurants, ils ont tellement peur qu'on n'aime pas ce qu'ils nous proposent, qu'ils sont toujours à l'affût de nos moindres gestes. Alors quand ils voient qu'on apprécie, on a droit à du rabiot ! Je paye cinq cents kyats ( 0,50€ ).

Le trajet jusqu'à Bago me semble interminable, car il fait chaud, dans ce bus, et la sono de la vidéo encore une fois est assourdissante !

À Bago, je vais au San Francisco G.H, un petit hôtel tout simple, couloir de bois, chambre claire et calme à l'opposée de la rue. Je me jette sous la douche comme si je venais de traverser un désert torride. Je ne prends pas le temps de me reposer davantage, je pars à la pagode Paya Shwemawdaw qui domine la ville, à l'est de son zédi doré. Dès ma sortie dans la rue, je suis assommé par le vacarme : des cars, des camions, des motos, des voitures... et tout le monde klaxonne. C'est infernal. Les trottoirs sont impraticables, car ils sont occupés par les petits marchands de chapatis ou de beignets, par les taxis motos qui attendent un éventuel client, par les cyclo-pousse. Il me faut donc marcher sur la chaussée au risque de me faire quelque peu raccourcir. Les gens m'interpellent sans arrêt : « hello ! », « Hi ! », et ils crient de plus en plus fort jusqu'à ce que je daigne leur répondre. Ils ne se rendent pas compte du côté répétitif de la chose, puisque eux, c'est la première fois qu'ils me voient. Même chose pour les motos taxis. Comment ne peuvent-ils pas comprendre que si je ne fais pas appel à eux, c'est que j'ai décidé de marcher ! Le zédi de la pagode me semblait près, et au fur et à mesure que je m'en approche, il semble rester toujours à la même distance. Ce qui trompe, c'est qu'il est colossal ( 114 m de haut ). Arrivé au pied, je suis moins impressionné favorablement, car par rapport à la Shwedagon de Yangon, il me semble terne. Je ne me donne même pas la peine d'entrer dans l'enceinte, car j'ai hâte de revenir au San Francisco G.H et de me reposer. Au retour, je passe par le marché : sordide, sale, puant la vase ou le poisson pourri... Les petites marchandes ont déposé leurs marchandises, légumes ou poisson, dans la fange. Des portefaix croulent sous des balluchons deux fois plus gros qu'eux. Les enfants m'interpellent avec insistance et j'ai presque envie de leur botter les fesses. Cette ville, ces odeurs, cette foule, tout me rappelle l'Inde. Je me retrouve au bord de la rivière, sur une passerelle de bois. L'eau est couverte de poches en plastique et de détritus divers qui dérivent tout lentement, car le débit est pratiquement nul. Sur les berges, des monceaux d'ordures coulent en flot puant vers l'eau noire et malodorante. Je pense que celui qui tombe dans l'eau se retrouve aussitôt avec un cancer généralisé !

Je reviens à l'hôtel et je suis écœuré, je n'ai même pas envie de rester ici demain. Le soir vais dîner au Shwe Li, et on me sert un canard qui a un goût rance... J'imagine qu'il a barboté dans la rivière et je n'ai pas d'appétit ! De plus, à la table voisine, quatre Français, de ces gens désagréables aux idées toutes faites, s'expliquent sur leur façon de suivre les conseils du guide Lonely Planet pour entrer sans payer dans les sites touristiques. Ils ont un bon alibi, ils ont la morale avec eux : ils ne donnent pas leur argent à la junte ! Je ne peux m'empêcher d'intervenir et de leur expliquer que les quelques dollars que laissent les rares touristes étrangers à l'entrée des sites, ce n'est rien par rapport aux deux milliards et demi de dollars que le groupe français Total met dans l'escarcelle de la junte tous les ans. Ils m'ont écouté, mais n'avaient pas l'air convaincus... quand on ne veut pas voir les choses en face...

 

Samedi 14 janvier 2012.

Bago. ( Pegu ).

Je voudrais bien me réconcilier avec cette ville, alors je décide de consacrer ma journée à visiter quelques temples et pagodes. J'ai toute la journée devant moi, alors je pars à pied, à l'ouest de la ville. Dès que j'ai franchi le pont de la voie ferrée, je retrouve un peu de calme. Je longe une route poussiéreuse bordée de masures de bois noirci par les intempéries. De temps en temps, un portique au badigeon écaillé signale l'entrée d'un temple. Des « bonzillons », leur bol à aumône caché sous leur robe reviennent avec ce qui sera leur repas de la mi-journée. Ils doivent avoir faim, car ils marchent d'un pas pressé, pieds nus dans la poussière ou chaussés de tongs en plastique. Certains me lancent un petit « hello you ! » et éclatent de rire comme s'ils avaient fait une bonne farce. On a beau être moine, on reste des enfants ! Je marche vite pour arriver avant qu'on ouvre la caisse, à neuf heures, de façon à éviter de payer les dix dollars de droits d'entrée. J'entre dans la Paya Naung Daw Gyi Mya Tha Lyaung dont le nom est presque aussi long que le Bouddha couché de soixante-seize mètres qui trône au milieu d'un jardin mal entretenu. La statue de ciment peinte de couleurs pastel fait penser à un décor de film en carton-pâte en plein air. C'est intéressant parce que c'est grand. Je suis seul dans les lieux avec un chien famélique qui ne s'intéresse pas à moi. Ce qui est tout de même curieux, c'est que l'énorme visage du Bouddha me fixe avec un sourire que je finis par trouver ironique. Je pars à la pagode Shethalyaung dans laquelle se trouve aussi une statue de Bouddha couché de cinquante-cinq mètres de long et de seize mètres de haut. Cette fois, l'énorme visage a un sourire plein de douceur, je n'ose pas dire d'affection. Me voilà rassuré, mais je poursuis ma route. L'immense stupa doré de la paya Mahazédi barre l'horizon, là-bas au bout du chemin bordé d'ordures et de vieilles poches en plastique. J'ai la même impression qu'hier : je marche, je marche et je n'arrive jamais. Le monument est tellement colossal qu'on a du mal à évaluer les distances. Paradoxalement, c'est quand je suis au pied de l'édifice qu'il me semble le moins haut. Un énorme zédi doré repose sur une base octogonale de ciment blanc. Des escaliers aux marches rouges, bordés de rampes dorées, permettent d'arriver jusqu'au pied du zédi. Je n'ai pas de chance, on vient de repeindre, alors je ne peux pas monter. Dommage, car de là-haut, on a une belle vue d'ensemble de la ville de Bago. De jeunes enfants vendent des tranches de pastèque, des petits beignets, et je reste un instant avec eux. Ils sont adorables, posent pour les photos et en oublient même de me proposer leur marchandise. Derrière le stupa, un temple de pierre volcanique rouge sombre, coiffé d'un sikhara ( dôme en forme d'épi de maïs, de style indien ) surprend par son style chargé en sculptures un peu comme un temple khmer. Lorsqu'une personne en franchit le seuil, je me rends compte alors qu'il est tout petit, comme une réduction de monument que l'on trouve dans certains musées en plein air comme « Old city » à Bangkok. À l'intérieur, quatre statues dorées, et une forêt de colonnes mordorées donnent, encore une fois, une impression de décor. Sur les murs, dans de petites niches vitrées, des statuettes de Bouddhas passent presque inaperçues dans cet endroit rutilant.

En sortant du temple, je me pose dans une petite gargote, devant une table couverte d'une toile cirée, après avoir choisi un peu de poulet en sauce et des nouilles frites. Une charmante jeune fille vient essuyer ma table au bord de laquelle est posé un cigare éteint. Elle nettoie la table et laisse le cigare. Soit elle croit que c'est le mien, soit elle me laisse le droit de le rallumer et de le finir. Mon expérience du pays me laisse supposer que ce serait plutôt la deuxième hypothèse ! Le repas est délicieux, accompagné d'un verre de thé vert, je paye cinq cents kyats, soit 0,50€, et je me dis qu'à ce rythme-là, elle va devoir travailler un moment la belle demoiselle avant d'arriver au chiffre d'affaires du Fouquet !

Je reviens à la « guest-house San Francisco », et je retrouve la rue toujours aussi infernale. La petite fille de la maison, une gamine de huit ou neuf ans m'accompagne dans la rue jusqu'au cybercafé. Les gens du quartier, la voyant en ma compagnie lui lancent des plaisanteries que je devine, même sans les comprendre : « Il est un peu vieux pour toi, ton fiancé ! Tu aurais pu en choisir un plus jeune ! Alors, tu as un copain européen maintenant, il est plus vieux que toi non ? » La gamine minaude, à la fois flattée de se promener avec un étranger, et gênée de sentir ainsi tous les regards converger vers elle. Personne ne pense à mal, personne n'a même l'idée de se poser la question « Que fait cette petite fille avec cet étranger ? » Et dans des moments comme celui-là, je me dis que nous sommes devenus vraiment idiots chez nous !

En revenant dans ma chambre, je trouve une de ces énormes araignées noires et velues pas tellement sympathiques dans la salle de bains. Elle se déplace avec une étonnante rapidité, et j’ai un mal fou à la trucider. Quand je parviens tout de même à l’écraser, il s’échappe de son énorme abdomen une myriade de minuscules araignées qui partent en éventail sur le carrelage.

Le soir, je vais dîner au Shwe Li, je mange un peu mieux qu'hier, bien que ce ne soit pas l'idéal, et la vue sur la rivière est un peu mieux de nuit, car l'on ne voit pas les montagnes d'ordures.

 

Dimanche 15 janvier 2012.

Bago - Yangon.

Debout à cinq heures et demie pour me rendre à la gare. Dehors, il fait frais, une odeur âcre flotte sur la ville : la puanteur des détritus que l'on fait brûler un peu partout, même au bord du trottoir. Dans la rue, la circulation est à peine plus calme que dans la journée. Les camions foncent en rugissant tous feux allumés. Ils éblouissent,  alors pour traverser la rue mal éclairée par de rares réverbères fatigués, on ne sait jamais s'ils sont loin, près, s'ils vont vite, s'ils ralentissent... Je pars du principe que eux, ils me voient, et je traverse d'un pas régulier. Cela fonctionne à merveille : j’arrive indemne de l'autre côté. Je longe un chemin de terre bordé de masures bancales, que je n'ose pas qualifier de rue, dans une obscurité presque totale. J'emboîte le pas d'une femme coiffée d'un imposant plateau rempli de beignets. Je ne comprends pas ce qu'elle crie, mais je suppose qu'elle doit crier « chauds les beignets chauds ! » et j'espère que personne ne va lui en acheter, car si elle s'arrête, je perds mon guide. Quelques chiens galeux et faméliques n'ont même pas la force d'aboyer. Les chiens sont rarement agressifs : ils sont trop occupés à chercher leur nourriture. Au détour d'une palissade, je découvre, au bout d'une venelle aux flaques luisantes, le hall de la gare. Il est presque six heures, le préposé m'aborde, m'entraîne au bureau de vente des billets comme s'il était très pressé. Mon train part à sept heures : j'ai le temps ! Je dois payer deux dollars en monnaie américaine. Heureusement que j'ai toujours quelques dollars en prévision, car il m'aurait été impossible de payer en kyats. Je dois montrer mon passeport. L'employé se presse pour remplir le formulaire : nom, numéro de passeport, numéro de visa, adresse, pays... On me prend par le bras... « Quick ! vite, vite ! » On me conduit sur le quai : le train arrive, je monte dans un wagon, le train repart... Il est six heures vingt ! Je n'y comprends rien, mais je suis bien installé dans un wagon où il n'y a presque personne. Les trains et les horaires ! D'ailleurs, comment lire les tableaux affichés, ils écrivent avec des bulles et les noms ressemblent à des colliers de perles ! Leur écriture est d'ailleurs très belle. Ils écrivent de gauche à droite en attachant tous les mots ( comme en thaï ). Il n'y a ni majuscules ni ponctuation.

Le train traverse un quartier à la sortie de la ville où des feux brillent, parfois avec de hautes flammes sous des marmites, dans des chaumières ou des maisons en bois. Comment ne provoquent-ils pas d'incendies ? C'est une question que je me suis toujours posée en Asie du Sud-Est. Des émanations montent du sol, parfois pestilentielles, parfois simple brume matinale. Je devine le colossal stupa de la Paya Mahazédi visitée hier. Il émerge d'une brume gris sale, étincelant dans les lueurs de l'aurore. En nous éloignant de la ville, dans la fraîcheur du matin, la campagne se pare d'un voile de vapeurs qui n'atteint pas la cime des arbres. Je les vois ainsi surgir de ce décor cotonneux, noirs et opaques, comme des îles sur une mer d'écume. Je filme et cela amuse beaucoup des jeunes, de l'autre côté de la travée. Ils doivent dire : « il est fou l'étranger, il filme le brouillard ! ». Le train avance à la vitesse vertigineuse de cinquante kilomètres à l'heure, sirène bloquée pour chasser tout ce qui peut se trouver sur la voie : piétons, vaches, buffles, canards, chiens errants ou moines partis mendier leur repas quotidien. Le courant d'air est froid, peut-être seize ou dix-sept degrés, et pour les passagers, il est glacial. Ils sont emmitouflés dans des anoraks ou des couvertures, coiffés de bonnets de laine, et ils me regardent, moi qui suis bras nus, avec mon débardeur, comme si j'étais un extraterrestre ! Le jour s'est levé très vite, comme toujours, avec son camaïeu de rose et de pourpre. Nous traversons une campagne verdoyante où de petits hameaux sont immanquablement flanqués d'un petit étang, d'une aire de battage pour le riz et de meules de paille. De rares personnes marchent sur les digues séparant les rizières, enveloppées dans des couvertures bariolées. Quand le soleil devient presque tiède, nous sommes déjà à Yangon. Deux heures de voyage, pas un seul arrêt, c'est bien mieux que le car ! Plus nous approchons de Yangon, plus le sol est couvert de détritus, principalement de poches plastiques blanches. C'est une horreur ! Avant l'arrivée en gare, le convoi ralentit, alors des gamins ou des jeunes gens courent sur le ballast, saisissent la main courante à la porte du wagon, sautent sur le marchepied. Ils sillonnent les wagons à la recherche d'une poche de nourriture ou de fruits abandonnés par les voyageurs. Ils récupèrent tout ce qui peut se manger ou se revendre !

Je me rends à la Ping Oo Lin G.H à pied, ce qui peut très bien se faire à huit heures trente, mais pas à la chaleur de midi !

Le patron de l'hôtel me conseille d'aller voir la Kyauktawgyi, non loin de l'aéroport. C'est dimanche, les cars ne sont pas trop bondés, je peux prendre le 51 qui me mènera juste à côté. En effet, il n'est pas en surcharge, et j'ai une place assise. Le plancher est en pur bois d'arbre, et par une trappe disjointe, je peux voir défiler la route. Nous roulions depuis quelques minutes, et j'en étais presque à me dire que pour deux cents kyats ( 0,20€ ) j'aurais été bête de préférer un taxi vingt fois plus cher, lorsqu'un sinistre « Klonk ! » suivi d'un bruit de moulin à café se fit entendre. Nous voilà arrêtés en pleine rue. J'observe les passagers : aucun n'a bougé ni manifesté la moindre inquiétude, aucun n'a proféré la moindre parole. Nous attendons. Le chauffeur et le contrôleur de billets descendent, tapent, cognent avec je ne sais quoi, et le car repart tout lentement, juste pour mieux se garer le long du trottoir. Tout le monde a compris, tout le monde descend, et saute dans un autre bus qui, avec les passagers qu'il contenait déjà plus ceux qui viennent de monter, est plein à craquer. Je suis le seul à rester sur le bord, à ne pas vouloir jouer la sardine en conserve. Les chauffeurs de taxi comprennent tout et tout de suite : le car bondé ne s'est éloigné que de quelques mètres que déjà un taxi se gare devant moi, et le chauffeur sait où je vais. Il y a des fois où je ne comprends pas tout ! Ou bien le chauffeur a un don, ou alors les gars du bus lui ont tout dit ! Les rues sont calmes. Sur le trottoir, six hommes jouent au chinlon. Ils ont relevé et enroulé leur longyi autour de leurs cuisses ; ils ont l'air de porter des barboteuses, ce qui leur donne l'air particulièrement ridicule. ( Le chinlon est un jeu qui se pratique à plusieurs, avec une balle de rotin qu'on s'envoie par-dessus un filet ou en se plaçant en cercle. Il ne faut pas toucher la balle avec les mains ou les bras ) Nous arrivons au temple. Il faut gravir un escalier couvert où des marchands de jouets, de fleurs, d'encens, de posters de divinités hindoues ont étalé leur marchandise à même les marches. Le fait qu'on vende, dans un temple bouddhiste, des images du panthéon hindou montre bien que les croyances hindoues et la philosophie bouddhiste font bon ménage. En haut de l'escalier, sous un plafond aux motifs dorés représentant des fleurs stylisées et des bouddhas, une colossale statue monolithe, de marbre blanc représente un bouddha assis dans la position la plus représentée, celle où il fait correspondre la terre avec le ciel. Je pense que la statue est aussi imposante que celle du temple éponyme, la paya Kyauktawgyi de Mandalay. Ce Bouddha provient d'ailleurs de cette ville du nord. À Mandalay, en 1878, il fallut vingt-cinq ans pour sculpter la statue, et dix mille hommes pendant deux semaines pour l'acheminer entre le canal et le temple. Ici, elle fut transportée, il y a quelques années, par voie fluviale, puis par train. Une fresque murale illustre cette difficile migration. On y voit des moines et surtout des militaires, car il faut rappeler aux « fidèles » que cette merveille est l'œuvre du gouvernement actuel, de la junte militaire qui tente par là de s'assurer les bonnes grâces du « petit peuple ». Je ne peux m'empêcher de penser que cette fresque aura disparu dans quelques années, quand le gouvernement actuel ne sera plus qu'un mauvais souvenir. Il y a peu de touristes ici, car les guides touristiques ne mentionnent pas cette « paya » pour la bonne raison que c'est l'œuvre de la junte au pouvoir. Soyons logiques avec nous-mêmes, si en France, on ne devait visiter que les châteaux et les monuments bâtis par des démocrates, le tour en serait vite fait !

