Dernière modification: 15/06/2015

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Sommaire "Mes voyages"

Sommaire carnet de bord


Pour ceux qui voyagent en ce moment en Asie du Sud-Est, le texte intégral du
Carnet de voyage. 2014 à 2015

en Thaïlande, au Laos, au Cambodge.

(sans photos)

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Voyage

en

Asie du Sud-Est

2014 – 2015.

 

Alain Menjot

Samedi 25 octobre 2014.

Coslédaà-Londres.

Gilbert et Annie C nous prennent à la maison à 13 h. Il fait une belle journée digne des meilleures périodes de l'été. Route tranquille jusqu'à Toulouse. Les formalités, dans l'aéroport, ne sont pas plus sévères que d'habitude. Notre avion de « British Airways » décolle à 18 h comme prévu. Nous avons juste le temps, dans l’avion, de boire une bière (hollandaise) et de manger un sandwich mexicain, et nous voici à Londres. Nous n'avons aucun mal à trouver le bus pour rejoindre notre hôtel, car mon anglais est largement suffisant pour ce genre de démarche. De plus, les gens sont accueillants et prennent le temps de rendre service. Ils nous recommandent même le bus gratuit, non loin de celui qui nous reviendrait à cinq livres* chacun. Très bien, ça payera notre déjeuner demain. Le chauffeur, un « importé des Indes » ne semble pas connaître la ville plus que nous. Il passe devant l’hôtel sans s’arrêter. Heureusement qu'un passager le rappelle à l'ordre sans quoi nous partions pour la lointaine banlieue. Il nous laisse à l’arrêt suivant, et il nous faut donc marcher sur deux cents mètres en traînant nos bagages. Il est vingt heures, il fait plutôt froid et je suis en tenue légère. À l'hôtel « Thistle London Heathrow Terminal 5 », C'est comme si l'on nous attendait. J'avais réservé par internet, et l'on nous remet une carte à insérer dans la porte, et notre chambre nous semble un coin de paradis. C'est l'hôtel le moins cher du secteur de l'aéroport (51£), mais je trouve qu'il y a suffisamment de confort. Il y a même une planche et un fer à repasser, alors Amnuai se met à défriper ses nippes. Nous serons vraiment présentables demain.

* une livre ( £ ) vaut environ 1,5 €.

 

Dimanche 26 octobre 2014.

Londres - avion vers Bangkok.

Nous sortons de l'hôtel et nous attendons le bus gratuit de l'aéroport. Je fais un brin de causette avec un couple d'Anglais. J'arrive à comprendre ce que je dis, mais j'ai beaucoup de mal à saisir leur réponse. La langue anglaise pratiquée en Angleterre n'a rien à voir avec celle que pratiquent les non-anglophones que je rencontre au cours de mes voyages. Il me semble même que ces satanés Anglais font exprès de « bouffer les mots ». Et puis ils estiment que le monde entier parle anglais et qu'ils n'ont donc aucun effort à faire pour communiquer dans un autre langage. C'est à nous de nous adapter !

Dans l'aéroport, le café est deux ou trois fois plus cher que dans un bar en France, et les repas proposés dans les « espaces repas » ne valent pas le prix prohibitif demandé. Grâce à mon anglais presque parfait, nous réussissons à trouver un petit supermarché où l'on vend des plats cuisinés et où nous faisons un super repas sur un banc, dans le hall.

L'avion décolle à 14 h 55, avec une précision que je ne connaissais que chez les Allemands de Lufthansa. Nous avons, comme voisin, un Laotien très sociable avec qui nous sympathisons tout de suite. Au moment de l'apéritif, comme l'hôtesse nous avait oubliés, nous avons droit à une double dose : Amnuai a deux bières, et nous, deux whiskies. Avec le vin servi pendant le repas, ça fait une bonne thérapeutique contre l’ennui : nous allons dormir comme des loirs.

 

Lundi 27 octobre 2014.

Bangkok.

L’avion n’a pas survolé l’Ukraine au cas où quelque missile serait venu copuler en plein vol avec notre Boeing 777. Nous prenons un couloir survolant l’Afghanistan. Je ne sais pas si c’est mieux ? Au petit matin nous longeons le sud du Népal et nous avons droit au spectacle des sommets de l’Himalaya se détachant en dents de scie sur un ciel cuivré, au-dessus d’une mer de nuages véritable patchwork de mauve, bleu gris et blanc cotonneux. Du Myanmar, on aperçoit, de temps en temps, dans une trouée de nuages, le serpent ocre d’un fleuve aux rives désertes.

La descente sur Bangkok est toujours aussi lumineuse : un miroir de rizières puis d’étangs… nous survolons un pays liquide.

Nous sortons de l’avion vers 9 h 00 comme prévu, par le tunnel du « satellite », nous récupérons nos bagages, nous prenons le train climatisé jusqu'à Makasang, dans Bangkok, et ce n'est que lorsque nous sortons de la gare pour attendre le taxi que nous nous rendons compte de la chaleur étouffante. Ces 32° ajoutés aux 90% d'humidité, ça fait un cocktail qui nous assomme comme un grand coup de massue sur la poitrine. Nous nous réfugions à l'hôtel « S 6 » sur Sukhumvit comme des naufragés sur une île peuplée de cocotiers.

En allant à la banque du soi 33, nous passons devant le « Crown », mon ancien hôtel qui a fermé l'an dernier, et nous avons la joie de le trouver en plein chantier. Je m'attendais à un champ de ruines et parmi les ouvriers qui repeignent, rénovent et font du neuf avec du vieux, je trouve un responsable qui m'affirme que l'hôtel sera à nouveau ouvert pour les fêtes de Noël. Il y a trente-quatre ans que j'en ai fait mon pied à terre, et le voir disparaître était un peu comme voir une partie de mon passé m'échapper !

Le soir, nous allons dîner au « Suda », le restaurant du soi 14 qui ne désemplit pas à l'heure des repas. On y trouve une cuisine thaïe sans fioritures, des plats authentiques pour un prix correct, même si la clientèle est principalement composée de « farangs ». Personnellement, je préfère manger ici que dans un de ces établissements « BCBG » où l'on sert du vin du Chili comme s'il s'agissait d'un cru millésimé !

Il fait un de ces orages tropicaux qui ne parviennent même pas à rafraîchir l'atmosphère.

 

Mardi 28 octobre 2014.

Bangkok.

Nous avons bien dormi et bien récupéré. Nous consacrons notre journée à rechercher la « bonne affaire » dans les supermarchés. Vêtements, électronique, objets usuels, tout augmente, et les bonnes affaires sont rares. En cours de soirée, nous musardons sur le trottoir de Sukhumvit, (entre les soi 1 et 21) changé en marché de nuit. On y trouve tous les gadgets qui paraissent soudain indispensables mais dont on ne se servira jamais. Nous dînons au restaurant de l’hôtel. C’est délicieux, pas cher, et nous sommes les seuls clients. Les touristes préfèrent les restaurants ouverts sur la rue ( du soi 8 ), avec une musique assourdissante et la possibilité de fumer. Je suis étonné de constater que parmi la population de gens qui voyagent, une grande majorité sont des fumeurs.

 

Mercredi 29 octobre 2014.

Bangkok.

Le contrecoup du voyage, l'humidité, les passages incessants de l'environnement trop froid des locaux climatisés à des rues à la chaleur étouffante ont raison de ma résistance physique. Je suis annihilé, écrasé, mou et lourd comme une éponge.

Nous dînons au Soi 14 avec Piew le petit fils d’Amnuai ( qui avait revêtu la robe de moine pour un stage dans un monastère au début de l’année 2014 ), et sa nièce « Têngmo ». Il faut préciser que la jeune fille est nettement en surpoids depuis sa plus tendre enfance, alors on l’appelle « Têngmo », ce qui signifie « pastèque » ou même « citrouille ». Par décence, on ne garde que le diminutif « Mo », mais pour les Thaïs, cela n’a rien de péjoratif. Les gens ont souvent un surnom correspondant à une image qui leur ressemble. « Sao » ( triste ) est très répandu ainsi que « Lek » ou « Noï » ( petite ). J’en connais même une qui s’appelle « Namfon » ( eau de pluie ) peut-être tout simplement parce qu’il pleuvait quand elle est née !

 

Jeudi 30 octobre 2014.

Bangkok – Surin.

Aujourd’hui, nous partons à Surin, chez Amnuai. Je serais bien resté un jour de plus à Bangkok, mais elle a hâte de retrouver sa maison.

Le déjeuner compris dans le prix de la chambre est si copieux ( on peut choisir ce que l’on veut dans le menu restaurant ) que je sens que je peux tenir le coup durant les cinq ou six heures de train.

Le chauffeur de taxi prétend qu’il y a des bouchons, donc il ne veut pas mettre le compteur et double le tarif. Nous acceptons, car la différence ne vaut pas la peine de rester une demi-heure à chercher un autre véhicule.

Le train n’a que dix minutes de retard. C’est un de ces trains de quatre voitures qui sont toujours plus rapides que les longs convois, mais les moteurs diesel sont sous le plancher, et au bout d’un moment on ne sait plus si c’est la chaleur ou le bruit qui sont le plus pénibles. L’air qui entre par les fenêtres est chaud et humide, je me sens collant comme un caramel dans un sauna ! Au bout d’une heure, je n’arrive plus à garder les yeux ouverts, je somnole, je goutte, je fonds, je me prends à imaginer des cascades aux embruns glacés. Nous n’échangeons pas une parole, et je remarque que les autres passagers ont l’air aussi assommés que moi.