Non loin de là, je vais dire un petit bonjour aux éléphants blancs. Ce n'est pas qu'ils soient plus beaux que les autres, mais ils sont extrêmement rares, alors ils ont la réputation de porter chance, peut-être même bonheur, à ceux qui les regardent. Autrefois, on les offrait au Roi. Aujourd'hui, ils sont là, enchaînés sous un préau, sans pouvoir faire un pas, les malheureux, et ils me font pitié ! Je ne vois pas pourquoi on ne les laisse pas aller à leur guise dans un espace plus étendu. Ils sont exposés aux regards comme des pièces de musée. Je ne sais pas s'ils vont porter bonheur aux gens qui viennent les voir, mais en tout cas, c'est nous, les spectateurs, qui faisons leur malheur !

En « allant sur Internet », le soir, j'apprends qu'Alain Juppé notre ministre des Affaires Étrangères, est ici, en visite à Yangon. Que les journalistes se trompent, je veux bien, nous y sommes habitués, mais pour les hommes politiques, l'erreur est inadmissible : depuis vingt ans ce pays ne s'appelle plus la Birmanie, mais le Myanmar ; on ne dit plus Rangoon mais Yangon, et ce n'est plus la capitale qui est Nay Pyi Taw ! Ce sont les noms officiels, et à Paris, l'ambassade est bien Ambassade du Myanmar. Alors pourquoi cette erreur ? Elle est voulue bien entendu pour s'attirer les bonnes grâces de l'opposition birmane qui, elle, ne reconnaît pas ces nouvelles appellations ni la nouvelle capitale qui a changé pourtant vingt fois de lieu dans l'histoire du pays ! ( elle fut à Beikthano, Bago, Pagan, Mandalay entre autres... ) Quand le ministre des Affaires Étrangères français vient ici remettre la Légion d'honneur à la principale opposante politique avant de rencontrer le chef du gouvernement en place, je ne suis pas sûr qu'il joue l'apaisement dans le conflit qui oppose Aung San Suu Kyi aux dirigeants de la junte. Le gouvernement birman entrouvre le pays à cette fameuse démocratie que nous souhaitons, nous Français, et dont le peuple birman n'a que faire... Méfions-nous, les dictateurs au pouvoir ont déjà plusieurs fois joué ce jeu de la « vraie fausse » libération du pays, ce qui a permis à l'opposition de se dévoiler. La répression fut plus facile ensuite. Le peuple birman ne demande pas des libertés, il ne demande pas le départ des militaires, car sans l'armée, ce pays tombe dans la guerre civile, le peuple birman demande que les énormes richesses du pays soient mieux réparties. Pour résumer, il demande de mettre un frein à la corruption institutionnalisée qui ruine le progrès. La visite de notre ministre a l'air d'être très médiatisée en France, ici ce n'est qu'un entrefilet dans les journaux, même dans le quotidien dit d'opposition, auquel la censure a rendu la parole. Jusqu'à présent, la France, par le biais de Total, a collaboré avec la junte, maintenant que les États-Unis et les Britanniques voient dans le pouvoir birman des failles et des signes de faiblesses, nous venons à la curée, « tirant sur l'ambulance » en espérant notre part du gâteau ! Car le sous-sol du Myanmar nous intéresse beaucoup plus que d'instaurer une démocratie dans le pays ! Je suis un peu sceptique, car je me demande dans quel pays la France a réussi à démocratiser le gouvernement ? En Iran où après avoir reçu le Shah pour un fastueux repas dans la galerie des glaces de Versailles en 1973, nous favorisions le retour du sanguinaire Ayatollah Khomeny ? En Yougoslavie où la situation est loin d'être stabilisée ? En Tunisie ? En Libye ? En Afghanistan ? En Afrique ? Où ? Heureusement, au Myanmar, les Birmans n'ont pas sorti les petits drapeaux tricolores dans les rues ! Il n'aurait plus manqué que ça !

Il ne faudrait pas croire qu'Aung San Suu Kyi est adulée par tous les opposants au régime, ce serait trop simple ! Une partie de l'opposition s'en méfie. Pour le peuple, elle est aimée comme Corazon Aquino le fut dans les années quatre-vingts aux Philippines, car elle représente un renouveau souhaité. Mais attention de ne pas se fourvoyer comme l'a fait Corazon !

Bogyoke Aung San, le père d'Aung San Suu Kyi, est un héros ici, car il est le principal instigateur du mouvement d’indépendance. Il est adoré par la junte et on trouve sa statue en bonne place dans maints endroits. Mais cela n'a rien de paradoxal : son parcours fut louvoyant pour le moins qu'on puisse dire ! En 1941 Bogyoke Aung San partit au Japon pour suivre un entraînement militaire. Il revint en Birmanie avec les troupes d'occupation nippones dans l'espoir de chasser les Anglais du pays. Cela dit le choix était un peu kafkaïen, car il était au courant des exactions des Japonais en Chine depuis 1936. À la mi-1942, les troupes du Guomindang et l'armée Anglo-indienne sont repoussées. Plus tard, devant les violences et les tortures qui rendaient les Japonais impopulaires dans le pays, Aung San rejoint... les troupes britanniques avec armes et bagages, et ils finirent par l'emporter sur les Japonais au prix de 27000 morts du côté des alliés et 200000 du côté nippon. Retour à la case départ ! ou presque ! En 1947, Aung San, alors vice-président du Conseil Exécutif du gouvernement de la Colonie signe un pacte pour l'accord de l'autonomie. Il signe un accord avec les représentants des minorités réclamant l’indépendance et le départ des Britanniques. Ceux-ci souhaitaient une transition graduelle, mais Aung San voulait une Indépendance immédiate et une démilitarisation du gouvernement. Il fut assassiné le 19 juillet 1947 avec six de ses compagnons, peut-être par un chef militaire, peut-être même par un comparse qui « voulait devenir Khalife à la place du Khalife » ! Aung San Suu Kyi avait alors deux ans.

 

Lundi 16 janvier 2012.

Yangon.

Depuis que je viens au Myanmar, je ne manque pas de visiter la pagode la plus célèbre du pays, réputée dans le monde bouddhiste : la Paya Shwedagon. Et je suis à chaque fois émerveillé.

Je me rends d'abord à la Paya Maha Wizaya. Son nom est celui du bonze Wizaya qui, du temps de la colonisation, chassa des Anglais d'un temple, car ils refusaient de se déchausser. Il fut jugé et condamné à mort pour cet outrage. C'est vrai quoi ! on ne force pas les Colons à devenir des va-nu-pieds devant de ridicules idoles assises sur des fleurs de lotus ! Cela montre bien le manque d'intégration des Britanniques en pays bouddhiste ! Cette pagode au stupa doré, bien proportionné, faisant face à la Shwedagon a été bâtie par le dictateur Ne Win en 1980 pour commémorer l'unification du bouddhisme Theravada dans le pays. Ce qui est étrange, c'est que l'on peut pénétrer sous le stupa où l'on entre dans une curieuse salle circulaire aux colonnes imitant des troncs d'arbres et au plafond décoré d'animaux et de feuilles d'arbres. C'est tout à fait kitsch, c'est sans grande valeur artistique, mais c'est si surprenant que ça vaut le déplacement.

De là, on franchit une passerelle sur l'avenue U Htaung Bo ( je n'invente pas le nom ) et on arrive au pied de Paya Shwedagon. On ne voit encore rien de la merveilleuse pagode. Il faut payer cinq dollars, mais les employées n'acceptent pas la monnaie américaine, du moins si l'on n'insiste pas trop. C'est de bonne guerre, elles prennent cinq mille kyats, les changent en dollars, et mettent cinq dollars dans la caisse. Elles gagnent ainsi mille kyats par personne. Quand je leur ai expliqué que j'avais compris leur manège, elles ont éclaté de rire, mais ne m'ont pas démenti. Elles ont senti en moi une complicité. Elles ont raison : j'ai payé cinq mille kyats ! Il y a un ascenseur pour les plus réfractaires au moindre effort, mais je prends les escaliers. Selon la légende, la pagode remonte à deux mille cinq cents ans. À l'époque, le Bouddha Siddharta Gautama rendit visite aux frères Tapussa et Bhallika qui lui offrirent des gâteaux au miel. Pour les remercier, il leur donna huit cheveux. Ils devaient être bien courts puisque Bouddha avait tondu sa chevelure, signe de son appartenance à la caste des guerriers Kçatrya, au début de son errance. Bon, les deux frères donnent les huit cheveux au Roi qui les fait sceller sous un zédi qui deviendra, avec toutes les améliorations que le temps lui a apportées, la Shwedagon. Le stupa est plaqué or, et le bourgeon, au sommet est recouvert de 13153 plaques d'or de 30 cm² chacune. Au sommet, dans le hti ( sorte d'ombrelle ) et la girouette, on ne compte pas moins de 3154 clochettes d'or et 79569 diamants et pierres précieuses. La pointe du globe, tout au sommet, est marquée par un diamant de 76 carats. Lorsque j'arrive sur la plate-forme, je suis à chaque fois émerveillé par ce décor sublime. Je suis devenu lilliputien, et me voilà dans un coffret à bijoux, au milieu de fontaines d'or, de rivières de diamants. Il est l'heure où le soleil disparaît à l'horizon, et l'or rendu encore plus éclatant par les dernières lueurs du couchant se détache sur un ciel couleur améthyste virant au lapis-lazuli mêlé aux dernières lueurs du couchant. Contrairement aux autres années, je reste à l'est du monument pour l'admirer à contre-jour sur le ciel rougeâtre. Le zédi doré sur le ciel orange semble transparent. On dirait presque qu'il est en onyx. Le soleil a disparu, le ciel reprend durant quelques instants une teinte turquoise, puis il s'assombrit lentement jusqu'à devenir d'un bleu marine profond, puis d'un noir intense. Seule, une étoile intimidée par la magnificence de l'or, scintille faiblement dans la voûte céleste. Je suis « aux anges », à la fois heureux de contempler un tel spectacle dans la sérénité de ma solitude, et frustré de ne pouvoir partager ce merveilleux moment avec personne. Soudain, tous les petits stupas ceinturant le grand zédi s'illuminent de milliers de petites ampoules multicolores qui se mettent à clignoter. Mon écrin à bijoux devient du toc, c'est Port Ventura de Salou, Disneyland ! Quel est l'iconoclaste qui vient de casser mon bijou, de détruire mon rêve ? J'en pleurerais de rage. Me voilà retombé sur terre, et je me suis fait mal ! J'ai encore plus mal quand je vois des pagodes aux toits cernés de ces petites ampoules comme on le fait chez nous autour de certaines maisons à Noël. L'endroit le plus magnifique du monde est devenu un parc d'attractions. Le sacré, le sublime, sont tombés dans le mercantilisme le plus abject : celui qui veut rendre encore plus belle la beauté pure. C'est pire que la pyramide futuriste détruisant la perspective architecturale sobre et austère du Louvre, c'est pire que les Bouddhas de Bamyan s'écroulant de chagrin devant la méchanceté des taliban, c'est la destruction d'un rêve, c'est la porte fermée au nirvana passager auquel je pouvais avoir accès. J'ai beau faire le tour de Shwedagon tout lentement, dans le sens des aiguilles d'une montre avec la foule hétéroclite des bonzes qui jouent avec des petites voitures téléguidées, des fidèles qui prient, leurs fleurs et leurs bâtonnets d'encens à la main, des touristes qui filment, photographient, je ne parviens pas à retrouver mon émerveillement. Je reste assis dans un coin à regarder les gens. J'ai ressenti une déception presque aussi forte l'an dernier quand j'ai vu ce qu'ils avaient fait du Ta Phrom d'Angkor Vat, aménagé en décor de cirque pour que les touristes coréens puissent se prendre en photo dans les endroits les plus beaux. Je redescends les marches avec le même état d'esprit que si je revenais d'un enterrement !

 

Mardi 17 janvier 2012.

Yangon.

Hier soir, dans la demi obscurité de la rue mal éclairée, j'ai réussi à passer à côté d'un grand trou sans tomber dedans, je ne me suis pas tordu les pieds sur les dalles disjointes, et voilà que je trébuche sur des petits rebords de ciment en travers du passage ! Ah ! on n'est jamais sauvé sur les trottoirs de Yangon !

À midi, je vais manger au restaurant Suzuki, un bon endroit pour prendre un repas thaï. Le garçon porte un T-shirt Yamaha. Je ne sais pas si c'est de l'humour ou si c'est un simple hasard. J'observe les passants. Les Birmans se promènent rarement en couple, sauf les jeunes amoureux qui se tiennent par le cou ou se donnent la main, choses impensables en Thaïlande. Quand des Birmans marchent ensemble, en couple, ils vont côte à côte alors que les Européens vont le plus souvent l'un derrière l'autre, et chez nous c'est presque toujours l'homme qui est devant. Il ne faut voir là aucun sexisme, c'est tout simplement parce que la femme, inconsciemment, a besoin de surveiller son époux. La preuve : quand elle est avec ses enfants, si elle les fait marcher devant c'est pour mieux les surveiller non ? Je vois très peu de musulmanes portant le foulard, sauf dans le quartier des mosquées, près de Sule Pagoda. Le voile intégral est évidemment interdit puisqu'il faut avoir le visage découvert. Pour le casque intégral en moto le problème ne se pose pas à Yangon : pour diminuer le risque d'attentats et de fuite, les motos sont interdites dans la ville. Les hommes portent presque tous le longyi, ce qui leur donne une silhouette féminine surprenante au premier abord. Les femmes couvrent leur visage de thanakha, une poudre blanche extraite de l'écorce d'un arbre. Cela leur donne des airs de clowns blancs ou de meuniers enfarinés. Je trouve cela particulièrement inesthétique, mais il ne faut pas le leur dire, ça ne leur ferait pas plaisir !

Le soir, comme tous les soirs, je vais boire mes deux chopes de bière au petit bistrot de la rue Merchant, juste en face de la Golden Smile G.H. Pendant que je grignote mon morceau de poulet, un gros rat noir sort d’un trou, juste à quelques centimètres de mes pieds. Il me regarde un instant comme le ferait un chat ou un chien, puis me tourne le dos. Il n'est pas bien loin, car je vois pendre le bout de sa queue à portée de main. Je pourrais presque le saisir, comme la souris verte de la comptine et le montrer à ces messieurs ( les autres consommateurs ) qui n'en feraient aucun cas d'ailleurs ! À Yangon, les rats sont des animaux utiles : ils servent d'éboueurs. Ils ne me gênent pas, ne me font pas peur, je n'éprouve aucune répulsion à leur vue, et ils sont d'ailleurs en meilleure santé que les chiens ou les chats, car ils sont mieux nourris. Ils ne sont pas pelés comme ces pauvres canidés faméliques errant tristement le long des trottoirs effondrés !

Non loin de ma table, en terrasse, trois jeunes se partagent une bouteille de whisky. Ils sont bien éméchés, mais ne manifestent pas leur ébriété bruyamment. Soudain, le père de l'un d'entre eux arrive, titubant tellement que j'ai cru un instant qu'il ne monterait pas sur le trottoir sans ravages pour les tables les plus proches. Il vient chercher son fils. Papa et le fiston ne sont pas clients du même établissement, à ce que je constate ! Ils traversent la rue en se donnant le bras sans se soucier le moins du monde des voitures, titubant comme les marionnettes à fils bien connues dans le pays. J'imagine l'arrivée à la maison et la détresse de la femme ! En comparaison, « l'assommoir » de Zola est un roman à l'eau de rose !

 

Mercredi 18 janvier 2012.

Yangon - Bangkok.

Pour en finir en beauté avec le Myanmar, je vais manger une dernière soupe au « Suzuki ».

Encore une fois, je quitte le Myanmar à regret. Bien sûr, je suis content de retrouver la Thaïlande parce que c’est un peu mon pays d’adoption, le pays d’Amnoay, parce que je parle plus ou moins bien la langue et que je peux converser avec les Thaïs. C’est ça qui m’a le plus manqué au Myanmar : la possibilité de communiquer avec tout le monde. Mes échanges se sont bornés aux gens maîtrisant un peu l’anglais, soit des personnes concernées par le tourisme, soit des personnes ayant un certain niveau d’instruction. Les Birmans me laissent l’impression d’un peuple heureux, insouciant et fataliste. Je ne pense pas que leur pauvreté matérielle soit un gros souci. J’ai vu des gens très pauvres, même des gens misérables... En France aussi, on trouve des gens misérables, et, pire encore, des individus qui n’ont plus leur place dans la société, et chez nous, quand on n’a plus sa place dans la société, l’existence devient un enfer. Au Myanmar, il reste la famille, et comme dans leur société, c’est la cellule la plus importante...

Le Myanmar va « évoluer » dans le sens où nous appelons le changement qui l’attend « évolution ». Ils vont travailler plus pour gagner plus, et ceux qui auront beaucoup travaillé auront beaucoup plus d’argent que ceux qui n’auront pas eu la chance de trouver un emploi... et alors ? Alors, le pays aura « évolué ». Deux nouveaux fossés se seront creusés entre une classe moyenne qui n’existe pas encore et la classe dominante d’une part, et les déshérités d’autre part... car il faudrait être bien naïf pour croire qu’Aung San Suu Kyi va éradiquer la misère. Elle sera peut-être à la tête d’un pays aux richesses naturelles énormes, c’est tout ; et c’est pour cela que les pays occidentaux viennent lui faire des courbettes.

Le chauffeur de taxi me menant à l'aéroport veut savoir ce que je pense du Myanmar. Je comprends très vite que c'est le genre à poser beaucoup de questions et à ne pas se dévoiler. Il est toujours d'accord avec moi, même si je me contredis au bout de cinq minutes. Il me fait penser à cet agnostique à qui on demandait : « Pourquoi répondez-vous toujours aux questions par des questions ? » et le gars de répondre : « Et pourquoi pas ? » Je me contente de lui dire que dans mon pays, on est dans la mouise, que je pars dans un instant en Thaïlande où ils sont dans la mouise et que je me demande si son pays ne serait pas un peu aussi dans la mouise. Contrairement à toute attente, le fait que je me pose cette question semble le satisfaire.

À l'aéroport l'enregistrement des bagages n'en finit pas. Les employés ont un plan de l'avion avec de petites étiquettes autocollantes, et ils découpent à chaque fois une étiquette qu'ils collent sur les cartes d'embarquement, puis ils barrent le siège ainsi attribué sur un autre plan...

Dans l'avion de Bangkok Airways, bien qu'il ne soit que dix-sept heures au moment du décollage, j’ai droit à un bon repas, arrosé de trois verres de vin rouge. Je n'ai pas bu de vin depuis un mois, alors je ne suis peut-être pas très objectif, mais celui qu'on nous propose me semble délectable !

L'arrivée dans l'aéroport de Suvarnabhumi est toujours aussi désagréable. Il faut marcher, marcher à n'en plus finir, attendre quarante minutes avant de pouvoir montrer son passeport au guichet de l'immigration, aller tout au fond de l'immense salle pour récupérer son bagage. Tous les bagages ont été retirés du tapis roulant et entassés dans un coin. C'est une vraie pagaille ! Franchement, j'ai toujours dit que je préférais quand on arrivait à Don Muang, l'ancien aéroport, et aujourd'hui, je persiste et signe !

Je vais rejoindre Sukhumvit, pour la première fois par le « City-train ». C'est rapide, et moins dangereux que les slaloms du taxi sur l'autoroute. Il est vingt et une heures quand je descends à Makassan, le seul endroit où je peux avoir une correspondance avec le métro. Dans la station de Makassan, c'est tellement mal indiqué que je me perds dans des halls déserts au carrelage rutilant, aux escalators me ramenant toujours au même endroit... Ce que je ne savais pas, c'est qu'il faut sortir de la gare, traverser une rue, pour retrouver la station de métro. Évidemment, des chauffeurs de taxi sont là à l'affut du touriste désorienté, à dire que la station de métro est très loin, qu'elle est fermée... Je dois dire que sans connaître Bangkok et sans parler thaï, je me demande si je ne me serais pas fait piéger par des taxis malhonnêtes... J'arrive à l'hôtel à neuf heures et demie, et je vais manger une soupe sur le trottoir : un régal !

 

Jeudi 19 janvier 2012.

Bangkok.

Je me vautre dans le luxe des grands magasins : Robinson, Emporium, librairies Asia Books... finalement, il faut admettre que cela a dû me manquer un peu pendant un mois au Myanmar. Par contre pour mes repas, je reste au niveau de la rue et ne mange que des soupes sur le trottoir.

 

Vendredi 20 janvier 2012.

Bangkok - Ayutthaya.

Ayutthaya garde quelques rares traces des inondations. L'eau a laissé des marques sur les murs et il est toujours surprenant de constater que parfois elles sont à une telle hauteur que tout un quartier devait se trouver changé en lac d'où n'émergeaient que quelques toits. J'ai même vu, à un endroit, un toit échoué en haut d'un talus où il a été déposé comme une vulgaire épave de navire. Presque partout, les boutiques ont été nettoyées, les murs lessivés, et le quartier a retrouvé son animation. Certains rideaux de boutiques restent baissés : les commerces de ceux qui n'ont pas les moyens de surmonter et de « refaire surface ». L'aide gouvernementale étant insuffisante, pour ne pas dire inexistante, ils ne pourront compter que sur l'hypothétique aide de bénévoles. Au cours des inondations, la solidarité a été, encore une fois, exemplaire. Bangkok s'est en partie vidée, et des employés de bureaux, de restaurants, d'hôtels, sont partis en province pour aider à « sauver les meubles ». Il a fallu tout mettre en lieu sûr, au premier ou deuxième étage des maisons. Il n'est pas facile d'imaginer des villes entières dont chaque habitation est en train de déménager. Et d'après les photos que j'ai pu voir, cela se passait dans la bonne humeur, le sourire aux lèvres. Je pense que nous aurions beaucoup à apprendre ici. Là où le sourire a disparu, c'est quand l'eau est restée à son niveau le plus élevé, et que les habitants ont appris qu'on avait choisi d'ouvrir les écluses pour protéger la capitale. Le choix des autorités était discutable, mais peut-être pas condamnable.

Je pose mon sac au Jitwilai Place, un hôtel très confortable : air conditionné, réfrigérateur, et, cerise sur le gâteau, la télévision par satellite me permet d’écouter la chaîne francophone, « TV Cinq Monde » diffusant à l’étranger. J’ai droit à « questions pour un champion » et aux infos d’Antenne 2... Ce sont des choses qui ne me manquaient pas ! Le soir, je vais au bord du fleuve, au marché de nuit, et je mange un gros poisson frit. Avec une bière si fraîche que la bouteille en transpire. Pour le dessert, je jette mon dévolu sur de petits gâteaux au sucre préparés devant moi. Sur une plaque chaude ( sorte de plancha ), on étale de la pâte à crêpe, bien en rond, pas plus grand qu'un sous-verre ; on met dessus une cuillerée de pâte à meringue, puis une pincée de noix de coco colorée en jaune ou rouge pour faire plus joli, des miettes de fruits confits, et parfois, une petite pincée d'oignon frit. On décolle de la plaque et on le plie un peu comme pour faire un petit panier, et on le laisse durcir en refroidissant. C'est très sucré, mais c'est bon, très bon !

 

Samedi 21 janvier 2012.

Ayutthaya - Surin.

Dans la gare, à huit heures, les touristes sont presque aussi nombreux que les Thaïlandais. Le soleil matinal est déjà bien chaud. Mon train n'a que douze minutes de retard. J'ai pris un billet deuxième classe, car je suppose qu'en cette période de Nouvel An chinois et un samedi, il va y avoir affluence. J'ai ma place dans la dernière voiture, la numéro onze, tout au bout du train. L’intérieur du wagon est en bois, avec des sièges aux dossiers inclinables ; on peut ouvrir les fenêtres. En Thaïlande, dans les trains, c'est comme en Chine, on peut être soit « assis mou » soit « assis dur », c'est-à-dire sur un siège en Skaï ou en bois. Aujourd'hui, je suis « assis mou » à côté d'une dame qui ressemble étrangement à Amnoay ( une « Khmer-Surin » à n'en pas douter ). Je retrouve le paysage de rizières, puis de jungle, les grands trous des carrières de Saraburi... Je connais le trajet par coeur depuis le temps que je viens par ici. C'est toujours le même va-et-vient de marchands de café chaud de boissons glacées, de poulet rôti, de fruits... J'adore ces voyages en train où l'on peut grignoter et savourer des spécialités du pays. Ainsi, je vais toujours à Hua Hin en train plutôt qu'en bus uniquement pour avoir la possibilité, dans la région de Petchaburi, de déguster le typique « mokeng », un flan aux oeufs délicieux. Mangues, longanes, ramboutans, ananas, poulet frit, canard rôti ou brochettes de porc : on change de région, on change de menu ! Tous ces petits vendeurs montent dans le train jusqu'à la gare suivante. Ils payent un droit auprès du contrôleur... Ils reviendront par le train suivant pour se réapprovisionner.

Toutes les portes du train sont grandes ouvertes, et je vais parfois m'asseoir sur le marchepied pour avoir un peu plus d'air. Nous ne dépassons jamais le cent kilomètres-heure, et heureusement, car parfois le train est pris d'un inquiétant roulis. Par le soufflet, on voit alors l'autre wagon tanguer, sauter, s'incliner... Ne nous affolons pas, les accidents de chemin de fer sont vraiment rares, et ils sont plutôt dus à des collisions. Les voies uniques ne sont pas d'une parfaite planéité, mais elles sont entretenues régulièrement.

Dans les rizières de la région de Nakhon Rajasima ( Korat ), le tracteur a remplacé le motoculteur qui avait lui-même porté un coup fatal au travail du buffle. En dix ans, l'agriculture a rattrapé des siècles de retard, et cela n'a pas apporté le bonheur aux paysans, bien au contraire. Là où toute une famille travaillait, une seule personne suffit, et l'endettement inquiète de nombreux foyers, s'ajoutant à la précarité de l'emploi. La spéculation de traders occidentaux a fait baisser le prix du riz pour le cultivateur, et monter le prix sur les marchés. Les petites coopératives tentent de lutter contre ce fléau, mais ce n'est pas chose facile. Il n'est pourtant pas si loin le temps où Taksin avait bloqué le prix du riz, assurant ainsi au paysan, des revenus prévisibles.

Je descends du train à Lamchi, à cinq kilomètres de Surin. Comme « notre » maison n’est qu’à deux kilomètres et demi de la gare et qu’il n’y a aucun taxi, je pars à pied. Il est quinze heures trente, le soleil est vraiment méchant, mon sac pèse vingt et un kilos, mais je me lance dans l’aventure. Je longe un moment la grande route, puis je prends un chemin à travers les rizières desséchées. Il fait chaud et soif, mais j’arrive à destination au bout d’une demi-heure. Il me faut boire presque un litre d’eau pour assouvir ma soif. Amnoay n’est pas là, elle est en ville. Quand elle revient, à sept heures, elle me trouve bien installé sur la terrasse devant une bière fraîche.

 

Dimanche 22 janvier 2012.

Surin.

Bien que ce ne soit pas la saison, il a fait une petite averse hier soir qui a rendu l’air plus respirable, alors en fin de matinée, nous décidons d’aller faire quelques achats « en ville ». Le dimanche, la plupart des boutiques sont ouvertes.

 

Du lundi 23 au jeudi 26 janvier 2012.

Surin.

Je viens de passer une semaine à ne rien faire. Aller au marché ou en ville n'a plus rien d'exotique et je m'ennuie. Il fait chaud l'après-midi et cela ne me rend pas très dynamique. Aujourd'hui jeudi, je suis allé faire un petit tour dans le quartier. Au fond du chemin bordé de maisons singulièrement disparates, je distingue le grand portique surmontant le portail d'un temple. La cour est encombrée de parpaings, de sacs de ciment, de matériel divers, car des ouvriers travaillent à la construction d'un nouveau bâtiment. En Thaïlande, les temples sont en constante évolution, contrairement à nos églises qui, une fois bâties sont seulement entretenues. Ici, les bonzes récoltent des sommes conséquentes, parfois faramineuses. Le record est détenu par le Wat Sothon de Chachoengsao avec plus de quatorze millions de bahts par an ( 350000 euros ). En trente ans, j'ai ainsi vu évoluer le Wat Phra Kaew de Bangkok, j'ai vu dorer ses statues de fonte ou de bronze, j'ai vu se couvrir de mosaïques de verre les murs du wat.

Malgré les travaux, le petit temple perdu entre rizières et village reste ouvert. J'entre et je découvre une vaste salle encombrée d'une montagne de sacs de vingt kilos de riz, derrière laquelle la présence d'une statue dorée surprend presque. Au début, ce sont les sacs qui m'ont paru n'avoir rien à faire en ce lieu, et maintenant, voilà que c'est la présence du Bouddha lui-même qui semble incongrue. C'est la statue d'un de ces vieux bonzes adulés, ayant vécu dans le temple, et considérés comme vénérables, ayant atteint l'illumination. Les bouddhistes les appellent Bouddha, car le terme devenu nom propre veut dire « illuminé », c'est à dire qui a atteint le détachement de ces choses matérielles qui nous font tant envie à nous pauvres gens ordinaires. En contournant la pile de sacs, je découvre un vieux bonze assis dans la position du lotus. Il ne me voit même pas, il psalmodie des litanies à mi-voix, les yeux baissés. Devant lui, tels des momies enveloppées dans un linceul blanc, quatre corps immobiles. Je pense qu'ils sont allongés sur le dos, car leurs pieds forment une bosse à l'une des extrémités. J'en déduis que la tête est tournée vers l'officiant. La raideur cadavérique des corps, leur immobilité complète ne laissant même pas deviner une respiration m'intriguent. Comment quatre personnes, vu leur taille, des adultes, ont-elles pu trouver la mort en même temps ? Le bonze les asperge de temps en temps avec une balayette qu'il trempe dans un pot rempli d'eau. Une femme de ménage va et vient en poussant doucement sa serpillière sur le carrelage, et elle semble intriguée par ma présence. Que peut bien venir faire cet Occidental dans ce temple isolé, hors des circuits touristiques ? Je me sens mal à l'aise et comme fasciné par le spectacle de ce prêtre aspergeant quatre linceuls derrière des sacs de riz dans un vieux temple. Tout à coup, l'un des « cadavres » remue imperceptiblement les pieds. Je crois même avoir sursauté. Le bonze n'a rien remarqué, il continue à psalmodier d'une voix monocorde. Peut-être suis-je en train d'assister à une résurrection, un miracle... Je préfère m'enfuir, car vu toutes les tracasseries dont a été victime Bernadette Soubirou, il vaut mieux ne rien dire ! Je rejoins Amnoay qui attendait dans la cour. Elle m'explique que les quatre personnes que j'ai vues sous le drap blanc sont des gens malades qui viennent voir le bonze pour qu'il les aide à surmonter leur maladie. Finalement, je suis déçu, j'aurais préféré que ces gens soient en train de ressusciter, et du coup, ce que je raconte ici me semble bien banal !

 

Vendredi 27 janvier 2012.

Surin – Ayutthaya

Nous prenons le train à la petite gare de Lamchi, à la sortie de Surin. Jusqu'à Saraburi le paysage est desséché, puis nous arrivons dans la plaine fertile, celle qui a subi les inondations. L'eau est montée jusqu'à cinq mètres par endroits, et ce qui était, il y a encore deux mois, le fond d'un lac est en train de reverdir, les jeunes pousses de riz commençant à sortir. J'admire le courage de ces gens. Avant même que l'eau ne se soit complètement retirée, ils sont revenus planter leur riz avec la constance des fourmis. Si vous donnez un coup de pied dans une fourmilière, le lendemain, elle est reconstituée... Ici, c'est la même chose... « Pas travailler, pas manger » dit Amnoay. Leur récolte est vitale au sens propre du terme.

Ayutthaya grouille de gens venus assister à la fête du dragon donnée pour le Nouvel An chinois. Des lampions rouges décorent les rues, l'hôtel Jit Wilai est complet, et nous allons au Ayutthaya Thani. Nous ne sommes jamais allés dans un hôtel aussi luxueux : un immense hall au carrelage luisant comme un miroir, de la moquette dans les couloirs, une chambre spacieuse avec réfrigérateur, télévision avec chaîne française, eau chaude... Au même étage, je visite une suite : c'est un véritable appartement avec de beaux cadres aux murs et des boiseries lustrées. ( Notre chambre ne coûte que 350 bahts ).

Malgré la chaleur, nous partons à pied vers le Wat Mahatat. Amnoay a un peu de mal à marcher : elle se plaint que « sa jambe ne la suit pas ». Je crois qu'elle supporte la chaleur encore moins bien que moi ! Nous passons devant le Wat Ratburana dont la monumentale porte laisse imaginer la splendeur passée de ce temple détruit par les Birmans en 1765. Le Wat Phra Mahatat est lui aussi bien en ruine, et il faut un peu d'imagination pour reconstituer, dans son esprit, le temple tel qu'il devait être. La chose la plus curieuse, ici, c'est une tête de Bouddha prise dans le tronc d'un arbre presque aussi ancien que les pans de mur qu'il enserre dans ses racines. Cette tête, on la retrouve sur toutes les cartes postales, même sur les plus récentes, à demi submergée durant les inondations.

En revenant vers le centre-ville, nous traversons la grande foire installée dans l'avenue Naresuan devenue piétonne. Dans une odeur de grillades et de crêpes à la banane, on y vend des vêtements et toute sorte de gadgets. De gigantesques dragons chinois en papier de couleur rouge côtoient des éléphants blancs eux aussi fabriqués en papier sur des armatures de bambou. Les musiques les plus diverses vocifèrent et se mélangent pour donner une surprenante cacophonie. Au milieu de ce vacarme, c'est à peine si l'on distingue les annonces publicitaires hurlées dans des haut-parleurs nasillards. Les gens aiment ça, ici, plus il y a de bruit, plus on s'amuse ! Les Thaïlandais aiment le vacarme. Dans le bus, dans les petits restaurants, dans la rue, et surtout lors des funérailles, pour accompagner le cercueil, il faut du bruit, toujours du bruit. Cela doit les rassurer, car chacun sait que les esprits n'aiment pas le bruit. Je ne vais pas critiquer, j'aurais l'air d'avoir mauvais esprit !