Nous approchons de Surin. Amnuai est de plus en plus fébrile.

Chulomphon ( son fils ) devait venir nous chercher à la gare, et dans le dernier quart d’heure, il prétend avoir une roue crevée. ( Je n’en crois rien !) Il nous laisse donc nous débrouiller. Nous prenons un touk-touk pour parcourir les cinq derniers kilomètres. Pendant les huit mois de notre absence, il a installé un « punching-ball » pendu à un affreux portique métallique devant notre fenêtre, il a mis des meubles, simples étagères, dans le salon, une énorme machine à laver et un vieux réfrigérateur tout rouillé dans la cuisine, la télé ne marche plus, car le fil de la parabole est arraché, la glacière a disparu et le carrelage est aussi propre que le plancher d’une grange. Il a quarante-six ans, ses nombreuses « mia noy » ( maîtresses ) ont eu raison de la patience de sa femme, alors il a jeté son dévolu sur notre maison pour en faire sa garçonnière. J’ai l’impression d’avoir été trompé, abusé, et je comprends ce que signifie le terme « violation de domicile ». Mon état de fatigue ne me prédispose pas à la patience, et je rouspète, et Amnuai défend son fils, et on se dispute. Tiens, le voilà qui pointe le bout de son nez. Il me salue de son « waï » le plus avenant ( mains jointes au niveau du visage ), mais devant ma tronche rébarbative, il fuit comme ces chiens que l’on chasse à l’heure du repas. Il croyait peut-être que j’allais lui faire un peu de place…

Si je raconte tout ça, ce n’est pour étaler mes problèmes personnels, c’est tout simplement parce que ça se passe presque toujours ainsi quand un membre de la famille est parti « faire fortune » chez les « farangs ». Il n’est d’ailleurs pas rare que la maison soit squattée et que le malheureux soit obligé, à son retour, soit de supporter toute la famille, soit de trouver un autre logis.

Pour conclure, je dirai enfin que Chulomphon étant arrivé avec sa voiture climatisée a oublié de nous apporter ne serait-ce qu’une bouteille d’eau fraîche. Je suis sûr qu’il croyait que j’allais lui payer le restaurant !

 

Vendredi 31 octobre 2014.

Surin.

Après les problèmes d’hier, l’ambiance est très tendue entre Amnuai et moi.

Je ne bouge pas de la maison, mais je sens que je vais devoir partir loin, disparaître, aller faire un stage sous les cocotiers au bord de la mer bleue !

 

Samedi 1 novembre 2014.

Surin.

Je vais en ville et je repère un vélo qui me conviendra pour « aller loin ».

 

Dimanche 2 novembre 2014.

Surin.

Chaleur, écrasante chaleur, orage et grosse averse le soir, mais le thermomètre reste coincé à 30°, alors, avec l’humidité en plus, on ne peut pas parler d’averse « bienfaisante » !

 

Lundi 3 novembre 2014.

Surin.

Je vais acheter mon VTT. J’ai amené la selle, les pneus et les pédales de France. On ne voit pratiquement pas de cyclistes sur les routes, et pourtant ce petit magasin de Surin est étonnamment bien achalandé. Il existe un club de « vététistes » dans la ville, cela explique tout. Faire du cyclisme en Thaïlande est très dangereux, car, dans le trafic, le cycliste n’est absolument pas respecté. La hiérarchie est la suivante : le camion est roi, juste avant le car qui en impose aux voitures qui bousculent les motos qui frôlent les cyclistes… Et le pauvre bipède ? Même aux passages pour piétons, il lui faut se méfier !

 

Mardi 4 novembre 2014.

Surin.

Je reste « au chaud », à la maison. 31° dans le salon, ça ne donne pas envie d’aller se dessécher sur les routes !

 

Mercredi 5 novembre 2014.

Surin.

Ciel d’un bleu pur. Avec 29° dans le salon à 9 h 30, j’ai l’impression qu’il fait frais. Je vais essayer ma « bécane » et faire un test pour éprouver ma résistance à fondre comme « Sire au soleil » ( Je pense à Louis XIV !)

 

Du jeudi 6 au jeudi 20 novembre 2014.

Surin.

C’est la période des moissons. Les vastes rizières d’un vert criard sont devenues blondes : le riz est mûr. Il y a quelques années encore on moissonnait avec des faucilles en jacassant et en s’interpellant, la tête couverte d’un chapeau de paille. Le travail était pénible, mais il y avait un côté convivial entre voisins qui donnait presque un air de fête. Depuis deux ou trois ans, c’est une moissonneuse montée sur chenilles, semblable à un gros insecte boiteux qui se charge du travail.

De temps en temps, le riz est déversé sur des bâches étalées sur… la route longeant la rizière. Il ne reste presque plus de place pour la circulation des véhicules, mais le riz, aliment de base, est sacré. Alors, tout le monde supporte. J’ai même vu du riz sécher sur la bande d’urgence de la grande route à quatre voies !

 

Vendredi 21 novembre 2014.

Surin - Ubon.

Je me fais violence pour partir vers d'autres horizons.

Du vélo le matin, puis chaise longue tout l'après-midi, ça commence à me lasser. Mon visa arrive à échéance le 25, je dois donc sortir du pays pour avoir droit à rester à nouveau deux semaines ou un mois, je ne sais pas, car ça change suivant l'humeur des dirigeants du pays. Il me faut donc aller au Laos. Je pars à la gare de Surin à quatorze heures, car mon voyage commence par la voie ferrée. C'est certainement moins fatigant, mais c'est surtout parce que les deux cents kilomètres qui séparent Surin de Ubon sont vraiment sans intérêt sur une route très fréquentée, et en plus, j’aurais des rafales de vent dans le museau. Amnuai m'a escorté en moto jusqu’à la gare. Le train n'a que dix minutes de retard. Le vélo doit certainement voyager en première classe, car le transport de la bicyclette est plus onéreux que mon billet ( 90 bahts au lieu de 80 pour moi ). Nous allons « bon train ». Les vitres baissées laissent entrer un air presque doux, il n'y a pas grand monde ni grand bruit, car tous les passagers semblent assommés. De temps en temps, un marchand de boissons fraîches ou une vendeuse de poulet rôti viennent rompre le silence en vantant leur marchandise : « nam yen ! », « khay khao niêo ! »...

Le terminus du train n'est pas à Ubon, mais à Warin, à six kilomètres. Pour moi, cela n'a aucune importance, car je vais dans un hôtel que je connais à côté de la gare ( hôtel « Gulap » ). Ma chambre est au premier étage, mais cela ne m'empêche pas de monter l'escalier en portant mon vélo sous le regard abasourdi d'une employée qui n'a jamais vu un cycliste emmener sa monture au premier étage. Elle est aussi surprise que si elle voyait un cow-boy monter les escaliers avec son cheval !

Le soir, je me sens un peu seul. Je vais me consoler en allant siroter une grande bière « Chang » glacée, et en dégustant du canard rôti. Le patron est flatté, car j'en prends deux fois. À quarante bahts ( un euro ) la portion, ce n'est pas la peine de rester sur sa faim.

 

Samedi 22 novembre 2014.

Warin - Phibun.( 43 km )

J'ai mal dormi, car les moustiques m'ont dévoré les pieds, alors j'ai dû mettre le ventilateur, mais comme il tournait trop vite, j'avais froid. Alors, je me suis mis sous la couverture, mais j'avais trop chaud...

Je suis réveillé à six heures, mais je ne pars qu'à huit. J'attends que le soleil soit un peu haut, car je vais vers l'est et je n'ai pas envie que les usagers de la route arrivant derrière moi aient le soleil en pleine figure. La route est toute droite, toute en faux plats, montant ou descendant. Le trafic n'est pas très important, je ne me sens pas en danger. La route n'est plus bordée de rizières comme vers Surin, du moins je ne les vois pas, car une haie ininterrompue d'eucalyptus ou de buissons me cache le paysage. Je m'ennuie sur ces longues lignes droites. Un cycliste équipé d'un vélo dernier cri « Pinarello », cadre carbone et jantes profilées me rattrape. Nous faisons un long bout de chemin ensemble, et nous roulons à vingt-sept kilomètres-heure. Nous prenons le temps de nous reposer dans un de ces petits abris bordant la route. Il s'appelle Boonlua, il fait des compétitions, mais les épreuves sont rares. Le cyclisme n'est absolument pas populaire en Thaïlande où l'on ne s'intéresse qu'à la boxe et au football. Il faudra que le Tour de France parte un jour de Bangkok !

Sur ces routes de Thaïlande, je roule parmi les odeurs : parfum entêtant d'un fromager en fleur ou d'un buisson de jasmin, puanteur du cadavre d'un animal heurté par une voiture et jeté au fossé, fumée âcre des moteurs de motos, fumet de grillades de poulet ou de brochettes de viande de porc vendues sur le bord de la route dès sept heures, et partout ces subtils effluves de foin ou de paille sèche. Boonlua roule à côté de moi sur la ligne de la bande d'urgence ou carrément sur la chaussée. Il ne peut pas serrer sur le bas-côté comme moi, car la bande d'urgence est constellée d'éclats de verre que ses pneus fins ne supportent pas. C'est bien pour cette raison que j'ai choisi le VTT, même si mon vélo de treize kilos est moins performant ! À l'entrée de Phibun, mon compagnon m'abandonne, car il revient à Ubon par une autre route. Je vais à l'hôtel « Phiboonkit » où pour deux cent cinquante bahts j'ai une chambre très correcte avec ventilateur et salle de bains propre. La douche froide me redonne des forces. À une heure je vais manger une soupe de nouilles et je pars rôder dans le quartier du marché. Les gens sont avenants, bavards, curieux. Un rien les intrigue et le fait de pouvoir parler avec moi les amuse. Ils devinent par eux-mêmes que je suis marié avec une Thaïlandaise, mais ce qui les étonne, c'est que je voyage seul. Ici, à part les ascètes ou les mendiants abandonnés de tous, personne n'est seul.

Le soir, je vais au « Big C », ( cette chaîne de supermarchés a repris les « Carrefour » ). J'ai marché pendant deux kilomètres, encore une chose qui étonne les gens, car eux, ils ne marchent jamais : ils utilisent les motos taxis. Le magasin ferme à huit heures, j'ai juste le temps d'acheter trois babioles. Il faut que je me dépêche de trouver un restaurant, car les établissements fermeront les uns après les autres dans quelques instants. Quand je reviens à l'hôtel à neuf heures, le rideau métallique est baissé. Heureusement que j'avais repéré une autre entrée dans la ruelle de derrière !

 

Dimanche 23 novembre 2014.

Phibun - Chong Mek.( 45 km )

Le ciel légèrement couvert et le soleil voilé rendent le voyage plus agréable. 25 degrés, pas de vent, c'est parfait ! Sur la large route à quatre voies, je suis pratiquement seul. Je pensais m'arrêter à Sirinthon, au bord du lac. Il n'y a rien, à part un hôtel qui a pourtant l'air bien et pas cher. Je décide de continuer et de faire les vingt kilomètres me séparant de la frontière. Je roule maintenant sur une autoroute toujours aussi peu fréquentée, mais il est neuf heures et le soleil a fait son apparition. De plus, la route ne cesse de monter et de descendre en longues lignes droites semblables parfois à des toboggans. J'ai chaud, très chaud, l'air est à plus de trente degrés, et c'est surtout le soleil qui est devenu cruel. Sous les tropiques, il monte très vite à la verticale. J'arrive à Chong Mek comme un canard laqué : rouge et luisant !

Ce village artificiel aux boutiques alignées le long de la rue menant à la frontière ne m'est pas sympathique. Je visite un petit hôtel sordide : lit aux draps crasseux, télé noire de poussière, pas de fenêtre, des trous au plafond, des nuées de moustiques dans la salle de bains et un gros cafard mort dans la cuvette des WC... 250 bahts ! Je m'échappe presque et trouve une chambre claire et propre juste à côté pour 200 bahts.

Le soir, j'ai du mal à trouver un restaurant : le village est désert.

 

Lundi 24 novembre 2014.

Chong Mek - Paksé. ( 50 km )

Lever à cinq heures, quelques biscuits et un verre de chocolat au lait comme déjeuner dans un coin de ma chambre et je passe la frontière à six heures et demie. Le policier thaï s'intéresse à mon vélo, non pas pour me faire payer des taxes, mais parce qu'il aime le cyclisme. Il me montre une photo de son VTT sur son téléphone. Du côté laotien les policiers trouvent amusant le fait que j'aille au Laos en vélo alors qu'il y a des bus climatisés.

Il est sept heures quand je me lance sur la large route au revêtement parfait et très roulant. On roule à droite au Laos... en principe ! Au bout de huit kilomètres, la chaussée devient plus étroite et la plupart des ornières se trouvant sur la bordure, m'obligent sans cesse à aller vers le milieu de la route. Les piétons traversent sans regarder, les motos roulent aussi bien à droite qu'à gauche, et il me faut sans arrêt dépasser de gros motoculteurs tractant une remorque. Le paysage est tout à fait inintéressant : rizières desséchées, arbres rabougris et petites maisons bancales ou villas en construction. Partout des écoliers qui font parfois plusieurs kilomètres avant de rejoindre leur école. Dès huit heures le soleil commence à chauffer. Il me tarde d'arriver à Paksé.

Je vais au « Nang Noi G.H », comme tous les ans et je suis accueilli chaleureusement. La chambre ( 70.000 kips soit 7 euros ) est agréable. Je vais voir Mr Vong le patron de « Sabaidee G.H » et nous parlons de tout pendant une heure, comme de vieux amis.

Le soir je vais boire mon verre de vin de Californie avec des frites en apéritif, puis je trouve deux Français du Mans avec qui je passe un moment.

 

Mardi 25 novembre 2014.

Paksé. ( 20 km )

Je sillonne les rues désertes de la ville dès six heures. Je longe le Mékong dont les rives sont enlaidies pas des baraquements semblables à des gourbis faisant office de buvette ou de restaurant. Cet endroit pourrait être très agréable s'il était agencé différemment. Paksé a beaucoup évolué ces cinq dernières années, mais tout ne peut pas changer spontanément. Le Laos suit une évolution un peu trop rapide ; les habitants découvrent une société de consommation qui leur crée des besoins qu'ils n'ont pas les moyens de satisfaire. La drogue et la délinquance font leur apparition.

Je traverse le long pont sur le Mékong et je décide de grimper jusqu'au grand bouddha assis qui domine la vallée. La route cimentée part je ne sais où au pied de la colline boisée, puis au bout de deux kilomètres, elle se met à grimper avec un si fort pourcentage que je me retrouve en équilibre sur les pédales ! Le calvaire dure une éternité, soit deux kilomètres. Je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que j'ai peur de ne plus pouvoir repartir, mais je décide de ne pas mettre pied à terre. Alors à certains moments le compteur indique deux kilomètres à l'heure ! Juste suffisant pour rester en équilibre. J'atteins enfin le sommet et lorsque le bouddha apparaît au détour du chemin, la récompense est à la hauteur de mes efforts. Il est là, colossal, doré, étincelant au soleil, dominant un panorama bleuté dans lequel le ruban du Mékong scintille sous la lumière d'un soleil encore bas. Je domine toute la ville de Paksé, et je vois les nouveaux quartiers cernant le centre.

Quand je reviens à l'hôtel, vers huit heures, je retrouve les Français du Mans. Hier soir, ils parlaient de partir à six heures... Ils sont un peu comme les Laotiens, ce ne sont pas des « lève-tôt ».

Toute la journée, je la passe dans ma chambre à lire ou à faire la sieste sous le ventilateur. Dans les rues, c'est une fournaise, jusqu'au moment, vers quatre heures, où une bonne averse vient détremper le décor sans réussir à rafraîchir l'atmosphère.

À sept heures je vais boire un verre de vin de Californie ( un rouge Cabernet correct ) en mangeant des frites avec deux Savoyards rencontrés le matin, puis je vais boire ma bière « Lao » en mangeant un « khao thom » ( soupe de riz ) au Daolin restaurant.

 

Mercredi 26 novembre 2014.

Paksé.

J'ai décidé qu'aujourd'hui c'est jour de repos : pas de vélo ! Je vais à la banque où l'on me donne deux millions et demi de Kips, et au marché central. Il y a une dizaine d'années, on a bâti un grand marché sur trois niveaux, avec un immense hall central, avec des escalators qui étaient, à l'époque, l'attraction de la ville. Au premier niveau, c'était les vêtements dont la plupart venaient de Thaïlande, au premier étage des restaurants et un supermarché, et au troisième niveau différentes boutiques. Je trouvais curieux, vu le faible pouvoir d'achat des Laotiens qu'on ait eu l'idée de mettre en place ce centre commercial. Aujourd'hui, ces lieux sont d'une tristesse ! Il n'y a personne et seuls le rez-de-chaussée et le supermarché vivotent encore. Le Laos évolue, mais le pouvoir d'achat ne suit pas, alors les consommateurs s'endettent et ne suivent pas cette évolution. Le pays n'attire pas les investisseurs, donc il manque d'industrie. Bientôt, Paksé se trouvera sur le grand axe Saigon-Bangkok et certainement un jour sur la voie reliant l'Inde au Vietnam.

 

Jeudi 27 novembre 2014.

Paksé - Ban Phou. ( 45 km )

Je pars à sept heures et le soleil levant est déjà bien chaud. Je traverse le grand pont, ( à cet endroit le Mékong a 1300 m de largeur ) et je longe la rive droite du fleuve jusqu'à Champasak. Je suis déçu, car il y a toujours d'affreux buissons ou des haies qui m'empêchent de voir le fleuve. À ma droite une montagne boisée ou des terrains le plus souvent en friche. Quand ce sont des rizières, elles sont toutes jaunes et desséchées. Je traverse Champasak, et je continue jusqu'à Ban Phou et je m'installe à Phimphone G.H ( 5 euros ). Il n'y a personne, pas un client, pas un touriste. Je suis tout seul, rien d’autre à faire que de me coucher tôt et d’attendre demain. En voyage, il faut prendre le temps de s'ennuyer !

 

Vendredi 28 novembre 2014.