 

Samedi 28 janvier 2012.

Ayutthaya.

Nous sommes si bien au Thani Hôtel que nous décidons de rester un jour de plus. Nous revenons à la foire vociférante de la rue Naresuan, et nous allons manger au marché couvert Chao Phrom. Pendant que je me régale avec un canard rôti bien assorti de légumes frits, un gentil rat pas sauvage du tout vient traverser presque entre mes pieds. Il est tout propre, il s'est bien baigné pendant deux mois quand le marché avait les pieds dans l'eau.

Le soir, nous évitons la rue bruyante où la nourriture nous fait pourtant envie : gambas frites, brochettes, crêpes et beignets... pour nous réfugier au Talat Houaro ( marché de nuit ) rue U-Thong, où nous commandons un savoureux poisson frit au pyromane qui met le feu à sa poêle toutes les cinq minutes.

 

Dimanche 29 janvier 2012.

Ayutthaya - Phitsanulok.

Le train traverse la plaine centrale de Thaïlande : le grenier à riz. Des milliers d'oiseaux volent en tous sens : des cigognes, des aigrettes, des cormorans... Dans les rizières, des colonies de hérons blancs restent immobiles, le cou tendu vers le ciel comme des quilles sur un tapis vert. Dans sa monotonie, le paysage reste beau. Nous sommes à trois cents kilomètres de la mer, et pourtant jusqu'ici, plus loin que Nakhon Sawan, la campagne a été noyée sous plusieurs mètres d'eau. Il est vrai que nous ne sommes qu'à moins de soixante mètres d'altitude, soit un dénivelé de vingt centimètres par kilomètre. Dès notre arrivée nous posons notre sac à l'hôtel Phitsanulok, dans la ville éponyme, et nous allons au marché près de la gare. Que des choses bonnes à manger : des plats cuisinés souvent un peu trop relevés pour nous, des grillades des poissons, des fruits, toutes sortes de desserts... Commet résister ? Et pourtant, nous nous contentons d'une soupe de légumes et d'une bonne mangue bien jaune et bien mûre.

Nous allons au Wat Phra Si Ratana Mahatat. C'est là que se trouve le Bouddha le plus vénéré de Thaïlande après celui du Wat Phra Keo de Bangkok. Autour, et au cœur du Temple lui-même, dans un immense marché, on trouve aussi bien des vêtements que des objets religieux ou des ustensiles de cuisine. Nous ne savons trop si nous allons dans un lieu de méditation ou dans une foire ! Nous faisons brûler des bâtonnets d'encens et de petites bougies jaunes semblables à celles qu'on met sur les gâteaux d'anniversaire. Dans un temple aux imposantes colonnes, au plafond et aux murs dorés, le superbe Bouddha Chinnarat trône, sa tête entourée de flammes d'or se transformant en têtes de dragon.

 

Lundi 30 janvier 2012.

Phitsanulok.

Nous allons à Sukhothai en bus air conditionné, puis en camion aménagé en songtaew. Dans la vieille ville, nous louons des vélos et nous nous promenons dans ce parc aux temples se reflétant dans les nombreux étangs dans lesquels des fleurs de lotus mauves semblent posées là juste « pour faire joli ». Le Wat Mahatat me semble le plus intéressant bien que seules les colonnes et quelques plateformes subsistent. C'est la troisième fois que je viens ici, je n'ai jamais trouvé extraordinaire, et pourtant j'y reviens. Il y a des choses qu'on ne s'explique pas.

 

Mardi 31 janvier 2012.

Phitsanulok - Chiang Mai.

Toute la journée passée dans le train entre la chaleur, le bruit infernal dans le wagon et une fin de voyage avec des écoliers thaïs qui bien que disciplinés et calmes hurlaient pour communiquer entre eux... Nous arrivons à Chiang Mai plutôt fatigués. Amnoay n'est pas contente, car j'ai rembarré deux chauffeurs de taxi qui essayaient de profiter de notre état de fatigue pour nous proposer un tarif quatre fois trop élevé pour aller au centre-ville. Elle n'a pas compris qu'il n'y a aucune raison d'être aimable avec les gens malhonnêtes. Moi, je n'y arrive pas !

Nous allons au « Little Home G.H », un petit hôtel sympathique...

 

 

Mercredi 1° février 2012.

Chiang Mai.

Aujourd'hui, nous décidons d'aller au Doi Suthep. Nous prenons un premier Songtew qui nous mène à la gare des songtaew pour nous rendre au fameux temple situé à 1300 m d'altitude. Il n'y a pas d'autres clients, et que nous soyons dix ou deux, le prix est fixé à 500 bahts. Pour partager le véhicule, nous attendons d'autres touristes qui ne tardent pas à arriver : une Allemande et un couple de Français. Dès la sortie de Chiang Mai, la route en lacets commence à grimper sur une pente boisée. Nous sentons l'odeur des grillades avant même d'arriver sur le parking, au pied de l'escalier. Amnoay a du mal à monter les 300 marches qui mènent au sommet, mais comme elle n'a pas voulu prendre le funiculaire, elle tient à arriver au bout de ses efforts. C'est sans doute aussi sa façon de faire son pèlerinage au Doi Suthep. Il ne fait pas très chaud, mais l'air humide semble nous coller à la peau, et c'est très désagréable. Après avoir gravi les dernières marches sous un petit porche, en débouchant sur la plate-forme du zédi, nous sommes plongés dans l'odeur d'encens. Amnoay dépose un bouton de fleur de lotus, un petit cierge jaune et trois bâtonnets d'encens devant la statue dorée d'un vieux sage « qu'elle ne connaît ni de dents ni de lèvres » comme disait Béru. Elle fait ensuite trois fois le tour du zédi doré, en suivant le mouvement des pèlerins. Le soleil réussit à percer les nuages et tout devient étincelant : les toits de tuiles vernissées jaunes et rouges, l'ombrelle dorée à côté du stupa, les statues de Bouddha et surtout le stupa. Sophie et Lionel, les Français montés avec nous dans le songtaew sont émerveillés. C'est leur premier voyage en Thaïlande, et ils ont, par rapport à moi, la chance de tout découvrir. Je les envierais presque. La brume nous empêche de profiter du panorama, alors nous redescendons, et allons à Borsang, à quelques kilomètres de Chiang Mai. Nous commençons par manger une soupe de nouilles au poulet à trente bahts ( 0,80 euros ) ce qui n'est vraiment pas onéreux ; c'est à peu près ce que l'on doit payer pour affranchir une lettre expédiée vers l’Europe. Il y a ainsi souvent une démesure entre le prix d'un repas dans un petit restaurant et les dépenses pour les choses de la vie courante. Nous allons voir la fabrique d'ombrelles, mais on sent bien que nous ne voyons que quelques artisans, le reste de la production étant certainement réalisé dans de grandes fabriques un peu moins folkloriques. Nous ne sommes pas acheteurs, nous nous rendons à la fabrique d'objets laqués. Des artisans déposent plusieurs couches d'une laque noire naturelle provenant de la sève d’un arbre, sur une petite boîte en bambou tressé très finement. Ils laissent sécher plusieurs jours, grattent, peignent, mettent de la dorure parfois. Ils obtiennent ainsi ces vases ou ces coffrets qu'on trouve partout dans les magasins exotiques. On peut aussi recouvrir de débris de coquilles d'oeuf, c'est un travail très minutieux, et au bout du compte, je ne trouve pas très beau. Nous allons voir l'atelier de marqueterie et de meubles en teck incrustés de bois de couleurs différentes ou de nacre. De véritables artistes sculptent aussi des panneaux en donnant un relief incroyable aux chevaux ou aux paysages représentés. C'est beau, mais trop cher pour nous ! Nous finissons par le magasin proposant des objets en argent repoussé. Malheureusement, on ne peut plus voir les artisans au travail, et c'était le plus spectaculaire. D'immenses panneaux tout en relief, avec de nombreux personnages, représentent la vie dans un village ou un combat entre Birmans et Siamois au XIV° siècle. Tout y est : du soldat armé de sa lance à l'éléphant royal caparaçonné de brocarts dont pas un seul détail ne manque. Certains panneaux sont proposés au modeste prix de trente mille euros. Ce n'est peut-être pas excessif, mais pour nous, ça représente combien de soupes ?

En fin d'après-midi nous revenons en ville, nous abandonnons nos compatriotes Sophie et Lionel rencontrés le matin. Le soir, nous allons au « night bazar ». Une longue rue où l'on trouve de tout, de la chemisette à la fausse pierre précieuse, en passant par toute sorte de bibelots exotiques. C'est une grande concentration de touristes, il faut se faufiler sur ce qui reste du trottoir, entre les étalages et les badauds. Ce n'est guère mieux que ce qu'on trouve à Bangkok.

 

Jeudi 2 février 2012.

Chiang Mai - Tha Thon.

Nous prenons un bus air conditionné très confortable jusqu'à Tha Thon, gros village à la frontière birmane, au nord de Fang. Personne n'aurait rien à faire en ce lieu s'il n'y avait la rivière Kok qui permet de rallier Chiang Rai en hang yao ( longue queue ). On appelle ainsi ces longues barques, dont le moteur, fixé sur un pivot et prolongé d'un long arbre d'hélice sert à la fois à la propulsion et à diriger la pirogue. Demain, nous descendrons la rivière Kok. Nous logeons à Nam Waan G.H, dans un si petit bungalow que le lit occupe toute la pièce. Il y a bien quelques moustiques, mais ils ne veulent pas de moi. Je me suis enduit d'un produit local tellement efficace que j'entends presque les cris de dégoût de tous les insectes qui m'approchent. Il peut y avoir quelques risques de malaria dans la région, et il est bien connu qu'il est très difficile de trouver un médicament préventif qui correspondrait au germe du secteur dans lequel on se trouve. La seule défense est donc de se badigeonner de produit qu'on trouve dans toutes les épiceries locales.

Le soir, nous allons manger un énorme poisson au restaurant Shnay Crainam avec un couple mixte : un Anglais de 70 ans et sa femme, une charmante Lilloise. Ils sont venus pour la première fois en 1971, à une époque où il n'y avait qu'un hôtel à Chiang Mai. Nous sommes bien d'accord pour dire que le changement n'a pas rendu le pays plus attrayant, mais heureusement, le sourire thaï est resté... Et c'est aussi cela qui nous fait revenir régulièrement, moi depuis 33 ans et eux depuis 41 ans !

 

Vendredi 3 février 2012.

Tha Thon - Chiang Rai. .

Le matin, nous prenons le temps de flâner le long de la rivière. Je vais au cybercafé. Le patron me dit qu'il va s'absenter jusqu'à midi, et me demande de mettre l'argent dans une boîte sur le bureau quand j'aurai terminé. Devant une telle confiance, j'espère que personne n'aura l'idée d'en profiter. Les gens sont aimables, calmes, souriants. Nos amis de rencontre de la veille décident de s'attarder ici un ou deux jours : cette ambiance leur convient. Il est vrai que l'on peut aussi ne voyager que pour s'imprégner parfois de la sérénité d'un lieu ou pour vivre quelques jours avec des gens accueillants dans une rassurante convivialité. On trouve ainsi parfois des Occidentaux attachés à des lieux où il n'y a rien à voir, rien à faire. Ce sont peut-être ceux-là qui ont raison : quand on ne fait que passer, on ne voyage pas réellement, car on ne prend le temps ni de connaître, ni de comprendre... Et comment aimer ce que l'on ne comprend pas ?

En ce qui nous concerne, en bons touristes, nous continuons notre chemin. Nous montons dans la hangyao avec quatre autres Occidentaux. Nous voilà sommairement installés sur le fond plat de la barque, sur de petits coussins à peine rembourrés, et sur les gilets de sauvetage. Le pilote, assis sur le plat-bord arrière à côté de la tige servant de barre et comportant la poignée d'accélérateur, lance le moteur dans un rugissement d'échappement libre ou presque. Aussitôt, la barque bondit, suivie d'une gerbe d'eau montant à la verticale au-dessus de l'hélice. Le moteur n'est autre qu'un moteur de voiture ne développant qu'une faible partie de sa puissance, mais permettant, le cas échéant, de remonter un fort courant. En ce qui nous concerne, nous descendons la rivière entre les rives tantôt ornées de panaches de bambous, tantôt habitées et cultivées. La montagne boisée, souvent saccagée par une déforestation intensive a livré toutes ses richesses à la cupidité des hommes. Elle devient bien triste. Les villageois fuient ces terres inhospitalières où cultiver une terre pentue et stérile devient plus difficile que de se louer dans la plaine comme manœuvre sur un chantier. Officiellement, on ne cultive plus de pavot, et les revenus de la vente de l'opium font défaut. Le gouvernement, et surtout la mère du Roi actuel ont travaillé à mettre en oeuvre des cultures de substitution : le sésame, les choux, le tabac, les fruits, les fraises... Le terrain étant peu fertile, il faut travailler sur brûlis, ce qui demande un énorme travail et contribue à saccager la montagne. Donc, les villages se dépeuplent, les routes viennent les désenclaver, et aident les habitants à porter leur misère en d'autres lieux. Le gouvernement qui a toujours souhaité assimiler ces tribus et ces ethnies du nord du pays arrive, petit à petit, à ses fins. Les autochtones perdent leur identité et ne s'habillent avec leurs tenues traditionnelles que lorsque le touriste apparaît à l'horizon. L'Occidental qui croit découvrir l'authenticité dans les villages qu'il traverse ne se rend pas compte de la supercherie. C'est tant mieux, tout le monde y trouve son compte. L'artisanat rural a lui aussi bien du mal à subsister, concurrencé par de petites entreprises mécanisées.

Nous allons d'une rive à l'autre, sans raison, nous semble-t-il. Notre hangyao louvoie entre des rochers noirs dont certains affleurent à peine. Le pilote connaît si bien le parcours qu'il serait capable de l'effectuer au clair de lune. Il sait à quel endroit il peut passer sans crever le fond de l'embarcation sur l'arête acérée d'un rocher immergé, il sait où se trouvent les bancs de sable qui forceraient les passagers à descendre, de l'eau jusqu'à la taille, pour soulever et dégager la barque. La rivière Kok prend sa source à deux cents kilomètres d'ici, au Myanmar. Bien qu'elle ne soit pas encore très importante, elle est très large par endroits, puis se rétrécit brusquement entre deux parois abruptes. Il faut alors se laisser entraîner dans quelques rapides. Dans ces moments-là, je me dis que ce n'est pas très prudent de n'avoir pas endossé son gilet de sauvetage, car la moindre collision avec un rocher entraînerait un beau chavirage. Le pilote, le cou tendu, le regard scrutant la surface de l'eau joue de la barre et de l'accélérateur en virtuose. Les hautes montagnes deviennent de basses collines, l'eau se change en miroir, et nous faisons une halte dans un petit village où des touristes font des promenades à dos d'éléphant. Ils vont par un sentier en sous-bois qui leur donne l'illusion de traverser une jungle, puis on fait patauger le pachyderme dans la rivière, le cornac fait semblant de perdre sa sandale qui part au fil de l'eau, l'animal la récupère avec sa trompe, et la lui rend. Les touristes font alors des « oh ! » et des « ah ! » d'admiration, et tout le monde est satisfait.

Nous arrivons à Chiang Rai, ville sans grand attrait. Il y a trente ans, je me souviens de maisons de bois sombre parfois bancales bordant une rue calme. Aujourd'hui, les larges avenues et les immeubles des banques font ressembler Chiang Rai à n'importe quelle ville de Thaïlande. Le Mae Hong Son G.H où nous déposons notre sac est un bien sympathique petit hôtel avec de petits coins intimes entourant un patio. C'est situé à l'écart de l'agitation urbaine, on n'entend que les tourterelles, et le gazouillis léger de gros moustiques noirs. Aucun n'ose me mordre ( les Thaïlandais emploient le mot cat qui veut dire mordre ). Je dois être, pour eux, une boisson frelatée ou un repas avarié avec mon odeur de lotion à la citronnelle !