Vat Phou - Pha Thum Phon ( 45 km )

Il me tarde de quitter cette auberge triste à mourir, alors dès le lever du soleil, je suis sur la route sans prendre le temps de déjeuner. Je double des écoliers et des écolières se rendant au groupe scolaire du village de Champasak. Ils portent tous la tenue obligatoire : jupe longue ou short bleu marine ou noir suivant l'âge, et chemisier blanc. On distingue tout de même les fillettes des familles plus fortunées, car elles ont agrémenté le bas de leur sarong d'une pièce de soie aux couleurs chatoyantes, et leur chemise s'orne de délicates broderies. Ce n’est vraiment pas facile d'uniformiser les classes sociales ! Je repère un restaurant à l'air cossu plein de touristes d'un certain âge, Français de surcroît. Aucune échoppe de nouilles n'étant encore ouverte, je m'arrête, espérant trouver un bol de soupe. Les Français s'amusent un peu de ma tenue cycliste qui « détonne un peu dans le paysage » me dit une dame affublée d'un chapeau de paille. Je constate qu'ils ont de la confiture, du beurre et des croissants sur leur table... Ils font partie d'un groupe qui va visiter le Vat Phu chronomètre en main. Comme les seules soupes proposées au menu sont des « veloutés » de tomates ou de champignons « Knorr », je repars et j'ai la chance de trouver une bonne soupe de canard dans une petite gargote en bord de route.

Je traverse le Mékong sur un radeau peu engageant. Il s'agit d'une plateforme aux planches disjointes posée sur deux barques accolées. Il y a juste la place pour une moto, mon vélo, et quatre passagers. Point de gilets de sauvetage. J'ai bien une chambre à air de rechange pour mon vélo, mais en cas de naufrage, je ne suis pas sûr d'avoir le temps de la gonfler ! Ce qui me rassure, c'est que le « bac » est vieux, le moteur est vieux et depuis le temps qu'il fait la traversée, ce serait vraiment une grande malchance s'il choisissait justement le jour où je suis dessus pour couler !

Je rejoins la route 13, celle qui, depuis le Cambodge, traverse le Laos du sud au nord pour aller se perdre dans les montagnes du nord de Luang Prabang. Il n'y a pas trop de circulation et on a l'air de tenir compte des cyclistes. Personne ne me frôle. J'arrive à Pha Thum Phon où personne ne peut me renseigner au sujet d'un éventuel logement. Comme j'ai vu une guesthouse à trois kilomètres, je reviens sur mes pas, et c'est alors que je remarque un petit hôtel, le « Tutavan G.H » à 1,5 km du village. Je m'installe ( pour 50.000 k ) dans un petit bungalow en planches où le confort est nettement suffisant. Le problème, c'est qu'il n'y a rien à manger ni à boire. Il me faut aller à la petite buvette voisine, jouxtant un garage. C'est un peu bruyant, ça sent l'essence et on ne peut me proposer qu'une soupe de nouilles.

L'après-midi je reviens au village pour acheter des bananes et des biscuits. En fin d'après-midi je peux boire une bière fraîche, mais on ne sert plus de soupes et la buvette ferme à six heures. Je reste à regarder le ciel s'assombrir au-dessus de la montagne en forme de téton qui domine Vat Phu. J'ai fait quarante kilomètres et je suis juste de l'autre côté du Mékong. À six heures il fait nuit, la circulation sur la route 13 s'est calmée, je suis le seul client dans la guesthouse et je reste un peu sur la terrasse de mon bungalow à observer un gros gecko qui gobe les insectes qui passent à sa portée.

 

 

Samedi 29 novembre 2014.

Pa Thum Phon - Don Không. (83 km)

Pas de moustiques, pas faim, pas chaud, pas froid : j'ai bien dormi. Je reprends la route dès six heures, au lever du jour. Je suis seul sur « la 13 », l'air est frais, le vent est favorable et je roule à bonne allure. La route est monotone, bordée de ces éternels buissons et rizières asséchées, longeant le Mékong que je ne vois jamais, car il est à quelques centaines de mètres derrière les bosquets. Le revêtement est parfois rugueux, avec une grosse épaisseur de gravillons sur les bas-côtés m'empêchant de serrer à droite. Je m'ennuie, fixant la route cinq mètres devant moi et trouvant parfois que les bornes défilent à une désespérante lenteur. Heureusement que quelques troupeaux de petites vaches ressemblant presque à des biches traversent parfois la route : ça me fait une distraction. À partir de dix heures, c'est le défilé des bus et des minibus, des petites fourgonnettes surchargées de paniers, de ballots et où les passagers s'entassent sur d'inconfortables banquettes le long des ridelles.

Au bout de quatre heures de route, j'arrive enfin au bac qui me permet de traverser jusqu'à l'île de Không. J'ai fait quatre-vingts kilomètres sans trop de difficultés, j'ai juste les fesses un peu mâchées à cause du sac à dos et de la route parfois trop rugueuse.

Je vais à l'hôtel « Pon's Riverside » où l'on me propose, pour 60.000 kips, une superbe chambre. Je sens que je vais rester ici plusieurs jours ! Je retrouve Renaud et son copain, Nathaniel sa femme et leur bébé, tous ces gens rencontrés à Paksé. Le monde est petit. Comme je n'ai pas fait de vrai repas depuis quarante-huit heures, j'apprécie vraiment les filets de poulet avec des frites.

La douche froide, le ventilateur, la sieste... Je suis frais et dispos, lorsque le soleil décline, pour savourer ma bière, déguster mon porc au curry et regarder le fleuve se fondre dans les ténèbres, ne laissant que quelques reflets de pâles falots trouer l'obscurité sur l'autre rive.

 

 

Dimanche 30 novembre 2014.

Don Không. ( 42 km )

Vers huit heures, je pars avec Nathaniel, sa femme et leur petite fille de dix-huit mois faire le tour de l'île. Ils arrivent de Kunming, en Chine, avec leurs bicyclettes et la remorque dans laquelle le bébé semble parfaitement heureux. Nous suivons une route constellée d'ornières parmi les rizières rousses et sèches. Dans les villages, les gens s'amusent de voir un bébé dans une poussette tractée par un vélo. Tout le monde nous salue avec bonne humeur : « sabaidee ! Sabaidee ! ». La petite fille semble s'accommoder très bien de ce vedettariat. Elle entre dans la vie par la grande porte : celle du voyage, de la rencontre, des nouveaux paysages.

Le soir, je déguste un poisson haché très fin cuit à la vapeur dans du lait de noix de coco, dans une feuille de bananier. Cela vaut bien notre foie gras ! Je passe la soirée avec les Savoyards, et comme c'est dimanche, je bois deux bières !

 

Lundi 1 décembre 2014.

Muang Không.

Tous les Français sont partis, les uns en vélo hier, les autres ce matin en bateau. Ils sont à Don Det où je risque de les retrouver demain. Aujourd'hui, c'est « jour de repos » pour moi : je ne touche pas au vélo. Il est garé à côté de mon lit, il dort debout. Le ciel très couvert le matin s'orne de superbes nuages blancs dans la matinée. Un léger vent du nord rafraîchit l'atmosphère. Il fait 26°, je regarde l'eau frémir sous la brise : le fleuve semble s'être arrêté !

Il n'y a pas beaucoup de touristes ; on sent bien que la crise est mondiale. J'étais à ce même hôtel-restaurant il y a huit ans et je constate que les prix ont baissé. Il faut bien attirer à nouveau une clientèle qui devient de plus en plus économe.

 

Mardi 2 décembre 2014.

Muang Không - Don Det. ( 33 km ).

Ces jours-ci, le fleuve est sillonné de longues barques pouvant contenir jusqu'à cent rameurs. Ce sont les gens des villages qui s'entraînent pour les régates du week-end prochain. Ces longues barques sont rangées sous un hangar spécial dans le temple. On les sort de temps en temps pour des compétitions qui voient s'affronter les rameurs des quartiers ou des villages différents. C'est l'occasion de faire une grande fête et aussi de faire des paris... Ici, on prépare la fête: les marchands de "tout ce qui peut se vendre" sont en train de s'installer, et les manèges vocifèrent.

Je déjeune avec une grande soupe de nouilles, et bien que j'aimerais passer ma journée à flemmarder en regardant glisser les eaux jaunes du fleuve, je pars pour Don Det. Je traverse le nouveau pont. Je suis pratiquement seul sur la route qui rejoint la « 13 ». Au lieu de prendre la nationale, je suis une route parallèle pendant cinq kilomètres pensant rouler au bord du fleuve, mais je suis déçu, car je ne vois pas le Mékong à un seul moment. La route est pleine d'ornières rebouchées avec une terre jaune qui fera un beau mélange boueux à la prochaine pluie. Je traverse des villages aux maisons de bois et il y a toujours quelqu'un pour me crier « sabaidee ». J'ai les doigts sur les poignées de freins, car il faut rester vigilant : les camions roulent plutôt à droite, les voitures et les motos font du slalom entre les ornières, et tout ce qui marche par terre est au milieu. Volailles, cochons, bétail, piétons, petits enfants, vieillards, il me faut éviter tout ce petit monde. J'arrive au marché et alors là, c'est indescriptible ! Heureusement que j'ai une sonnette ! Au bout de cinq kilomètres je retrouve la « 13 » écrasée de soleil et sillonnée de gros cars se rendant au Cambodge ou de « 4x4 » rutilants roulant à tombeau ouvert. Je regrette presque le chaos de tout à l'heure. Sur la route, je trouve de temps en temps, des fresques bien curieuses, dessinées à la peinture blanche. En effet, lorsqu'il y a un accident, les policiers décalquent les contours des véhicules et des victimes sur la route. Cela donne des tableaux étonnants parfois, ressemblant à des œuvres de Miro. De plus, c'est très éducatif pour les enfants. Quand la maman passe avec ses rejetons sur les lieux de l'accident, elle dit à ses enfants: "Voyez, ce dessin, c'est votre papa qui a été écrasé le mois dernier parce qu'il traversait sans regarder!" C'est bien pour la famille, non?

Il est onze heures lorsque j'arrive à Nakassang. Je prends le bateau vers Don Det avec deux autres cyclistes néo-zélandais. Ils chargent parfois leur bicyclette dans le car lorsque l'étape leur paraît ennuyeuse. Petit détail : notre barque a dû revenir au ponton pour récupérer mon sac à dos que j'avais oublié sur un banc. J'ai failli perdre d'un seul coup mon argent, mes cartes bancaires et mon passeport... Heureusement que les Laotiens sont honnêtes !

Don Det : des touristes partout, à pied, à bicyclette, en moto dans l'étroite ruelle entre deux rangées de restaurants et de bungalows. C'est curieux comme les êtres humains se sentent rassurés quand ils sont « les uns sur les autres ». Il est vrai que la plupart sont des citadins qui ont peur de « la nuit noire » et du silence. Ils sont programmés pour vivre dans la promiscuité. Les ghettos, ça leur convient très bien. Moi, ça m'arrange, car je n'aurai pas droit à la bousculade chez « Bounhomme ». Je longe donc le fleuve sur le sentier de terre pour arriver à mon havre de paix. Il n'y a qu'un client au restaurant, la moitié des bungalows sont libres. Je suis accueilli comme un ami. Bounhomme a acheté une vache pour qu'elle tonde l'herbe parmi les bungalows. C'est moins cher qu'une tondeuse, et faut pas pousser ! Les Laotiens ont des idées !

Ils ne comprennent pas quelle idée saugrenue a pu me pousser à venir sans Amnuai, et quand je leur dis que je suis arrivé en vélo depuis la Thaïlande, alors là ils comprennent que je dois avoir un peu « perdu la boule » ! Ils ont rénové le restaurant qui ressemble maintenant à une salle de repos. C'est ce qu'il me faut. Je mange des crêpes à la banane et au miel et je me laisse aller à une petite sieste, juste pour commencer à m'habituer à retrouver mes habitudes. Ici, je regarde le fleuve glisser, scintillant doucement parmi les îlots de verdure formant les « quatre mille îles » et je finis par croire que c'est moi qui me déplace dans ce voyage immobile, et cela va durer quelques jours.

Dans l'après-midi, j'ai découvert un serpent à côté de mon bungalow. Je ne pense pas qu'il était venimeux, mais je l'ai tué au cas où il aurait été nuisible. Après tout, les crocodiles aussi ils tuent parfois les petits enfants en croyant qu'ils sont nuisibles... C'est la loi de la nature. À la tombée de la nuit, de gros nuages ont viré du fauve au marron, le ciel s'est éteint brusquement, les arbres et les panaches des cocotiers sur l'autre rive ont bleui. C'est alors que de violentes rafales ont soulevé les nappes du restaurant, secoué les arbres, leur arrachant des feuilles emportées par les tourbillons, et de grosses gouttes ont martelé le sol de-ci de-là. Soudain, c'est comme si le ciel nous tombait sur la tête : des trombes d'eau argentées par la lueur des éclairs se sont abattues, inondant tout, ternissant la surface du fleuve. Au bout d'une demi-heure, le calme est revenu et l'on n'a plus entendu que le clapotis de l'eau tombant des toits ou des arbres. Quelques petites grenouilles brunes sont venues faire un tour au restaurant, mais elles n'ont eu aucun succès, leurs cuisses étant rachitiques.

 

Mercredi 3 décembre 2014.

Don Det.

Je commence mon entraînement, car pour être capable de rester des journées entières sans rien faire et sans s'ennuyer, il faut un minimum de préparation psychologique. J'ai décidé de lire ou de relire Alexandre Dumas. Je suis le Roi, j'ai des milliers de pages devant moi ! Ce qui est merveilleux, avec les progrès de la technique, c'est que bien que je sois très limité par le poids de mon bagage, j'ai avec moi, dans une liseuse de quelques grammes l'œuvre complète de Dumas, de Hugo, de Jules Verne, de Zola, presque tous les reportages de Francis Garnier et Henri Mouhot lors de leurs expéditions sur le Mékong au XIX° siècle... Le mauvais côté de ce progrès, c'est que tous les bars, restaurants ou hôtels sont équipés de connexion internet « wifi » ; alors, comme pratiquement tous les voyageurs ont une tablette numérique, on les voit pianoter sur leur petit écran, rire tout seuls en conversant avec leurs amis restés en Europe ou en Amérique. Cela nuit aux relations entre voyageurs et cela ne fait qu'étriquer davantage leur esprit critique. Ils sont restés dans leur pays, ils n'ont quitté ni leurs amis ni leur quotidien, ils sont ici comme transportés devant un écran cinémascope et c'est leur séjour ici qui devient virtuel. Ajoutons à cela le confort de l'hébergement qui s'améliore, l'uniformisation de la nourriture qui devient de plus en plus occidentalisée dans les lieux touristiques et l'on doit bien reconnaître que tout en étant loin, nous sommes restés « chez nous ». Il faudrait être masochiste pour rechercher les conditions spartiates quand le confort existe, alors, bien que, j’évite la chambre air conditionné dans les hôtels, je me réfugie parfois dans les supermarchés ou même les banques pour me rafraîchir. L'an prochain, j'aurai ma tablette numérique, et en regrettant l'isolement du passé, je resterai connecté avec la France. Le monde change, il faut l'accepter tout en gardant le droit de le regretter !

 

Jeudi 4 décembre 2014.

Don Det. ( 12 km )

Vers deux heures, en pleine nuit, je suis réveillé avec la sensation de dormir dans un tambour. Des trombes d'eau s'abattent sur le toit de ma cahute. Elles arrivent par vagues, ponctuées par les roulements de grosse caisse des coups de tonnerre. Dans les pays tropicaux, tout est excessif et devient spectaculaire : il pleut trop, le vent est trop violent, les éclairs réfléchis par le Mékong trop éblouissants, l'humidité colle trop à la peau.

Dès sept heures le soleil chasse les gros nuages éclatants de blancheur et le ciel bleu laisse supposer que la journée sera chaude.

Je m'adonne au farniente habituel, lecture, sieste dans le hamac, puis à quatre heures, quand le soleil décline et que la chaleur tombe, je traverse le village de bungalows où les touristes s'agglutinent... Les pauvres ! Je longe l'ancienne voie ferrée par la piste de terre ocre où les cailloux de l'ancien ballast sont un réel danger pour mes pneus. J'arrive au pont français et je n'ai pas à payer, car on a levé la caisse. Je suis un labyrinthe de pistes jusqu'au péage des chutes. Il faut payer 35.000 kips. La somme a triplé en quelques années, preuve que l'on prend les touristes pour des distributeurs de monnaie. Bien que la somme puisse paraître dérisoire en Europe, puisque ce n'est que 3,50 €, ici elle représente le prix d'un repas. Comme je suis déjà venu aux chutes lors de mes précédents voyages, je fais demi-tour.

 

Vendredi 5 décembre 2014.

Don Det. ( 49 km ).

Je traverse sur un bac vétuste un petit bras du fleuve entre Don Det et Don Som. J'arrive dans un autre monde. Je retrouve une ambiance et un paysage ressemblant tout à fait à l'île de Don Det que j'avais découverte il y a vingt ans.

Les rizières moissonnées, asséchées donnent un aspect désertique à ces champs d'un jaune sale où quelques arbres sauvés du carnage lors de la déforestation du début du siècle dernier dispensent parcimonieusement une ombre qui ne parvient pas à me paraître bienfaitrice tant il fait chaud. L'air est humide après les orages des jours précédents et les ornières boueuses ralentissent ma progression dans un sentier parfois pas plus large que la main. De temps à autre, un bosquet d'où les bambous jaillissent en panache abrite quelques petites vaches rousses ou quelque gros buffle placide. J'aime bien les vaches locales, elles ont l'air doux et me regardent avec intérêt de leurs yeux cernés de noir. Leurs cornes sont embryonnaires et leurs pis pas plus gros que mon poing. Elles traînent derrière elles une corde qui n'est jamais attachée nulle part. Elles sont plus proches de la biche que de la grosse vache laitière de chez nous.

D'après mes renseignements, la traversée de l'île est longue de huit kilomètres ; en réalité c'est seize kilomètres. Curieux comme les gens n'ont aucune notion des distances ! D'ailleurs, ils ne savent pas qu'il y a mille mètres dans un kilomètre, et cela ne les avancerait pas à grand-chose puisqu’ils n'ont aucune idée de la longueur d'un mètre. Par exemple, en ville si vous demandez où se trouve le marché, ils vous donneront le renseignement en minutes. « C'est pas loin, c'est à dix minutes » ( à pied bien sûr ). Alors, pour décrypter le renseignement, vous devez considérer l'âge et l’état physique de votre interlocuteur.