En fin d'après-midi nous nous rendons au marché « Night Bazar ». C'est ainsi que les gens appellent le marché de nuit, et avec une telle appellation, avant d'y aller on sait déjà ce qu'on va y trouver : tout ce qui peut combler d'envie le touriste à la recherche d'objets exotiques. La rue, encombrée de triporteurs, de camionnettes ressemble à une ruche où chacun s'affaire. Les vendeurs s’installent avec une surprenante rapidité. Ils ouvrent des malles dans lesquelles les vêtements sont déjà sur des cintres, les présentoirs tout installés. La plupart d'entre eux font deux marchés par jour sept fois par semaine... Ils sont aussi rapides que des mécaniciens de formule 1 dans un stand de ravitaillement. En deux coups de cuillère à pot, tout est exposé. Malheureusement, le ciel noircit avant que le crépuscule ne vienne obscurcir la ville. Un énorme nuage noir s'étire au-dessus de nos têtes. Les petits commerçants ont tous le nez au ciel et ils s'affairent à tendre des plastiques transparents, offrant involontairement un superbe spectacle de jeux d'ombres chinoises. Soudain, un éclair illumine cette scène insolite et presque simultanément, comme si l'on nous lançait une bassine d'eau, d'énormes gouttes dessinent des étoiles sur le sol. Elles sont aussitôt si rapprochées qu'elles forment un rideau presque opaque. Tout ruisselle : les parasols du marché, les bâches tendues en vitesse, les caniveaux qui débordent jusqu'au milieu de la rue. Des cascades tombent des toits, car en Thaïlande, aucune maison n’a de gouttières. Je crains que de gros grêlons ne viennent troubler la fête, mais il paraît qu'il ne grêle jamais ici. De temps en temps, un commerçant armé d'un manche à balai soulève sa bâche par en dessous, ce qui provoque une cataracte chez le voisin, et... quelques remous. Au centre d'une place bordée d'échoppes proposant des plats tout préparés, des tables et des chaises pliantes ont été disposées. Les clients déménagent avec le mobilier sous le marché couvert où les commerçants n'ont pas encore ouvert les coffres contenant les marchandises. Tout se passe dans les rires et la bonne humeur, même pour celle qui reçoit les cataractes du voisin et qui finit, elle aussi armée d'un balai par soulever sa bâche. L'averse cesse aussi brutalement qu'elle a commencé, les étalages se découvrent, les acheteurs ne sont pas bien nombreux, le marché est bien triste.

Nous revenons à l'hôtel en touk-touk. J'ai bien recommandé au conducteur de ne pas jouer les acrobates. Il conduit donc lentement sur une chaussée luisante reflétant des néons multicolores. Pour rajouter un peu de joie à cette fête, devant notre nez, des rampes de lumières s'allument ou clignotent : rouges quand il freine, bleues quand il accélère et vertes quand il décélère. Même si nos yeux commencent également à clignoter, nous sommes au spectacle !

 

Samedi 4 février 2012.

Chiang Rai - Mae Sai.

Le ciel est redevenu clair, l'air un peu vif. Nous allons à Mae Sai en car non climatisé par une superbe route à travers un paysage de montagnes à la végétation tropicale. Mae Sai qui fut longtemps la ville de tous les trafics, de la contrebande en passant par la drogue, est devenue une ville aux immeubles luxueux et aux nombreuses banques. On y trouve du thé, des ustensiles en inox, des appareils électroniques provenant de Chine, des pierres souvent fausses et des petits bijoux de jade importés de Birmanie, mais aussi toute la production de vêtements et d’électroménager sortie des usines thaïlandaises.

Au pont international, les Birmans venant travailler en Thaïlande croisent les Thaïs allant vendre leurs marchandises. C’est un va-et-vient incessant de voitures, de charrettes, de tricycles, de minibus... Tout le quartier du pont est un immense marché le long de ruelles couvertes. J’aime bien mieux cette grande foire que les « Night Bazar » de Chiang Rai ou de Chiang Mai.

Nous logeons à « Mae Sai Riverside Resort ». Notre chambre très sommaire domine la rivière, face au Myanmar. Les enfants se baignent, traversent la rivière peu profonde et vont jouer avec les petits Birmans, ne faisant aucun cas de la frontière qui devrait les séparer. Pour eux, même la langue n’est pas une frontière.

 

Dimanche 5 février 2012.

Mae Sai.

La ville s’agite dès le matin. Le marché reste calme jusqu’à onze heures, puis les acheteurs déferlent comme une horde d’envahisseurs. Les motos, et même parfois un triporteur parviennent à se frayer un passage dans la foule. Alors que j’ai du mal à avancer sans bousculer personne, je suis en admiration devant cette marchande de fruits qui réussit à se faufiler avec son balancier et ses deux paniers. J’ai même vu un serveur, le plateau posé sur sa main bien à plat livrer des repas à domicile... en moto ! Il zigzaguait entre les chalands, tenant son guidon d’une seule main. Vu ses capacités d’acrobate, il aurait certainement sa place chez Medrano !

Je monte au Wat Phra Tat Doi Wao par un escalier, heureusement ombragé, qui n’en finit plus. Là haut, à côté d’un stupa doré, on trouve un temple bouddhiste chinois. Ce temple aurait été érigé en souvenir des deux mille soldats birmans morts en luttant contre le Guomingtang en 1965, mais personne ne semble au courant. Un scorpion colossal tend ses pinces vers le ciel et évoque pour moi l’araignée de bronze se trouvant devant le musée Guggenheim de Bilbao. De là-haut, la vue sur les deux villes jumelles de Mae Sai en Thaïlande et Tachileik au Myanmar serait vraiment panoramique si l’on n’avait pas laissé des bananiers pousser devant les belvédères aménagés. Je demande à un couple de personnes en admiration devant le panorama où se trouve la frontière parmi tous les immeubles et les maisons que l’on domine, et ils sont incapables de me répondre bien qu’étant de Mae Sai. Les Thaïlandais sont parfois difficiles à comprendre, car ils n’ont pas la même façon de lire un paysage que nous, ils ne savent pas utiliser un plan ou une carte, et de ce fait, ils sont déroutés dès que la perspective n’est plus celle que l’on a au ras du sol. D’ailleurs, les GPS se vendent très mal ici, car peu de gens sont capables de les utiliser.

 

Lundi 6 février 2012.

Mae Sai - Phitsanulok.

Ce qui est commode, dans ce pays, c’est que l’on veuille aller n’importe où, il y a toujours un car pour s’y rendre. Nous arrivons à la gare routière, et dix minutes plus tard, nous partons pour Phitsanulok en car climatisé VIP. Installés aux premiers sièges du premier étage d’un énorme bus Mercedes, nous avons tout loisir d’admirer le paysage. L’autoroute traverse une région boisée, montagneuse, alternant avec des plaines où l’on cultive le tabac, le maïs doux, les arachides. Nous sommes comme dans un salon, et le pare-brise devient un écran cinémascope. Voyager dans de telles conditions n’est pas plus fatigant que de rester chez soi dans un fauteuil. Les cinq heures de trajet ne sont donc pas pénibles. Nous abandonnons notre car à Uttaradit, car il va bien à Phitsanulok, mais en passant par le chemin des écoliers et il lui faut encore cinq heures pour parcourir les cent kilomètres restant. Nous montons dans un autre car climatisé qui ne mettra qu’une heure et demie. L’intérieur du bus fait penser à une boîte de nuit. Le plafond est tapissé d’une moquette à motifs rouges sur fond orange, les rideaux grenat sont tirés à cause du soleil, donnant à l’habitacle des couleurs chaudes.

À Phitsanulok, dans le quartier de la gare et du marché, à dix-huit heures, on se croirait à la fête foraine : des marchands de sucreries, de pâtisseries locales, de crêpes, de plats à emporter tous aussi appétissants les uns que les autres, mais attention, la cuisine thaï, et même parfois les sucreries, sont très relevées. On mange les ananas coupés en quartier en les saupoudrant d’un mélange de sel, sucre et piment. Les bonbons au poivre ne sont pas vendus en tant que farces et attrapes, et les plats au curry laissent la bouche comme un brasier si l’on ne mange pas du riz en même temps. On peut se régaler sur place, il suffit de s’asseoir sur la chaise boiteuse d’un petit restaurant de trottoir aux tables bancales. Nous achetons sept grosses gambas frites, et nous nous rendons au restaurant Patnang où nous commandons une portion de canard rôti. Ils nous donnent même une assiette pour nos gambas. Je n’ai jamais essayé, en France d’arriver dans un restaurant avec un plat à emporter acheté au marché. Je pense que cela poserait quelques problèmes.

 

Mardi 7 février 2012.

Phitsanulok - Ayutthaya.

Nous nous rendons à la gare au lever du jour pour prendre le train de sept heures qui affiche un retard de quarante minutes. Finalement, nous ne partirons qu’à huit heures. Dans le wagon nous sommes secoués comme des oliviers. L’air chaud et poussiéreux entrant par les fenêtres ouvertes nous suffoque par moments. La plupart des passagers dorment et n’ouvrent un oeil que lorsque la nourriture proposée par les marchands sillonnant les wagons les intéresse. Le paysage est monotone : rizières vertes peuplées d’oiseaux blancs ou de merles noirs. Dans la région de Nakon Sawan, deux kilomètres après Bangkrathum, la voie est bordée d’arbres morts couverts de nids de cigognes sur plusieurs centaines de mètres. Elles sont là par centaines, peut-être par milliers et ne s’envolent même pas au passage du train. Nous sommes soulagés et bien fatigués lorsque nous arrivons enfin à Ayutthaya avec deux heures de retard. Nous montons dans un de ces petits taxis triporteurs multicolores ressemblant à des grenouilles ou à des autos de manèges pour enfants. Nous nous rendons à l’hôtel Ayutthaya Thani. Les chambres à 360 bahts sont toutes occupées, alors nous prenons une grande chambre à cinq cents bahts. Nous pouvons même barboter dans la baignoire, luxe rare pour ce prix ! ( 12 euros )

Le soir, je ne peux m’empêcher d’aller manger mon poisson frit au marché Houaro, au bord de l’eau. Le cuisinier n’est pas encore mort carbonisé, pourtant, il continue à mettre le feu à sa poêle.

 

Mercredi 8 février 2012.

Ayutthaya - Surin.

Le train rapide ( il fait des pointes à cent un kilomètres à l’heure ) jusqu’à Surin n’est pas trop pénible, car nous avons pris une place en deuxième classe air conditionné. J’écris mon carnet de voyage. Amnoay est contente de retrouver sa maison, surtout parce que le voyage est terminé. Elle n’a pas du tout l’esprit vagabond ou nomade, contrairement à moi, et elle finit ce petit tour vers le nord très fatiguée. Autant notre cohabitation se passe bien habituellement, autant nos relations ont été tendues durant ces quelques jours de voyage. Nous ne voyons pas la même chose, nous n’avons pas la même façon de les appréhender, car elle ne voit dans les ruines que des tas de briques, dans les temples que l’image du Bouddha ( toujours le même pour elle ) et dans les paysages que des collines, des plaines ou des montagnes. Elle voit les beautés de la nature, mais ne ressent pas le besoin de s’arrêter pour les intérioriser. Elle ne comprend pas ces farangs capables de rester une demi-heure à regarder le soleil décliner ou pire, la lune monter. S’il y a un marchand de grillades dans le coin, elle ira plutôt se renseigner sur le prix des brochettes. C’est peut-être pour ça que les couchers de soleil ne me font pas maigrir !

 

Jeudi 9 février 2012.

Surin.

Je me prépare à passer quelques jours à ne rien faire à Surin, avant de repartir vers le Cambodge ou le Laos, je ne sais pas. Je repartirai seul, Amnoay ne semble pas disposée à reprendre la route. Pourtant, cette après-midi, malgré la chaleur, elle m’accompagne à Surin...

 

Vendredi 10 février 2012.

Surin.

Je me promène dans Surin, comme tous les jours, et je n’ai pas grand plaisir à déambuler dans les rues, car il n’y a rien de plus désagréable que de marcher dans les villes de Thaïlande. D'ailleurs, on trouve très peu de piétons : les habitants se déplacent peu à pied. Il fait chaud et l’on doit aller au soleil sur la chaussée, à cause des trottoirs souvent encombrés de motos ou de voitures en stationnement, de jardinières de fleurs, de marchandises débordant des magasins... Les bâtiments sont presque tous des blocs à deux étages, semblables à des cages, comportant une petite boutique sans vitrine au rez-de-chaussée. On ne se soucie absolument pas de l’esthétique, alors les façades sont noircies d’humidité ou la peinture en est défraîchie. Un mælstrom de panneaux publicitaires, d’annonces de magasins que plus personne ne peut lire, de fils électriques ou téléphoniques accrochés à des pylônes dont la verticalité est loin d’être parfaite, donne une impression d’agencement anarchique ; et par là-dessus, la grande enseigne d’une banque qui domine le tout comme pour rappeler que le fric est au-dessus de tout ! On trouve partout des commerces de proximité que l’on appelle chez nous supérettes, qui restent ouverts jour et nuit. Le plus répandu est le « seven-eleven » ( 7/11 ). Que l’on soit à Bangkok ou à Chiang Mai, la disposition du magasin est pratiquement toujours la même, ce qui facilite la vie quand on veut acheter quelque chose. Il y a les boissons fraîches au fond, les glaces à droite ou à gauche ( à l’opposée de la caisse ) en entrant, le rayon papeterie, droguerie, pâtisserie, des sandwiches... de tout ! Les prix ne sont pas plus élevés que dans les grandes surfaces et souvent même plus intéressants, alors à toute heure du jour et de la nuit, il y a quelqu’un pour venir acheter quelques « bricoles ». Les employés sont toujours des jeunes, et je me demande ce qu’il advient d’eux quand ils vieillissent ? Ces magasins ont un tel succès qu’on en trouve parfois deux se faisant face dans la même rue et en concurrence avec un « Family Mart » ou autre supérette copiée sur le même modèle. J’ai compté à Phitsanulok cinq magasins de ce style dans un rayon de cinquante mètres. Un jour, au Mexique, je suis rentré dans un 7/11, et quelle ne fut pas ma surprise de retrouver les mêmes produits ou presque, au même endroit. Il n’y avait que le rayon des sandwiches qui était vraiment différent.

Dans Surin, les maisons traditionnelles en bois deviennent rares, et celles qui restent sont, pour la plupart, dévorées par les termites. Le bois est devenu rare et cher, alors on construit avec des « blocs de dix » des bâtiments qui s’effondreraient comme château de cartes au moindre séisme. Dans cette agglomération peu agréable, seuls les temples témoignent d’une recherche esthétique. Leurs toits de tuiles vernissées, leurs façades éclatantes de blancheur sur lesquelles les dorures étincellent au soleil donnent envie de s’y réfugier. Et c’est là qu’on trouve un peu de fraîcheur dans un jardin toujours soigneusement entretenu, et un calme profond entre les colonnes dorées et les murs recouverts de fresques retraçant l’histoire de Siddharta Gautama, premier « Bouddha ».

 

Samedi 11 février 2012.

Surin.

Je peux assurer que pas une ville, pas un village n’a omis de disposer un portique en contre-plaqué à la gloire de Sa Majesté le Roi Buhmipol « Rama 9 » dans ses faubourgs. On y voit le monarque vieilli mais au visage empreint de générosité et de bonhomie. On l’a souvent affublé d’un appareil photo ( Minolta ) alors qu’il est pratiquement aveugle. Le Roi a quatre-vingt-cinq ans, il pourrait être en pleine forme, mais sa santé déficiente laisse prévoir des jours difficiles car sa succession ne sera pas simple. Lors de la dernière crise, durant l’année 2011, il a donné son approbation à l’armée et de ce fait, pour la première fois, une partie du peuple a suggéré une fin de la royauté. Son fils, le prince héritier, est considéré comme un personnage peu sérieux, d’autant plus qu’il s’était, lui aussi, rendu impopulaire auprès des royalistes à une époque non lointaine en étant accusé de manoeuvres financières peu orthodoxes avec le premier ministre de l’époque Taxin dont la rue avait demandé et précipité le départ. Aujourd’hui la rue redemande le retour de Taxin et ne veut pas du Prince héritier pour monarque. Ce n’est pas simple, comme souvent en Thaïlande ! La princesse est sympathique aux yeux d’une partie des Thaïlandais, mais la constitution n’accorde pas le droit de régner à une femme. Cette princesse ayant atteint la soixantaine ressemble à une quille de bowling, est coiffée comme une tête de loup et s’habille comme l’Auguste du cirque Pinder. Elle passe son temps à remettre les diplômes aux étudiants, à visiter les gens sinistrés par les inondations, les hôpitaux, les écoles... Bref, en visite à droite à gauche, son populisme ne passe pas inaperçu. Je ne sais pas si tout le monde y croit ? En ce qui concerne la Reine Sirikit, on ne la voit plus beaucoup, et elle a perdu de son aura. Je n’arrive pas à savoir ce que les gens pensent de tout cela car ils n’émettent jamais leur opinion sur ce sujet. En comparaison, donc, les Birmans sont beaucoup plus libres de parler que les Thaïs. Ici le crime de lèse-majesté est très sévèrement puni de plusieurs années de prison. Alors : motus et bouche cousue ! Tous les soirs à vingt heures, la télé nationale présente, sur une surprenante musique de flonflons digne des guinguettes des bords de la Marne dans les années folles, toute la famille Royale, sans oublier l’épouse dont le Prince a divorcé. Sur fond jaune, couleur du Roi, des images d’archives viennent rappeler les bienfaits de cette famille magnanime. Le Roi Bhumiphol sera, avec Ramsès II et Louis XIV, le monarque ayant régné le plus longtemps. Il a vécu de nombreux coups d’état, a su faire preuve de bon sens à chaque fois, sauf lors du dernier où l’armée a pris le pouvoir et le conserve sans tenir compte du vote des habitants. Alors la Thaïlande une démocratie ? Certainement pas pour ceux qui n’ont pas de relations avec des gens hauts placés !

 

Dimanche 12 février 2012.

Surin.

Amnoay a quelques problèmes avec sa soeur Lam et son beau-frère Youthasat. Ils lui ont vendu la moitié de leur terrain, mais le problème, c’est justement qu’ils habitent sur le même terrain, et qu’en Thaïlande, on ne fait pas de mur de séparation entre deux maisons d’une même famille. Ils nous trouvent donc indésirables « chez eux ». Quand un Thaï revient de l’étranger, il est censé être riche, et il se doit de distribuer les billets de cent comme les cartes avant la partie de belote. Comme Amnoay ne s’est pas montrée très généreuse financièrement, et que moi, j’ai mis le holà aux sorties au restaurant où l’addition était toujours pour moi, nous ne sommes pas bien vus. Alors, on ne se parle plus tout en étant amenés à se côtoyer. Pour moi, ce n’est pas très gênant. Pour Amnoay c’est dramatique, car l’esprit de famille est sacré, et elle se trouve devant une situation difficile à supporter.

 

Lundi 13 février 2012.

Surin.

Je prends le train de nuit à 20 h 59, ce soir. Le fils d’Amnoay, Chulomphon vient nous chercher. Nous mangeons au restaurant situé devant la gare à un prix excessif pour la Thaïlande. Je raye donc l’établissement de ma liste de favoris ! Le train n’a pas de retard à Surin. J’ai pris une place en couchette air conditionné. La nuit n’est pas trop longue.

 

Mardi 14 février 2012.

Bangkok.

J’arrive à six heures, je prends le métro, je marche un peu dans Sukhumvit jusqu’au Crown où ma chambre est réservée. Je consacre ma journée à faire des achats. Il fait chaud, une chaleur lourde, souvent insupportable, et en marchant dans la rue, je sens parfois des bouffées d’air frais sortant des magasins climatisés lorsqu’on en ouvre la porte. Je vais d’ailleurs me réfugier dans quelque banque ou dans quelque grand magasin, de temps en temps pour me rafraîchir. C’est comme de boire frais : ça fait du bien sur le moment, mais la chaleur est encore plus difficile à supporter ensuite.

Les embouteillages sont tels que je me débrouille pour ne pas avoir à emprunter un transport circulant sur les avenues encombrées. Bangkok, c’est infernal, et pourtant j’aime m’y retrouver de temps en temps.

 

Mercredi 15 février 2012.

Bangkok.

En quittant Surin, j’ai mis, par inadvertance, les médicaments d’Amnoay dans mon sac. Je vais donc à la gare Hualamphon de Bangkok, et je les donne au contrôleur du train partant pour Surin. Il me promet de les donner à Amnoay.

Le reste de la journée, je ne fais pas grand-chose sauf lire un peu dans ma chambre climatisée et faire la sieste. Hiver rigoureux en France, saison torride ici.

Ce soir Amnoay me téléphone : le contrôleur du train n’a pas paru et ne lui a pas remis les médicaments. Je ne lui ai rien dit ce matin, mais il avait, dès dix heures, une haleine un peu alcoolisée... Le chef de gare lui a assuré qu’il allait essayer de récupérer les médicaments.

Ce soir, je passe par le « Soi Cow-boy ». C’est ainsi qu’on appelle une rue animée de la ville. Son nom viendrait du premier bar se trouvant là et portant le nom de « bar Cow-boy ». On l’appelle aussi « le petit Patpong ».

Le « Soi Cow-boy » déborde un peu sur les environs, et plus on s'en approche, dès la nuit tombée, plus les filles parlent fort sur les trottoirs des rues adjacentes et se tortillent sur des talons hauts qu'elles n'ont guère l'habitude de porter. Le soi 23 est devenu bruyant, ses petits restaurants ouverts sur la rue débordent de rires gras de consommateurs accompagnés de jeunes filles aux joues roses sous un fond de teint qui ne réussit qu'à les rendre vulgaires. Soudain, sur ma gauche, une ruelle éclairée d'enseignes multicolores, résonnant de dizaines de musiques se mixant jusqu'à produire une cacophonie bien assortie à l'ambiance du lieu où tout se mélange : les beaux visages presque enfantins et innocents de charmantes hôtesses et ceux empreints de vulgarité des plus anciennes résidentes qui aguichent le « farang » pour qu'il entre dans leur bar, l'odeur des brochettes et celle d'un parfum de femme, la façade éclatante de lumière d'un « gogo » et la noirceur des murs lépreux de l'étage supérieur... Les filles assises par grappes devant l'entrée de leur bar hurlent avec des voix éraillées. Elles sont tellement restées dans un environnement où la puissance sonore de la musique dépasse les cent vingt décibels qu'elles ne savent plus parler normalement. Une charmante hôtesse me prend par le bras : « Tilac ! happy hour ». Cela signifie, à moitié en thaï à moitié en anglais « chéri ! heure heureuse ». Il ne faut pas s'y tromper, l'heure heureuse, c'est seulement pour le bonheur du porte-monnaie. Chaque jour, en début de soirée, les consommations sont moins chères, alors le client boit davantage pour profiter de la réduction, et ensuite, il est plus heureux et moins regardant à la dépense. Ainsi, tout le monde est « happy ». Donc, la gentille hôtesse voyant mes hésitations à entrer dans son gogo et mon regard se tourner vers le Suzie Wong d'en face, tire un peu plus fort sur mon aileron et voyant que le résultat n'est pas satisfaisant, se colle à moi et me regarde avec des yeux de cocker. Je me laisse faire : son bar ou un autre... Elle écarte un lourd rideau rouge, et me voilà dans un antre à la fois étincelant et si obscur que je ne peux que deviner des visages au nez camus sur ma droite. Quatre poupées vêtues de minuscules maillots de bain se tortillent lentement avec des mouvements volontairement lascifs sur une petite piste inondée de lumière, à hauteur du bar et juste devant celui-ci. Mon entrée n'est pas passée inaperçue : les danseuses me lancent des regards amicaux, me sourient, et une aimable hôtesse me conduit vers le bar comme si je n'étais pas capable de choisir tout seul entre le bar et une table « à l'ombre ». La charmante jeune fille aux yeux de cocker à disparu. Il y a bien quelques consommateurs, une demi-douzaine peut-être, et tous sont « accompagnés » de poules qui ne caquettent pas, mais qui jacassent. Dans cette volière, une vieille grue s'esclaffe avec des rires forcés : c'est la « mamasan ». Elle est là pour aider les filles à se placer auprès des clients. En effet, celles-ci dansent à tour de rôle, et celles qui ne dansent pas sont là pour se faire inviter, car elles ont une commission sur les consommations. Il y a une trentaine d'années, on faisait tellement la fête dans ces bars qu'on en sortait désossé à deux heures du matin. Aujourd'hui, la clientèle est plus âgée, et l'argent compte avant tout. Je m'installe au bar, les yeux à hauteur des chaussures à talons hauts des danseuses, et je sirote ma bière avec l'intention de la faire durer, quand deux mains aux longs doigts fins viennent se poser sur mon ventre. Deux bras m'enlacent doucement, et je ne peux pas voir le visage de la personne collée dans mon dos qui a jeté son dévolu sur moi. Je joue les indifférents et redouble d'intérêt pour l'une des danseuses qui me sourit timidement. La fille aux longs doigts desserre son étreinte, s'assied sur le tabouret voisin et me considère d'un air navré. « Butterfly » me lance-t-elle. C'est le terme employé pour désigner une personne infidèle qui « papillonne » d'un coeur à l'autre. La fille est grande, très belle, mais maquillée à outrance. Son nez, presque européen me laisse supposer que la chirurgie esthétique est passée par là. Son peignoir largement décolleté déborde de seins opulents. Soudain, je suis pris d'un doute. Je fais voir que je n'ai pas compris ce qu'elle vient de me dire, et elle répète en se dandinant : « You are butterfly ! » Alors là, je n'ai plus de doute : la tessiture de voix plus proche du baryton que du ténor, la féminité exagérée... J'ai là un superbe spécimen de Katoey ( transsexuel ). Constatant son échec, il me demande le plus gentiment du monde : « You want a lady ? » Sur ces « entre-fêtes », la petite danseuse timide a endossé un peignoir sur lequel figure son badge au numéro 10, et elle vient s'installer à mes côtés. Je lui fais remarquer que « number ten » en Thaïlande veut dire « mauvais » contrairement à « number one ». Elle me dit tristement qu'elle est « bad luck ». Ah, me voilà en présence d'une minette qui sait bien jouer la tristesse, j'en suis convaincu. Je me garde bien de parler thaï, car si elle constatait que je connais bien la Thaïlande, je l'intéresserais beaucoup moins. Elle parle bien anglais, ce qui me laisse supposer qu'elle travaille ici depuis longtemps. En effet, une fille qui a étudié et qui parle anglais passe rarement par le milieu de la prostitution des gogos. Elle a perdu son air timide et veut savoir à quel hôtel je réside ( elle peut ainsi avoir une idée du pouvoir d'achat du farang ). Elle prétend venir de Chiang Mai, et on se met à causer le plus gentiment du monde de son pays. Le volume de la musique est assourdissant. Non seulement je saisis mal ce qu’on me raconte, mais je n'entends même pas ce que je dis. En étant naïf, on pourrait croire qu'elle n'est ici que depuis hier et qu'elle n'a rien à voir avec le katoey et les copines qui chahutent bruyamment avec les clients étrangers. Je remarque trois cicatrices comme des coupures bien parallèles à son poignet gauche. « Accident ? » Elle semble un peu gênée et me répond « brocking heart » Coeur brisé ? Qui va la croire ? Ces filles se mutilent lorsqu'elles sont sous l'emprise de la drogue ou quand elles sont en manque. Je lui demande son nom : « Sao ». Quand elles ont des cicatrices aux poignets, elles s'appellent toujours « Sao », cela signifie « triste ». Et le pauvre farang qui la croit lui envoie de l'argent depuis chez lui en lui demandant de cesser de travailler dans un gogo, et elle lui écrit ( ou fait écrire ) des lettres d'amour. Il existe même un livre avec de nombreux modèles de lettres d'amour qu'elles n'ont qu'à faire recopier, et le farang fou amoureux croit qu'elle a monté un petit atelier de couture dans la banlieue de Bangkok, car il a vu les photos qu'elle lui a envoyées ; et elle, elle est toujours sur sa piste de danse en attendant les versements d'un autre naïf. Certaines filles réussissent ainsi à gagner davantage qu'un professeur ! J'ai terminé ma bière, je mets l'argent dans le petit gobelet où se trouve la note, et je quitte Sao sans lui avoir laissé le temps de me demander de lui payer un pot. Je lui affirme que je vais revenir en fin de soirée, et elle me fait promettre comme si elle n'avait plus que moi dans la vie.

La musique m'a à moitié assommé. Dès ma sortie dans le soi Cow-boy, je suis enveloppé d'une atmosphère chaude et humide, et de belles demoiselles m'interpellent : elles veulent ma présence à leurs côtés. Une jolie hôtesse portant un peignoir rouge au nom de Suzie Wong me prend par le bras, me regarde avec des yeux de cockers et tente de m'entraîner dans son gogo. Tiens, j'ai « déjà vu le film »... Je lui parle en thaï, elle me répond en anglais, et lâche mon bras. Je ne suis pas un client intéressant !

Je rentre à l'hôtel avec l'impression d'être le plus beau : mes succès féminins le prouvent. Ou alors tout est faux : les yeux de cocker, la poitrine généreuse de la « fille » aux longs doigts, la tristesse de Sao, et même jusqu'à son nom. Mais je rentre seul, presque heureux d'être encore séduisant, et me forçant à croire à toutes ces illusions... Mais ce qui est sûr, c'est que je n'enverrai pas d'argent à Sao, même si elle est triste !

 

Jeudi 16 février 2012.

Bangkok - Trat.

Je dois absolument quitter la Thaïlande pour renouveler mon visa. Je décide donc d'aller au Cambodge pour quelques heures ou pour quelques jours, je ne sais pas, je déciderai quand je serai sur place. Je dois d'abord me rendre à Trat.

Je n'ai pas besoin d'attendre longtemps ; le car air conditionné ( ils le sont presque tous ) part dans vingt minutes. Le chauffeur ne nous assomme pas avec des âneries à la télé ou avec la musique, je n'ai personne à côté, donc j'ai la chance de voyager confortablement. Je peux lire et écouter ma musique. J'ai laissé mon grand sac à dos en consigne à l'hôtel, donc je ne voyage qu'avec un minuscule sac contenant le strict nécessaire. Durant le voyage qui dure cinq heures, on a droit à quelques averses, chose tout à fait anormale en cette saison. De la gare routière de Trat au centre-ville, il me faut prendre un songtaew avec d'autres « farangs ». Nous sommes cinq, et un vieux couple d'Anglais sapés comme pour un mariage princier emplissent presque la camionnette avec quatre volumineuses valises. Moi, avec mon petit sac à dos, ça me fait bien rire. Mais voilà, normalement, je devrais être le premier à descendre, mais à cause des bagages des Anglais, je ne le peux pas, alors je serai le dernier arrivé à domicile, et il me faut « faire le laitier » d'hôtel en hôtel avant d'arriver au Trat hôtel où je prends une chambre à deux cent vingt bahts.

La nuit est tombée, il est temps d'aller manger au marché de nuit, mais voilà qu'une pluie incessante vient contrarier mes projets. Les chaises et les tables métalliques n'ont pas été installées en plein air, alors j'achète un quart de canard, et je vais me cacher dans ma chambre pour me goinfrer en Suisse.

 

Vendredi 17 février 2012.

Trat - Sihanoukville.

Ce matin, Amnoay a téléphoné pour me dire qu’elle devrait récupérer les médicaments dans la journée, le contrôleur avait oublié de les lui remettre à Surin…

Je me rends à la gare routière. Les minibus pour la frontière cambodgienne partent régulièrement dès qu'ils sont complets. Le chauffeur n'attendait que moi pour démarrer. La route est large, parfois à trois voies, et même à quatre. Vu le nombre de voitures en accordéon exposées devant les garages le long de la route, je suppose que les accidents sont parfois graves. Ce qui ne me rassure pas, c'est que notre chauffeur conduit vite et ne respecte aucune signalisation. J'ai même cru, à un moment qu'on allait compléter la collection d'épaves du bord de route lorsqu'il se lance dans le dépassement d'un semi-remorque en suivant une camionnette qui lui cache toute visibilité. Lorsque celle-ci se rabat, on s'aperçoit qu'un camion arrive en face. Notre chauffeur a le réflexe de freiner et de se replacer derrière le semi-remorque, juste à temps. On a parfois des poussées d'adrénaline comme dans les manèges...

Arrivé à la frontière, à Hat Lek, je prends le temps de manger une soupe et de visiter le marché. C'est un peu comme nos « ventas », les Thaïlandais viennent acheter des produits en provenance du Vietnam, et les Cambodgiens viennent se ravitailler en produits de première nécessité. Au contrôle de police, je me fais rançonner de cinq cents bahts pour avoir dépassé mon visa d’une journée seulement. J'avais lu sur le tampon d'entrée 18 au lieu de 16... D'habitude, pour un jour le policier se montre clément, mais j'ai devant moi une fonctionnaire qui veut faire du zèle. Alors, je fais comme les Thaïs : j'arbore mon plus beau sourire et je paye !

Je traverse un « no man's land » plein de poches en plastique et d'ordures en tout genre, et j'arrive dans la zone de ces petits mafieux qui sévissent aux postes frontière. Je dois faire mon visa cambodgien ( 1200 bahts ). Un gars me prend le passeport et disparaît. Il revient avec une feuille à remplir, et il veut trois cents bahts de commission pour le service. L'an dernier, à Poipet, j'avais donné quarante, cette année n'ayant pas de monnaie, je suis bien obligé de me montrer généreux : je donne cent. Je passe devant le responsable du service sanitaire, un fonctionnaire arborant des barrettes multicolores sur sa poitrine. Il me fait remplir une fiche où je dois certifier que je n'ai pas de maladie contagieuse, et il fixe devant mon front un de ces pistolets électroniques qui sert à prendre la température. Je lis sur le compteur : 35,5... J'avais de la marge ! Au contrôle de police, je dois poser les doigts de mes deux mains les uns après les autres sur un lecteur d'empreintes digitales, puis les deux pousses... C'est impressionnant, j'ai le sentiment qu'on va m'incarcérer. On me fait placer ensuite devant une caméra biométrique. Je m'attends à ce qu'on me fasse un test ADN, mais non, le policier me rend le passeport tamponné et me fait signe de passer mon chemin. Pour fuir les rabatteurs qui veulent me faire payer trois cents bahts jusqu'à la gare routière, je vais boire un soda dans une de ces petites bicoques en planches qui longent la route. Je propose quatre-vingt-dix bahts au mototaxi qui me fait monter dans sa remorque, et nous voilà partis pour huit kilomètres sur une autoroute bétonnée. L'ennui, c'est que les dalles ne sont pas toutes à la même hauteur, et dans la brouette, je suis secoué comme un sac de noix. La gare routière ressemble à un grand terrain vague de terre rouge, décoré de déchets sur tout son pourtour. Deux cars stationnent, et l'un est celui qui va me mener à Sihanoukville. On me demande quinze dollars pour le billet ; je sais que c'est à peu près deux fois trop cher, mais ils ont fini par m'avoir à l'usure : je payerais même plus cher que ça pour me sortir de ce coin mafieux, et aller quelque part où je sais que les Cambodgiens sont honnêtes et accueillants. Il faut cinq heures pour atteindre Sihanoukville. J'ai parcouru le trajet en 2004, alors que ce n'était qu'une piste de terre rouge, véritable patinoire à la moindre pluie, aujourd'hui c'est une bonne route goudronnée. Il y a bien quelques ornières, mais il ne faut plus attendre le bac pour traverser les quatre rias. On y gagne en temps ! Parfois, on peut voir, jusqu'au milieu de la chaussée, des branchages et de grosses pierres. En effet quand un véhicule tombe en panne, on ne place pas de triangle, on l'entoure avec tout ce qu'on trouve à portée de main ; ensuite quand le véhicule repart, on ne se soucie guère d'enlever les branches et les pierres qui deviennent autant de pièges... Alors, il vaut mieux ne pas rouler de nuit ! En vérifiant sur mon GPS, je m'aperçois que nous avons dépassé le carrefour menant vers Sihanoukville. Je commence à m'inquiéter en pensant que le responsable du car a oublié de me faire descendre au croisement. Je me garde bien de dire quoi que ce soit, car cela compliquerait la situation, et puis aller à Phnom Penh, c'est aussi bien, et sans grande importance puisque ce matin je ne savais même pas si j'allais rester quelques jours au Cambodge ou revenir aussitôt en Thaïlande. Soudain le car s'arrête devant un de ces petits restaurants de bord de route. Nous avons fait quarante kilomètres depuis la bifurcation vers Sihanoukville. Le responsable saisit mon sac et me dit de sortir du bus. Il me montre un autre bus d’un rouge éclatant, venant de Phnom Penh, et me dit de monter dans celui-là. Me voilà donc reparti dans l'autre sens sur la route que je viens de faire. Je suis fatigué, j'ai faim je n'ai pas le moindre petit billet pour m'acheter une brochette, et on rallonge mon parcours de quatre-vingts kilomètres, soit une heure et demie de plus que prévu. La nuit se met à tomber brusquement, la pluie aussi. Le chauffer ne fait marcher ses essuie-glaces que quand il y a trop d'étoiles sur son pare-brise. Les Cambodgiens ont vraiment une drôle de façon de conduire. Les moustiques pensent qu'avec l'obscurité ils vont pouvoir sévir en toute impunité : ils se trompent, car les passagers sont partis à la chasse et les gifles résonnent dans tous les coins.