Ici, dans l'île de Don Som, si j'hésite entre deux sentiers les habitants ont du mal à me renseigner, car tous les sentiers mènent au même endroit. Alors, je vais en me fiant à mon intuition. Je dois arriver au nord de l'île : je vais au nord. Parfois, je tombe dans une cour de ferme. Alors, ce sont des éclats de rire d'enfants, des saluts avenants d'adultes, des sourires de jeunes filles... Tous ces gens sont gênés de ne pas parler anglais, mais comme ils maîtrisent plus ou moins le thaï, car ils n'écoutent que la télé thaï, on arrive à s'entendre sur le sentier à suivre. Les fermes sont toutes bâties en bois, sur pilotis, couvertes de tôle. Au rez-de-chaussée, entre les pilotis, sous l'habitation principale, on a rangé quelques outils et l'on a disposé une grande table basse sur laquelle on s'assied pour causer avec les amis en buvant quelques petits verres de « lao-lao », cet alcool de riz qui rend les rencontres plus conviviales, mais qui vieillit prématurément ceux qui en abusent, donnant à leur visage une couleur noire et à leur peau l'aspect d'un vieux cuir basané. Au premier étage, on trouve la pièce commune avec l'inévitable poste de télévision, un coin-cuisine et les différents endroits où l'on déplie les nattes pour dormir. Pas de tables, pas de lits, juste quelques placards et penderies, l'ameublement est réduit à sa plus simple expression.

La description que je viens de faire est celle d'une maison de famille aisée, mais l'on trouve aussi, surtout dans les endroits un peu à l'écart du village, des masures bancales, dangereusement inclinées et qui risquent de chavirer et de se retourner comme une simple boîte au prochain coup de vent. Alors que je m'arrêtais pour demander ma route, j'ai vu une femme sortir précipitamment, récupérer deux petits enfants qui venaient vers moi et les ramener sous la maison comme le ferait une mère poule avec ses poussins. Évidemment, dans ce cas, pas la peine d'attendre une réponse à mes questions, ces paysans isolés n'ont ni l'électricité, ni la télé, ni la radio. Leur univers, c'est la rizière, les quelques volailles et têtes de bétail qui partagent leur quotidien et le « lao-lao ».

Je retrouve le Mékong le long d'un sentier bordé de barrières de bambou, de charmants petits jardins et des petites maisons. Le sentier est toujours aussi étroit et en plus il est fréquenté par de nombreuses motos. Au loin, je distingue, sur l'autre rive, l'imposante masse blanche du nouveau pont. Je me sens rassuré. Ces seize kilomètres m'ont semblé une éternité ; une éternité vingt ans en arrière ! Je traverse sur un de ces bacs sommaires et je retrouve une bonne route asphaltée. Je passe sous le pont et j'arrive, au bout de cinq kilomètres, au village de Muang Không. Tout le secteur est en effervescence. C'est la fête foraine avec ses tirs à carabine, ses toboggans en plastique et son manège. Il s'agit d'un petit train de quatre wagons ou chaque enfant est assis devant un volant qu'il tourne dans tous les sens en faisant « brrrr ». Je traverse les nuages de fumée âcre des grillades de poulet, je longe les étals de marchands de vêtements et les inévitables boutiques de téléphones ou de tablettes.

Je vais manger une soupe de nouilles au « Pon's Riverside » et je reviens à Nakassang par la grande route. Il est deux heures et le soleil est au zénith. Je traverse le pont et trouve les vingt kilomètres qui me restent à parcourir très pénibles. J'ai le vent dans le dos et il me faut rouler à plus de vingt kilomètres-heure pour commencer à avoir de l'air. Pour comprendre la situation, imaginons qu’on installe le vélo d’appartement en plein soleil par une belle journée d’été où le thermomètre dépasse trente degrés, et qu’on pédale pendant une heure… Je ressens une affreuse sensation d'étouffement. Quand, arrivé à Nakassang, je traverse vers Don Det en barque, l'air me semble frais, je recommence à respirer.

Ce soir, comme tous les soirs, je reste au restaurant jusqu'à huit heures. Je suis tout seul, dans le silence, ou presque. En réalité, quand on se donne la peine d'écouter, on perçoit le souffle des grandes chutes de Ban Phapheng, la cohue d'une myriade de grenouilles, sur l'autre rive, le cri du margouillat dans les poutres de la toiture, le son strident d'une cigale dans le gros arbre voisin, et le clapotis du Mékong juste devant moi, à dix mètres. La lune passe parfois derrière les nuages, alors le fleuve devient aussi lumineux que le ciel. Les nombreux îlots touffus prennent des formes fantastiques, et si le pâle falot d'un pêcheur vient jeter une note mystérieuse à ce décor, alors je me sens loin de tout, dans la plénitude d'une de ces soirées tropicales dont il faut s'imprégner religieusement pour l'apprécier à sa juste valeur.

 

Samedi 6 décembre 2014.

Don Det

La journée est vite résumée : je n’ai rien fait d’autre que de laisser couler le fleuve et le temps…

 

Dimanche 7 décembre 2014.

Don Det - Don Không. ( 25 km ).

Je déjeune avec des œufs frits, du pain et du thé, puis je longe le sentier dans l'agglomération de bungalows jusqu'à la pointe de l'île. Il y a affluence sur la plage où l'on embarque pour Nakassang : que des touristes qui partent soit vers le Cambodge, soit vers Paksé. On les entasse dans deux pirogues. Je ne vois pas comment on peut caser mon vélo par-dessus tous les sacs et valises s'empilant à l'avant, alors j'affrète un de ces bacs destinés à transporter des motos ou des colis encombrants. Je préfère payer un peu plus et partir tout de suite. Debout sur la plate-forme, je me prends pour « Aguirre la colère de Dieu » descendant le fleuve sur son radeau. J'espère ne pas finir au milieu des singes ! À Nakassang, la rue est encombrée de piétons, de gens revenant du marché, de touristes allant vers la gare routière ou arrivant par bus, de triporteurs transportant des victuailles vers le petit port pour ravitailler les petits hôtels. Il est passé le temps où Nakassang n'était qu'un petit village traversé par un chemin boueux ou poussiéreux et où l'on avait du mal à trouver un paquet de biscuits. L'invasion touristique devance un peu les aménagements, mais la région évolue tout de même.

Je suis la N13, monotone et sans intérêt, je passe sur le nouveau pont que je commence à connaître et me revoici à Muang Không un lendemain de fête. On démonte les stands, on mange les dernières brochettes, même si elles ne sont plus très fraîches, mais plutôt que de jeter... Les terrains bordant la route sont couverts de détritus, de poches en plastique, de bouteilles. Quelques enfants loqueteux, un sac sur l'épaule, récupèrent les canettes en aluminium et les bouteilles en plastique. On leur en donnera quelques centimes. C'est ça le recyclage. Je m'installe à l'hôtel Pon's, je fais ma lessive et je regarde passer les nuages dans un ciel turquoise au-dessus du Mékong aux reflets d'acier. Sur l'autre rive, à deux kilomètres, un bouddha doré, assis parmi la verdure, domine la crête de la colline. Plus loin, un gros nuage gris s'effiloche et tombe en pluie. Il s'agit d'une de ces averses tombant brusquement, détrempant le sol, changeant la terre jaune en boue rouge et laissant une insupportable humidité.

 

Lundi 8 décembre 2014.

Muang Không - Phia Fay ( 83km ).

Réveil à quatre heures sans trop de mal. J'appréhende cette étape, car je dois parcourir plus de quatre-vingts kilomètres, et je crains la chaleur et le vent de face. J'avais demandé au piroguier de venir me chercher à cinq heures : il est fidèle au rendez-vous. Quand j'ouvre la porte de l'hôtel pour sortir dans la rue, il m'attend dans l'obscurité, s'empare de mon vélo, traverse le pont de planches, descend la pente herbeuse vers le Mékong, comme si nous étions vraiment pressés. Nous n'avons pour seule lanterne qu'une pleine lune qui donne des reflets sinistres à l'eau noire du fleuve. La barque glisse presque en silence, le moteur au ralenti, un air presque froid me fouette le visage. Le piroguier bâille en poussant des rugissements de fauve. Sur l'autre rive, autour du temple, quelques petites lumières éparses me laissent supposer que les moines, vêtus de leur robe safran partent quémander leur pitance. Tout près de l'eau, un pâle falot vacille puis s'éteint. Aucun signe de vie dans ce paysage couleur d'ébène et de vieil argent. Le ciel aussi est en noir et blanc avec des nuages éclatants autour de la lune. Cette traversée dure une dizaine de minutes : c'est un moment de bonheur. Je me suis plongé, encore ensommeillé, dans cette féérie ; j'aimerais ne jamais oublier ces instants. Nous atteignons la rive noire et sinistre. Le piroguier monte mon vélo le long de la berge et nous arrivons sur la route poussiéreuse où une vieille dame farfouille dans la faible lumière d'une petite ampoule éclairant sa petite épicerie. Je paye grassement mon piroguier qui croit ne m'avoir rendu qu'un service, et ne se doute pas qu'il a fait beaucoup plus !

Me voilà sur le chemin au goudron tout défoncé qui rejoint la RN13. Je m'éclaire avec « l'astre céleste » et si je devine les ornières recouvertes de terre jaune, je ne vois pas le relief, ce qui rend mon équilibre précaire. Dans les parties ombragées par de grands arbres, je me retrouve dans une obscurité totale. Il est vraiment difficile, en vélo, de trouver son équilibre dans l'obscurité, de plus quand le sol est irrégulier.

Il est cinq heures trente lorsque je rejoins la nationale 13. Heureusement, c'est le désert. Mes yeux se sont habitués à l'obscurité et je roule sur le milieu de la chaussée, car c'est toujours sur le bas-côté que se trouvent les pièges : grosses pierres ayant servi à signaler un véhicule en panne, tessons de bouteilles, épaisse couche de gravillons. Le clair de lune me permet de distinguer des taches sombres sur le revêtement, mais je ne sais jamais s'il s'agit d'un chien écrasé ou d'un simple raccord. Alors, je vais en zigzague, à quinze kilomètres à l’heure et pourtant il me semble avancer très vite. Soudain, un bruit de moteur me paraît très proche, derrière moi. Je me retourne : je ne vois rien. Par prudence, je reviens sur ma droite. C'est alors qu'une moto me double à grande vitesse, sans la moindre lumière. Le motocycliste fait comme moi, il roule sur le milieu de la route au jugé, juste là où je me trouvais il y a une minute. Heureusement que je suis revenu sur ma droite, car il aurait très bien pu me prendre pour une tache sur le revêtement ! Et alors nous aurions été décalqués sur la route, comme un tableau de Miro : lui, moi, la moto, le vélo... ça aurait fait une bien belle composition ! Le bruit de la moto s'est éteint dans le lointain, et maintenant, c'est un vrombissement d'avion qui arrive avec une lueur blanche, puis ce sont des phares éblouissants. Il s'agit d'un car de grande ligne, de ceux qui relient Vientiane à Phnom Penh en une étape. Le chauffeur allume toute une rampe de phares longues portées située sur le toit du car. Alors là, c'est comme si je plongeais dans le soleil ! Il a reconnu un étranger, il a la gentillesse de n'allumer que ses feux de croisement, et il me gratifie d'un effrayant coup de trompe prolongé au moment où il me croise. Je ne prends pas ça comme une manifestation de désapprobation, car des gens sans lumière il en a croisé toute la nuit, mais plutôt comme un signe d'encouragement. Je fais partie de la confrérie de ceux qui font la route de nuit, mais lui avec cinq mille watts et moi avec la lune pour lanterne.

Sur ma droite, le ciel blanchit, puis une barre rouge souligne l'horizon : ça y est, je commence à voir plus nettement le paysage. Le soleil cuivré monte à l'horizon : il fait jour. Je peux enfin lire le compteur, sur mon guidon : je n'ai fait que neuf kilomètres.

L'air est frais, le soleil bien aimable et le vent légèrement favorable. J'ai tout pour être heureux, il ne me reste plus que soixante-dix kilomètres à parcourir soit un peu plus de trois heures de route si tout va bien. Je m'ennuie un peu, mais il y a toujours un animal sur la route pour me distraire. Les chiens errants, craintifs, sont en quête de quelques détritus jetés par la portière d'un véhicule et me regardent avec des yeux tristes. Ils ne sont jamais agressifs. Les chèvres traversent en famille avec les petits qui suivent en trottinant, les coqs et les poules picorent sur le bord sans s'aventurer sur la chaussée. Par contre, les petites vaches brunes aux yeux de biche se trouvent bien sur la route ; alors, elles y restent, immobiles, en plein milieu, indifférentes aux camions ou aux gros véhicules qui frôlent leur mufle. Mais le pire de tout, ce sont les indigènes à bicyclette. Ils vont tranquillement sur leur machine qui couine, et quand il leur prend la lubie d'aller de l'autre côté, ils traversent comme ça, soudainement. Alors, je comprends pourquoi il y a tant de dessins sur l'asphalte ! Les riverains ne se sont pas encore habitués à cette circulation de plus en plus importante, aux véhicules, notamment aux gros 4x4 qui vont de plus en plus vite. J'ai connu cette N13 dans les années 90, quand elle n'était qu'un chemin de terre parcouru par quelques rares camions... L'évolution va trop vite.

Je finis par arriver à Phia Fay presque en forme. Quatre-vingts kilomètres en VTT c'est un peu fatigant, mais le pire, c'est le sac à dos. J'ai davantage mal aux épaules et au cou qu'aux jambes. Ce qui est pénible aussi, c'est le revêtement de gros graviers : c'est comme si je roulais sur une râpe à fromage.

Je retrouve le même bungalow qu'à l'aller, mais la voisine a fermé sa boutique, alors il me faut revenir au village pour manger une soupe et acheter quelques bananes qui devraient suffire pour mon dîner.

L'après-midi après une courte sieste, je reste sur la petite terrasse devant la porte de ma chambre à regarder les poulets picorer dans la pelouse, les voitures passer sur la R13, et d'énormes fourmis rouges aller et venir en procession sur la balustrade. Ce sont de grosses paresseuses, elles ne transportent rien.

Détail amusant : d'après la carte je suis à Ban Thang Beng, d'après les bornes kilométriques à Phia Fay, et d'après les gens à Pa Thum Phon... C'est pourquoi on a parfois des difficultés à se faire comprendre quand on demande sa route !

 

Mardi 9 décembre 2014.

Phia Fay - Champasak. ( 36 km ).

Aujourd'hui petite étape. Je flemmarde donc jusqu'à huit heures. La température est douce : 23° et il n'y a pas de vent. La route monte et descend en toboggans. Cela ne me déplaît pas, car ça me permet de me détendre en me mettant en danseuse. Je suis tellement plongé dans mes pensées que je manque le croisement de Champasak. Quand je me renseigne, j'ai fait six kilomètres de trop. Je reviens sur mes pas, je traverse avec le bac le plus vieux et le plus vermoulu du secteur. Je m'installe à Saythong G.H. Le restaurant domine le Mékong et les petites barques des pêcheurs... C'est aussi calme qu'à Don Det.

 

Mercredi 10 décembre 2014.

Champasak.

Jour de repos. Je suis levé à cinq heures trente et je regarde le soleil se lever sur le fleuve qui est très large à cet endroit ( environ 1,5 km ). Ce que je ne pourrai jamais faire partager à personne, c'est la féérie des changements de couleur avec une surprenante rapidité. Je suis seul, quelques barques de pêcheurs glissent silencieusement emportées par l'eau qui semble immobile.

 

Jeudi 11 décembre 2014.

Champasak - Paksé. ( 34 km ).

Je reviens donc vers Paksé. Lever à cinq heures, premières lueurs sur le Mékong, puis lever du soleil. Je ne m'en lasse pas ! L'air est frais ( 21° ), pas de vent, la route est tranquille, le revêtement parfait : j'avance à bonne allure. Les buffles et les petites vaches se promènent sur la route. Plus j'avance, plus la circulation est importante, jusqu'à devenir infernale à l'approche du pont. Je passe au « Sabaidee 2 » saluer Mr Vong, et je m'installe au « Nang Noy G.H ».

L'après-midi je vais au marché central et je le trouve bien animé : de nombreuses boutiques qui étaient fermées lors de mon précédent voyage ont ouvert, on y trouve de tout. Je mange une soupe de nouilles au premier étage. En réalité, ce marché ne fonctionne à plein régime qu'une semaine par mois. Les commerçants tournent sur plusieurs villes.

Le soir, un vent très frais souffle dans les rues de Paksé. Comme je n'ai pas envie, comme l'an passé à la même période, de me retrouver coincé ici avec une pluie diluvienne et des températures hivernales, je décide de repartir vers la Thaïlande dès demain. Je vais manger un bon steak-frites au « Daolin » car il me faut des forces et de la vigueur. Je dois reconnaître que la nourriture lao ne vaut pas celle de Thaïlande. Les plats sont parfois insipides, peu relevés, et l'on y trouve peu de viande. Le riz frit au poulet est surtout composé de riz, de gros morceaux d'oignons, de quelques petits bouts de carottes, et de petits morceaux de poulet, il n'y a que quelques lambeaux de viande. De plus, les plats, même sur les marchés, sont beaucoup plus chers qu'en Thaïlande. Je suis donc content, demain, de rentrer « chez moi ».

 

Vendredi 12 décembre 2014.

Paksé - Chong Mek. ( 45 km ).

Chose rare : je ne me suis réveillé qu'à 5 h 30. Moi qui voulais partir à six heures... Peu importe, car l'étape est courte. Je quitte « Nang Noi G.H » à sept heures. Dans les rues encore désertes, les bonzes vont par douzaines, à la queue leu leu pour permettre aux habitants de faire leur bonne action en leur donnant leur nourriture. Ces moines forment ainsi de petites guirlandes de couleur orange au long des rues. De-ci de-là, les gens attendent, à genoux sur le trottoir. Ils mettent quelques poignées de riz gluant dans le bol de chaque bonze. Puis les moines se regroupent, chantant des prières sur un ton monocorde avant de reprendre leur marche silencieuse, pieds nus sur l'asphalte poussiéreux. Ce ne sont pas les moines qui remercient, mais les fidèles.