Nous arrivons à Sihanoukville que les Cambodgiens appellent Kompong Som. La ville me semble triste et sans caractère. La large avenue éclairée d'enseignes multicolores, luisante sous une pluie battante me semble sinistre. Il est vingt heures et bien que les magasins soient ouverts, il n'y a pas grand monde dehors. Je dépose mon sac à Asean Guest house où pour huit dollars j'ai droit à une chambre toute neuve, mais sans fenêtre et où flotte une odeur de tabac froid ( à moins que ce soit l'odeur du badigeon ). Je vais changer des bahts au bureau de change du supermarché du coin et je me précipite vers un restaurant. Je ne trouve pas mieux que la pizzeria D.D Canada. Il n'y a aucun client sauf un Occidental habillé de blanc et ressemblant au fantôme de Pierre Bachelet, buvant sa bière à petites gorgées entre deux tics. Je dévore une grande pizza qui me semble délicieuse, et je bois ma bière fraîche alors que deux gros rats gris presque blancs, hauts sur pattes vont et viennent entre les tables. Ils allaient vers moi quand soudain me jugeant certainement peu enclin à partager mon repas, changent de direction et se réfugient sous le canapé. Le patron arrive : un petit homme d'une soixantaine d'années, chauve, canadien certainement, et il traite son personnel avec un tel mépris que je trouve les deux rats de tout à l'heure bien plus sympathiques.

 

Samedi 18 février 2012.

Kompong Som.

Je reviens au D.D Canada pour déjeuner. Le fantôme de Bachelet est assis au même endroit avec une bière sous le nez. Le patron est vautré dans le canapé et il crie après un employé qui a l'air de s'en soucier comme si on lui chantait une chanson dont il connaît les paroles par coeur. Il a devant lui un cahier dans lequel il place quelques factures. Je lui demande, puisqu'il est francophone, s'il sait où je dois acheter le billet de bus pour Phnom Penh et où se trouve la gare routière. Il me répond qu'il ne sait pas, qu'il ne prend jamais le bus et qu'il n'est pas une agence de renseignements, que son travail consiste à vendre des pizzas et à louer des chambres. Il rajoute que d'ailleurs il n'a pas le temps. Vu le nombre de clients dans son établissement, je lui dis que je le comprends et que je lui conseille de prendre un comptable. Il me regarde avec des yeux tout ronds en se disant que les touristes sont vraiment des imbéciles. L'attitude de ce patron, je la trouve caractéristique de la plupart des expatriés que j'ai pu rencontrer un peu partout... Ils deviennent des colons, s'imposent parce qu'ils ont un peu de pouvoir et de l'argent, deviennent racistes, mais ils oublient que maintenant, dans leur « pays d'accueil », le « bougnoul » c'est eux !

Je vais en bord de mer et je m'installe pour quelques jours au GBT3 guest house. Une belle chambre au quatrième étage avec une immense terrasse avec panorama sur la plage devant la porte de ma chambre. C'est un peu plus cher qu'hier soir ( 15$ ), mais c'est plus agréable.

Le ciel noircit, de gros nuages sont traversés d'éclairs à l'horizon, et soudain, des trombes d'eau s'abattent sur le secteur. Des cascades tombent des toits sans gouttières, des torrents dévalent la rue vers la mer. Le bruit des gouttes martelant les toits de tôle produit un vacarme sourd. La mer est devenue terne, glauque et les quelques barques amarrées le long de la plage se perdent dans une brume grisâtre. Quand l'averse cesse, le soleil réapparaît timidement, mais la plage reste déserte.

Le soir, je vais manger un succulent filet de bœuf sauce poivre vert au « rêve bleu », un restaurant tenu par deux Marseillais avenants.

 

 

Dimanche 19 février 2012.

Kompong Som.

Une journée plage ? Pourquoi pas, mais je sais déjà que je ne vais pas rester longtemps au soleil ! Je m'attendais à ce qu'il y ait un monde fou sur la plage, hé bien non, la capitale est trop loin pour que les citadins puissent profiter de week-end au bord de la mer. Par contre, dans quelques années, quand il y aura l'autoroute... J'attends la fin de l'après-midi pour sortir et longer la plage... Pas pire ni mieux qu'ailleurs... Je me demande si je ne m'ennuie pas un peu !

 

 

Lundi 20 février 2012.

Kompong Som.

C'est mon dernier jour au bord de la mer, ma dernière occasion de me baigner. L'eau est si chaude que ça ne me rafraîchit même pas. De plus, elle est trouble et je heurte quelques gravats traînant sur le fond, je croise une poche en plastique, et je n'ai pas grand plaisir à faire trempette dans ce qui ressemble à de l'eau de vaisselle. Je vais vers le bout de la plage, là où il n'y a plus personne, et ce n'est pas mieux. Dans cette zone, derrière un petit bosquet de tamaris, une forêt de piliers en béton de trois à six mètres de haut m'intrigue. C'est sinistre, on dirait les ruines d'une prison, un cimetière, les colonnes de Buren. Après renseignements, j'apprends qu'un promoteur avait fait ici un superbe golf qui n'a jamais marché. Il avait envisagé de construire un immense hôtel, mais il a fait faillite... Cela arrive ici aussi !

Quand le soleil décline, je m'installe à une table placée sur la plage, et, enfoncé dans un fauteuil en rotin parmi les coussins moelleux, je savoure une bière fraîche. La mer s'assombrit, le ciel passe de l'orange au rose, puis au rouge. Les nuages deviennent des taches sombres ourlées d'or ou de pourpre. Les touristes prennent des photos, certains même au flash ! Une odeur de brûlé me rappelle que les petites vendeuses de calmars grillés ont allumé leurs petits barbecues. Je me demande comment les gens peuvent aimer ces petits calmars qui puent, ont la consistance du pneu de vélo et un horrible goût de brûlé. Tout à l'heure, chaque café rivalisera de décibels avec le voisin, et une insupportable cacophonie de rythmes « techno » viendra abrutir les clients.

Une subtile odeur de « gancha » ( hashish ) remplacera peu à peu la puanteur des barbecues et les feux d'artifice feront une pétarade presque ininterrompue. Il y aura aussi les jongleurs avec leurs massues enflammées et les cracheurs de feu. On trouve les mêmes exhibitions ridicules en Thaïlande. Ils répandent une affreuse odeur de pétrole. Alors, quand on savoure son poisson, c'est un peu gênant. Je préfère revenir au restaurant français « le rêve bleu ».

 

Mardi 21 février 2012.

Kompong Som - Phnom Penh.

Je quitte le bord de mer pour la capitale. Le car part à huit heures et demie. Durant les premiers kilomètres, nous nous arrêtons partout jusqu'à ce qu'il soit complet. Tout le monde est silencieux, sauf deux Cambodgiennes très bavardes. Elles parlent par syllabes juxtaposées et cela ressemble à des jappements de chiots. On dirait un Français qui imite la façon de parler des Chinois. Ce n’est vraiment pas mélodieux. Le chauffeur a mis de la musique. D'abord, j'étais content, puis les bavardes ont haussé le ton pour continuer leur conversation, alors les jappements sont devenus des aboiements. J'ai pris mon lecteur MP3 et je me suis enfoncé un concert des Scorpions dans les oreilles. Ce n'est peut-être pas très bon pour mes trompes d'eustache...

La route est longue ; cinq heures. Ce qui est impressionnant, c'est quand le car double un camion en suivant un autre poids lourd, c'est à dire sans visibilité. C'est de la roulette russe à longueur de trajet. Et dans chaque voyage, le chauffeur commet au moins une ou deux grosses imprudences. Il ne faut pas trop s'effrayer, les conducteurs, contrairement à chez nous, sont très vigilants. Ils s'attendent toujours à trouver quelqu'un en face dans chaque virage ou sommet de côte. À trois de front ça passe, mais pas à quatre ! Donc, dans les accidents, il y a toujours une part de... malchance.

Le car s'arrête à midi pour le repas dans un de ces petits restaurants où l'on vous sert un plat tout à fait courant en courant, car lorsque le chauffeur a fini de manger, tout le monde doit avoir fini. Il se remet au volant, klaxonne trois fois et repart. Il faut donc toujours surveiller le chauffeur lors des arrêts !

Si les Thaïs ne réagissent pas devant les bouffonneries des vidéos présentées dans les bus, les Cambodgiens, eux, rient à gorge déployée. Ils sont vraiment bon public !

Avant d'arriver à Phnom Penh, nous traversons une nouvelle zone industrielle. Le pays est en train de sortir de cette période « année zéro » où l'avaient mené les Khmers rouges. En effet, en plus d'avoir assassiné tous les intellectuels, les professeurs, les médecins, les ingénieurs et réduit tout le pays à la famine, ils avaient stoppé toutes les industries, fermé tous les hôpitaux et toutes les écoles... Année zéro ; on ne pouvait pas mieux trouver. Aujourd'hui le Cambodge se relève, et peut-être un peu plus vite que prévu. Tant mieux !

L'arrivée dans Phnom Penh se fait par le Boulevard Mao Tsé Toung. Les trottoirs couverts de détritus sont en terre. La poussière recouvre tout. L'urbanisation est totalement anarchique : on trouve un immeuble de quatre étages entre deux masures de bois et de tôle, une villa coincée entre deux grands dépôts de ferraille ou de bois. Les marchands de carburant ont installé leurs jerricans de vingt litres, en grandes pyramides, sur le bord de la route. Tiens ! une immense publicité pour les cigarettes « Alain Delon » ou pour « Rémi Cointreau » ( je ne connais pas ).

Le car s'arrête près du marché central Psah Timei. C'est une grande coupole Art Déco construite par les Français à l'époque de la colonisation. Il a une entrée à chaque point cardinal, ce qui lui donne un peu l'aspect d'une étoile. Il a été rénové en mai 2011 avec l'aide de la France, tout de neuf repeint avec sa couleur d'origine et on dirait une grosse glace à la vanille. Tout le centre en est occupé par des bijoutiers qui ont l'air de vendre à peu près tous la même chose. Je ne me risquerais pas à y acheter des bijoux.

Je me rends en touk-touk à Angkor Chey guest house. La chambre comporte des ouvertures au niveau du plafond, donnant dans la chambre voisine occupée par un couple de Cambodgiens que j'entends parler. J'espère qu'ils ne vont pas se raconter des histoires toute la nuit ni chanter des chansons de scouts... Dans l'après-midi, je vais au bord du Tonlé Sap. C'est un bras du Mékong qui relie le lac éponyme au fleuve. Sa particularité tient au fait que son cours s'inverse. Pendant la saison des pluies, il coule vers le nord pour remplir le lac, et en ce moment, à la saison sèche, il coule vers le sud, car le lac dont le niveau est supérieur à celui du fleuve se vide. On voit d'ailleurs sur les berges qui ont été proprement bétonnées que l'eau a laissé des traces à une hauteur impressionnante. La promenade le long du Tonlé Sap a été bien arrangée et recouverte de dalles, et ce n'est plus le dépotoir que j'ai connu il y a quelques années. Dès que la nuit tombe, les jeunes prennent leur moto et ils tournent inlassablement dans tout ce quartier. D'autres viennent s'asseoir sur les bancs et sur la murette, et c'est un lieu de rencontre où chacun semble de bonne humeur. Dommage que les vendeurs à la sauvette viennent sans arrêt proposer des cigarettes, des cacahuètes, des bonbons, des fruits, des copies de DVD, des copies de guides ou de livres sur le Cambodge. Ils se sont même donné la peine de photocopier des guides Lonely Planet comportant plus de mille pages comme ceux sur la Chine ou l'Indonésie. Rien ne les arrête.

 

 

Mercredi 22 février 2012.

Phnom Penh - Poipet.

J'achète un billet de bus à mon hôtel pour partir ce soir à neuf heures. Cela comporte deux avantages : je ne sacrifie pas une journée à voyager, et j’économise une nuit d'hôtel. J'ai donc toute la journée pour flâner. Le matin, je vais au marché Psah Chah à côté de l'hôtel. Il est couvert de tôles sur lesquelles on jette parfois des détritus, notamment des pneus de vélo. Dans ses venelles étroites, parfois très sombres, on y trouve à coup sûr ce que l'on cherche. Des vêtements au bricolage en passant par les objets de culte et les salons de beauté... Sur le côté ouest il y a un petit marché aux légumes et des marchands de viande et de poisson. Quelques mouches bleues sont là, elles aussi. Les odeurs de poisson séché, de viande, de fruits et de friture donnent parfois la nausée. Les marchandises les plus abjectes, comme les gros insectes frits, côtoient les plus appétissantes comme ces petits gâteaux à la noix de coco ou ces mangues savoureuses. Les changeurs de monnaie occupent le pourtour. Ils présentent tous à peu près le même taux : 4035 riels pour un dollar.

Dans l'après-midi, je longe le Tonlé Sap jusqu'à l'esplanade du Palais-Royal. Il n'y a pas grand monde dans le secteur, et je comprends pourquoi. Je ne sais plus où me mettre à cause de la chaleur. Je suis au bord de l'apoplexie, alors je ne suis pas trop d'humeur à sourire aux conducteurs de Taxis me proposant leurs services à chaque pas : « Touk-touk ! », « motobyke », « moto ». C'est insupportable ! Je me réfugie à l'ombre à la terrasse d'un café avec un gros ventilateur au-dessus de moi, et j'écris mon carnet de bord, jusqu'à ce que la nuit tombe.

À neuf heures je prends le car vers Battambang où je dois arriver au milieu de la nuit. Toujours les mêmes « acrobaties » du chauffeur qui double sans visibilité et qui va même jusqu'à faire arrêter un camion arrivant en face sur le bas-côté. Heureusement que personne ne roule vite ! La circulation se calme, tout le monde s'endort dans le car, les sièges peuvent s'incliner, mais ce n'est pas confortable, car il n'y a pas d'accoudoir entre les passagers, alors j'ai peur de tomber sur la petite dame se trouvant à côté de moi. Nous nous arrêtons dans un restaurant de nuit qui propose une soupe de riz très correcte. Tut ! tut ! tut ! le car repart. Il est deux heures, chacun voudrait bien se rendormir, mais voilà que deux femmes assises l'une à côté de l'autre se mettent à aboyer, japper, cancaner, rire comme si c'était midi. Plus personne ne peut dormir et personne ne leur dit rien. Je m'enfonce du blues dans les trompes d'eustache... c'est plus supportable. Le car arrive à Battambang. La ville est totalement déserte à part un ou deux chiens galeux. Nous nous arrêtons devant un hôtel dont les tarifs ne me conviennent certainement pas. Personne ne descend. Que vais-je faire dans la nuit dans cette ville morte, tout seul ? Il n'y a même pas un cyclopousse. Le responsable du bus appelle le passager qui doit descendre, mais il ne sait pas que c'est moi. Moi, je fais celui qui n'est pas concerné. Non, descendre n'importe où, mais pas ici à deux heures, en pleine nuit ! Les lumières s'éteignent, le bus redémarre. Mais voilà, je ne sais pas où il va. Peut-être à Sisophon ? à Poipet ? à Siem Reap ? Je consulte mon GPS, et après Sisophon, je m'aperçois que nous nous dirigeons vers Poipet. Hé bien tant pis, au lieu d'aller faire un petit coucou aux tortionnaires Khmers rouges réfugiés à Pailin et reconvertis en marchands de gemmes millionnaires, je serai dès ce matin en Thaïlande.

 

 

Jeudi 23 février 2012.

Aranyaprathet

Arrivés à cinq heures trente à la frontière, il me faut attendre sept heures qu'elle ouvre. Je prends une soupe qui me remet en forme. Je n'ai pratiquement pas dormi, mais je ne suis pas aussi fatigué qu'hier avec la chaleur. Je passe la frontière dans les premiers, je saute dans un touk-touk qui, pour quatre-vingts bahts me dépose à huit kilomètres de là à Aranyaprathet. Je vais à l'hôtel Arangarden, et je fais ma lessive. L'après-midi je vais manger un filet de canard rôti et je me réfugie dans un cybercafé, et le soir je vais dîner dans la rue à une de ces petites cuisines roulantes où la soupe est toujours délicieuse. Il fait très chaud, même le soir.

 

Vendredi 24 février 2012.

Aranyaprathet - Chachoengsao.

Il fait très chaud dès le matin.

Je sillonne les rues à la recherche d'écouteurs pour mon petit lecteur de musique, et je ne trouve rien. Quand j'arrive dans un magasin, les jeunes vendeuses s'enfuient en gloussant, car elles pensent tout à fait logiquement, que je vais leur parler en anglais, et qu'elles ne vont rien comprendre. Parfois, j'ai beau leur parler en thaï, elles n'écoutent même pas et s'enfuient en riant. Ce rire est un exutoire à leur gêne.

Je dois être un peu masochiste, car je vais à la gare routière à pied. Mon sac n'est pas lourd, j'ai noué mon bandana sur ma tête chauve, et je dois tout de même m'arrêter en chemin pour me mettre à l'ombre. J'en profite pour manger une excellente soupe de nouilles. Je n'ai pas besoin d'attendre longtemps à la gare, le car partira dans vingt-cinq minutes.

Le trajet n'est pas pénible : un peu plus de quatre heures de route dans une région de plaines agricoles un peu grillée par le soleil. La période où les paysages sont superbes et le climat le plus supportable, c'est la saison des pluies, car une grosse averse bienfaisante vient rafraîchir l'atmosphère chaque fin d'après-midi. Et puis durant cette période ( juillet et août surtout ) les rizières sont d'un vert presque fluorescent, les fruits abondent.

Au premier abord, Chachoengsao me semble une immense ville que nous n'en finissons pas de traverser, jusqu'à la gare routière à l'ouest. Des magasins en tout genre, des rues propres et larges ; la ville me fait bon effet. Je trouve un hôtel correct non loin de la gare : le « Djé Phi hôtel ». Le nom n'est écrit qu'en thaï sur un grand panneau à l'entrée de la rue où il se trouve. C'est un hôtel récent, un peu dans le genre des motels sur les bords de routes américaines. Les chambres disposent toutes d'un emplacement couvert devant leur porte pour garer la voiture. C'est commode quand il pleut et qu'on a une voiture ! Je dépose mon sac et je pars inspecter le quartier. La gare qui pourtant ne se trouve pas sur une voie très fréquentée est grande, toute neuve, claire et avec un grand parking devant. Beaucoup de gens doivent travailler à Bangkok, et prendre le train tous les jours ( une heure et quart de trajet ). Je vais au Big C, cette chaîne de supermarchés qui a racheté les Carrefours. Les prix ont terriblement augmenté et se rapprochent des prix français en ce qui concerne l'électroménager, la hi-fi et les objets de consommation courante. Il n'y a que l'alimentation qui reste encore moins chère que chez nous, mais avec la côte de porc à trois euros le kilo, la marge se réduit. Le litre d'essence est au-dessus d'un euro, et étant donné que les salaires sont bien inférieurs aux nôtres, les Thaïs sont « sauvés » par le fait que la cellule familiale prime sur l'individualité. On habite tous ensemble, on met tout l'argent en commun et on se débrouille. Malheureusement, dans chaque famille, il y a celui qui ne travaille pas et qui ne cherche pas de travail, celui qui boit et qui dépense de l'argent pour acheter de l'alcool, celui qui est malade et qui a besoin de soins de plus en plus dispendieux... et on assume au sein de la cellule familiale. Cela s'est perdu ou n'a jamais existé chez nous et nous avons du mal à le comprendre quand on vient ici. Le Thaï qui revient de l'étranger est censé être riche. Alors quand il retourne au pays, c'est le défilé des cousins des parents, même de ceux qui ont villa, grosse voiture et pignon sur rue, et ils ont tous la main tendue ! Il arrive même qu'on ait droit à la visite des voisins, et ils n'hésitent pas à demander à voir les bijoux... Moi, je les ignore, et j'ai certainement tort ; alors malgré leurs Wai les mains jointes au niveau du nez, je sais qu'ils me méprisent. Cela me convient très bien, ça me coûte moins cher que de les avoir pour amis !

 

Samedi 25 février 2012.

Chachoengsao.

Je vais au Wat Sothon à pied. Il fait très chaud et je suis le seul à marcher sur la grande avenue qui mène au temple. Les Thaïs ne marchent jamais en ville, ils prennent une mototaxi ou un songtaew ou un touk-touk. Quand j'arrive au Wat Sothon, après une heure de marche, je suis en ébullition. Il est dix heures trente et le soleil commence à mordre cruellement ! Le Wat ne ressemble à aucun autre en Thaïlande. C'est un immense temple surmonté d'une pointe semblable à un beffroi. Les toits sont gris, et il est entouré de pelouse et d'une grille aux fioritures dorées. C'est le temple « le plus riche » du pays. Le Bouddha se trouvant à l'intérieur est très bien, il aide à réaliser les projets, à trouver l'amour, à guérir les parents, à gagner à la loterie... Bref, il est ambivalent et très efficace. On me prête un peignoir de coton jaune pour couvrir mes épaules nues, car mon débardeur ne convient pas pour aller voir un Bouddha d'une telle importance, mon grand short non plus d'ailleurs. Les pèlerins arrivent par bus entiers, ils achètent des fleurs, des boutons de lotus, des bâtonnets d'encens, et ils vont déposer tout ça devant les statues dorées. Certains apportent des paniers d'oeufs et de la nourriture en offrande. Les marchands de billets de loterie font recette, les amulettes se vendent aussi bien que les petites vierges en plastique « made in Taiwan » à Lourdes. Si, comme le Christ, le Bouddha avait chassé les marchands du temple, le Wat Sothon ne serait pas devenu un supermarché. En offrande, on peut même payer pour que des jeunes femmes dansent, coiffées de leur casque à pointe doré et vêtues comme des poissons, avec leurs habits à paillettes. Il y a trois tarifs : plus on donne, plus il y a de danseuses sur la piste. On vend le nirvana à chacun selon ses moyens.

Je quitte ce parc d'attractions pour me rendre au vieux marché. Toutes les maisons sont en bois, les allées couvertes regorgent de petits desserts, de fruits, de gâteaux à la noix de coco ou à la mangue, on y vend aussi des parfums naturels, du miel en bouteille, des soupes odorantes et des grillades appétissantes. Ce vieux marché est unique en Thaïlande, le seul qui reste, et je fais beaucoup de photos, car bien qu'il soit protégé et que les Thaïlandais espèrent le conserver, je pense qu'avec tous les petits braseros et grils alimentés en charbon de bois, il est à la merci d'un incendie qui ne laisserait qu'un petit monticule de toits de tôles tordues.

Le soir, je vais au Big C. Je n'ai rien à y acheter, mais, grâce à la climatisation, il y fait frais !

 

Dimanche 26 février 2012.

Chachoengsao - Bangkok.

J'écris toujours « Bangkok », ce qui signifie « village des oliviers » ( je n'ai jamais vu un olivier en Thaïlande ), mais je devrais écrire : «  Krung Thep Mahanakorn Amon Rattanakosin Mahithrayutthaya Mahadilohphop Noppharat Ratchathani Burirom Udom Ratchaniwet Mahasathan Amon Phiman Awatan Sathit Sakkathatiya Witsanukam Prasit ». Bien sûr, c'est un nom un peu long qui signifie « Cité des anges immortelle et magnifique ville aux neuf gemmes, siège du Roi et des palais magnifiques, demeure des Dieux incarnés, érigée par Visvakarman selon la volonté d'Indra ». Les Thaïlandais disent Krungthep, et les étrangers Bangkok. Et ils ont bien raison !

Je prends le train de huit heures trente-cinq. Il n'a que vingt minutes de retard.

Si l’on ne connaît pas déjà Bangkok et que l’on y arrive pour la première fois en train, on croirait entrer dans un bidon ville. Des baraques faites de bric et de broc, bancales, menaçant de s’effondrer sur le passage du train bordent la voie. Elles sont bâties si près que l’on risque de se faire décapiter par un toit de tôle si l’on se penche à l’extérieur du wagon. Je n’exagère pas, et d’ailleurs mon coude posé sur le rebord de la fenêtre a été heurté par le parasol d’un marchand de soupe. Ces baraquements, séparés par d’étroites ruelles, hébergent des gens venant de province. Ils y ont recréé une société qui vivote dans la mégapole de Bangkok. On y trouve des marchands de produits de première nécessité, petites épiceries où les produits posés sur des étagères bancales se couvrent de poussière à chaque passage du train, des petits restaurants avec deux tables couvertes de toile cirée et huit tabourets en plastique, le mécanicien réparant des motos japonaises qui surprennent dans cet environnement misérable… Partout, du linge qui sèche. Des odeurs de vase alternent avec le fumet d’une friture de poisson ou l’appétissante odeur d’une soupe de nouilles. Des enfants jouent avec une petite voiture téléguidée, des adultes pris par leur partie de cartes ne lèvent même pas la tête. Le train traverse cette misère à si faible allure que de temps en temps un passager se laisse tomber d’une portière pour s’enfoncer dans une venelle. Contrairement à Mexico ou à Rio de Janeiro, on peut se fourvoyer dans ce village implanté comme une verrue dans le quartier de la gare. Il n’y a aucun risque, sauf peut-être celui de susciter l’étonnement et de voir les gens rire sur son passage. Juste derrière ces baraques, il y a la rue et à quelques dizaines de mètres, les immeubles de banques ou de bureaux aux façades de verre. C’est cela Bangkok, ce contraste perpétuel entre la pauvreté, la misère parfois, et l’opulence insolente de l’argent-roi !

Nous entrons dans la gare : les passagers n’attendent même pas que le train soit arrêté pour sauter sur le quai.

Quand je retrouve l’avenue Sukhumvit après être passé par l’hiver rigoureux du métro climatisé, j’ai la sensation de me sentir chez moi, dans un quartier que j’aime et où je n’aimerais pas habiter. Cela peut paraître paradoxal, mais le voyage, c’est cela aussi : on aime des endroits qu’on préfère laisser aux autres quand on repart.

 

Lundi 27 février 2012.

Bangkok.

Dès sept heures, je vais accueillir Amnoay à la gare. Elle vient de Surin, et elle a passé la nuit dans le train. Elle n’a que quarante minutes de retard !

Nous passons la journée à faire nos derniers achats pour remplir nos bagages jusqu’à atteindre les cinquante-six kilos auxquels nous avons droit.

 

Mardi 28 février 2012.

Bangkok.

Nous allons de Asoke au quartier du monument de la démocratie en bateau. Il ne reste que ce canal sur lequel de grandes barques font office de transport en commun. Bangkok que l’on appelait la « Venise d’Orient » a honteusement caché ses canaux sous les voies à grande circulation. Le bateau est tout de même plus commode que le bus, car il permet d’éviter les bouchons, c’est donc plus rapide. L’eau du canal d’un brun presque noir n’incite vraiment pas à la baignade. C’est un véritable bouillon de culture. Je pense que si l’on s’y trempe l’espace d’une minute, on en ressort avec le cancer généralisé. Quand la barque arrive, dans un rugissement de moteur, elle réveille ces eaux croupies qui, brassées par l’hélice, dégagent des miasmes pestilentiels. Le bateau vient se plaquer contre les pneus servant à amortir le choc contre le quai, des passagers descendent, enjambant des cordages, et personne ne tombe jamais dans la soupe noire ! Le canal est bordé de murs noircis par la vase sur lesquels des arbres ont parfois fixé leurs racines, telles de monstrueuses araignées. Nous ne faisons qu’apercevoir le décor, car les passagers tirent sur une corde qui permet de relever une toile plastique qui nous protège d’éventuelles projections d’eau, mais qui nous dérobe la vue. Nous longeons des villas cossues, le marché aux vêtements de Bobey, et l’arrière de maisons tout à fait ordinaires où les propriétaires ont entassé les objets les plus hétéroclites. Ils ont même osé étendre le linge sur le bord de ce canal puant sans se soucier de l’odeur. Le bateau est plus rapide que le bus, mais il ne faut pas venir ici pour le décor, il n’est guère mieux que celui qui s’offre à la vue le long de la voie ferrée près de la gare Hualamphon.

 

Mercredi 29 février 2012.

Bangkok - Francfort.

Dernier jour, celui des derniers achats juste pour finir de remplir les sacs ou valises. Je vais à Prakanong avec Gilbert, un Avignonnais rencontré à l’hôtel. Je l’ai trouvé au bord de la piscine de l’hôtel, et voici à peu près dans quelles circonstances nous nous sommes rencontrés :

Lui : « Cet hôtel, je l’aime bien malgré son état un peu décrépit, il m’a été recommandé par un Canadien !

Moi : Ce Canadien, il ne s’appellerait pas Maurice ?

Lui : Exact, et toi, tu ne t’appellerais pas Alain Menjot ? Maurice m’a dit que tu lui envoyais ton carnet de voyage au Canada, et il m’a averti que tu arrivais à Bangkok ces jours-ci »

On rit parfois de Stanley demandant au fin fond de l’Afrique : « Docteur Livingstone I presume ? », et nous voilà dans la même situation. « Le monde est petit ».

Le soir, nous allons manger un « souki yaki » au Robinson avec Gilbert et Simone sa femme. C’est un régal ! Amnoay se fait une joie de nous faire cuire tous les ingrédients que nous avons commandés dans un bouillon maintenu à ébullition sur un petit réchaud au centre de la table. Nous mangeons ainsi des petits morceaux de foie de porc, des crevettes, des encornets, des légumes, des boulettes de porc haché mélangé à des crevettes, des raviolis farcis… et cela, tout en buvant un délicieux thé qui nous est servi à volonté. Dernier repas en Thaïlande, dernière bonne impression.

Le jeune chauffeur de taxi nous menant à l’aéroport nous énerve un peu. Amnoay n’ose rien dire, moi je me révolte, car il nous promène dans Bangkok pour faire monter le compteur. C’est une tactique qui est devenue presque coutumière parmi les chauffeurs de taxi que je finis par détester. J’ai beau dire au gars que je connais la ville et que je ne suis pas dupe, il ricane bêtement en prétendant me faire éviter les bouchons. Quand nous arrivons sur l’autoroute, il fait du slalom entre les voitures en doublant aussi bien à gauche qu’à droite et je me rends compte qu’il utilise peu ses rétroviseurs et qu’il est tout à fait incapable de jouer dans « Bullit ». Je lève la voix, lui dis qu’il conduit comme un débutant et je le prie de ralentir. Il s’exécute aussitôt, car il sent que je suis un peu énervé.

À l’aéroport, il y a une queue jusque dans le hall avant d’entrer dans l’immense salle de contrôle des passeports. Ce nouvel aéroport de Suvarnabhumi n’est vraiment pas au point. Que ce soit à l’aller ou au retour, je regrette toujours l’ancien aéroport de Don Muang où tous ces inconvénients n’existaient pas.

La fouille avant d’avoir accès au satellite d’embarquement est de plus en plus méticuleuse et je me demande si, un jour, on ne va pas nous mettre tous à poil ? Il faut enlever la ceinture, les chaussures, vider les poches… C’est à la fois contraignant et rassurant. La vie était tout de même plus simple avant le triste 11 septembre !

Dans l’avion de Lufthansa, nous avons droit à un whisky en apéritif, un délicieux repas arrosé de bon vin rouge, le personnel est aux petits soins avec les passagers, mais je n’arrive pas à dormir, car les sièges sont peu rembourrés et on n’a même pas la place de bouger. Pour mettre le maximum de passagers dans les avions, on les compresse un peu !

 

Jeudi 1° mars 2012.

Francfort – Coslédàa-Lube-Boast.

À Francfort, nous avons presque deux heures de transit, mais on n’a pas le temps de s’ennuyer, car la fouille des passagers est encore plus sérieuse qu’à Bangkok. Il faut faire la queue, montrer patte blanche…

Quand j’arrive dans le hall de l’aéroport de Toulouse, je sens que je suis vraiment au pays, car non seulement les gens parlent français, mais en plus ils ont l’accent du sud ! Je ne me sens pas bien à Bordeaux, j’aime Toulouse, la ville de briques, ville rose, ô Toulouse.

Nous prenons un train couvert de tags. On ne sent pas les cahots, mais l’on ne peut pas aller prendre l’air sur le marchepied. Nous sommes en France !

Quand Gilbert Cazenave vient nous chercher, nous avons tellement de choses à nous dire que nous parlons d’autres choses, comme si nous ne nous étions jamais quittés. Amnoay retrouve son jardin un peu flétri, car il y a eu des matins rigoureux avec des températures allant jusqu’à moins douze. Aujourd’hui il fait une chaleur printanière, et c’est bien, je suis en chemisette manches courtes et je n’ai pas froid… Ce sera plus facile de s’acclimater.

 


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Dernière modification: 16/09/2013