Je passe le long pont sur le Mékong. La route est de plus en plus fréquentée au fur et à mesure que l'heure tourne, mais je ne suis pas inquiet, car les Laotiens respectent les cyclistes. Le paysage ne change pas : cabanes bancales, villages aux maisons de bois, petites villas récentes aux couleurs vives, vaches rousses, chiens faméliques, petits tracteurs boiteux... Le vent plutôt favorable m'aide à tenir mon 20 km/h de moyenne. Il ne me faut donc que deux heures pour atteindre la frontière. Les policiers sont charmants, on me délivre un mois de visa gratuit pour la Thaïlande, le ciel est clair et j'ai le cœur en fête. Je retrouve le même hôtel qu'à l'aller, et je m'empresse d'aller manger un bon poulet avec du bon riz dans le restaurant voisin. Je suis heureux de retrouver la cuisine thaïe.

 

Samedi 13 décembre 2014.

Chong Mek - Phibun ( 44 km ).

Je pars « à la fraîche » dès six heures trente. La route monte et descend en montagnes russes. C'est fatigant, car les montées sont courtes, mais très raides. De temps en temps, je découvre le lac artificiel de Sirinthon tout bleu parmi les collines et la végétation clairsemée. Si ça ressemble à la mer, c'est presque beau. Il n'y a aucun aménagement sur les bords du lac, donc pas de planches à voile, pas de plages, pas de pédalos ni de voiliers... ça viendra peut-être un jour. Pour l'instant, il n'y a que quelques restaurants sur la berge et des pièges à poissons comme de grandes araignées d'eau. Quand j'en ai fini avec les toboggans, je longe la rive nord du lac. Une écœurante odeur de poisson pourri vient je ne sais d'où, sur plusieurs kilomètres. Je pense qu'on laisse faisander les poissons pour fabriquer le « nam pla », cette sauce de poisson utilisée dans pratiquement tous les plats locaux. Pouah ! ça pue à la fois le vieux crabe, le chiffon sale et la crotte de chat. Quand je quitte les bords du lac, c'est pour retrouver le paysage de rizières sèches. Le vent se lève, un vent du nord assez frais, mais je dois lutter, car il vient de face dans les dix derniers kilomètres. Je retrouve Phibun, cette petite ville sans touristes qui m'a bien plu à l'aller. Au « Phiboonkit hôtel », j'ai la même chambre qu'à l'aller.

À midi, je vais manger une bonne portion de canard avec du riz dans un petit restaurant local tenu par un couple plutôt âgé. Ils sont fiers, car je fais honneur à leur plat et ne laisse même pas un grain de riz. Quand on revient du Laos, on apprécie le riz parfumé de cette région d'Isan ( nord-est ). Le prix de un euro est deux à trois fois moins cher qu'au Laos.

Ne sachant que faire de mon après-midi, je vais au Supermarché « Big C » à pied. Cela me fera environ cinq kilomètres aller et retour. Je n'achète qu'une petite canette de café au lait pour 12 bahts ( 0,30 € ). Au retour, je m'arrête au supermarché « Lotus » et je passe en caisse avec un produit anti-moustiques à 5 bahts ( 0,12 euro ). Mes achats ne me ruinent pas, car je n'ai pas envie d'alourdir mon sac à dos.

À 19 heures je reviens chez le papy et la mamie pour manger une excellente soupe de nouilles au poulet. Pendant une demi-heure, je regarde la télé avec eux, une « bourse aux chansons » qui n'est pas mal. Au moins, les jeunes chanteurs s'appliquent au lieu de miauler comme c'est la mode !

 

Dimanche 14 décembre 2014.

Phibun - Si Saket.( 105 km ).

Je pars à sept heures trente. L'air est frais, un léger vent me pousse parfois, je me sens en forme, et je ne sais pas jusqu'où je vais. Je m'arrêterai quand je serai fatigué de fixer la route à cinq mètres devant moi. Le revêtement est parfait, mais il y a toujours ces débris de verre sur la bande d'urgence. Il me faut aussi rester très vigilant, car de nombreux motocyclistes arrivent à contre-sens. La nationale est une bonne quatre voies bien large, et elle monte et descend en faux plats, ce qui n'est pas désagréable, car ça me permet de changer de rythme, et de rouler parfois à trente ou quarante kilomètres à l’heure, ce qui me donne de l'air. Pas trop de circulation, pas trop chaud : je suis content ! Au bout de soixante-dix kilomètres, je m'arrête dans un de ces nombreux petits abris et je fais une sieste réparatrice. Quand je me réveille, il est presque midi et il fait chaud. Je mange une bonne soupe à Kanthararom, et comme il ne me reste plus que 25 km, je continue jusqu'à Si Saket. Les jambes, ça va, mais c'est le sac à dos qui me gêne un peu aux épaules. Aujourd'hui encore, une journée monotone dans un décor sans intérêt. Il faudrait venir quand les rizières sont bien vertes.

À Si Saket, je vais à l’hôtel « Pomtawin ». Pour 200 bahts j’ai droit à une chambre correcte. L’hôtel est en cours de rénovation, alors les murs de ma chambre n’ont pas encore été repeints. Pourtant, ils ont déjà installé la climatisation et l’écran plat. Ça ne fait rien, on peindra tout autour !

Le soir je vais au marché de nuit, toujours très animé dans cette petite ville. J’ai tellement de choix entre différents plats plus appétissants les uns que les autres que je n’arrive pas à me décider. Il y a des plats au curry, des grillades, des poissons recouverts de gros sel et cuits sur le gril… On trouve, sur ces marchés une joyeuse ambiance. En plus, ce soir, on donne un spectacle dans un coin de la place au bord des quais de la gare. Des danseuses vêtues de tenues rutilantes, coiffées de leur diadème doré attendent, sur la voie ferrée, le moment de monter sur la scène. Elles se pousseront un peu si un train arrive !

 

Lundi 15 décembre 2014.

Si Saket - Surin. ( 112 km ).

Je vais à la gare où je confie mon petit sac à dos qui arrivera avant moi, par le train, à Surin. À huit heures le froid du matin a fait place à la vivifiante fraîcheur matinale. La circulation est infernale pendant plusieurs kilomètres vers la sortie de la ville. Les motos vont dans tous les sens et souvent même en dépit du bon sens ! Le soleil ne brûle pas encore, il est dans mon dos, ainsi qu’une légère brise qui devrait me faire gagner un peu de temps sur l’ensemble du trajet. J’ai fait plus de cent kilomètres hier et je les ai bien digérés, je peux donc en faire cent dix aujourd’hui. Pendant une vingtaine de kilomètres, le revêtement est un peu abîmé, car la route est encore une deux voies dont les bas-côtés sont tout retournés en vue d’un élargissement futur. Le paysage n’a pas changé, donc je ne m’en soucie guère et je suis d’ailleurs trop occupé à regarder où je mets mes roues ! Quand je retrouve la belle route bien large, j’entends mes pneus chanter sur l’asphalte. Le vent est légèrement favorable et « je sens l’écurie ». Cette après-midi je serai « chez nous », à Surin.

Je m’arrête quelques instants pour manger une soupe à Uthumphon Pisai. Petite parenthèse pour dire que les noms de villes ont l’air cocasse, mais si je leur dis que j’habite à Coslédaà, à côté de Morlaàs, ils risquent d’esquisser un sourire…

À partir de Sikhoraphum ( le ph se prononce p et le u se prononce ou ) la circulation redevient intense. Les gens sont comme moi, ils sont pressés d’arriver à Surin.

 

Mardi 16 au jeudi 18 décembre 2014.

Surin

Me voilà revenu dans ma tranquillité quotidienne à regarder le soleil se coucher sur la rizière ou à écouter les merles semblables à des mainates au bec jaune venir siffler jusque sur le pas de la porte. Noy est parti courir la femelle en chaleur, abandonnant « Lao-lao » la petite chienne jaune au museau allongé. Les chiens sont aussi infidèles que les humains ! Pour me rendre au centre de Surin, je prends le « songtaew », ce pick-up aménagé avec des banquettes à l’arrière. Le soir, avec Amnuai, nous regardons des jeux un peu idiots à la télé, mais il n’y a rien d’autre. La télévision thaïlandaise ne diffuse jamais de reportages, jamais de films, et les séries télévisées sont entrecoupées de cinq minutes de publicité sans arrêt. Ces séries télévisées sont abêtissantes. Ce sont toujours des histoires d’infidélité ou de violence conjugale, ou alors ce sont des pièces de théâtre où le burlesque est tellement grossier que ça fait pitié, consistant à travestir, des personnages en transsexuels et en les faisant se rouler par terre sous les coups de quelque mégère aux mollets poilus. Si la télévision peut être un bon instrument de diffusion de culture et de savoir, ici, c’est un excellent instrument favorisant l’obscurantisme. Dans un pays où les gens ne lisent pas, où l’école n’apprend qu’à lire, compter et écrire, où les médias sont d’un niveau intellectuel déplorable, on ne pourra jamais instaurer une démocratie.

À l’école voisine, une fois par mois, les cinq cents élèves, sauf les plus petits, montent dans des cars ou dans des camions militaires conduits par des soldats en tenue de camouflage, et on les ramène le lendemain. Les garçons portent un chapeau de cow-boy et la tenue kaki des scouts. L’armée a pris le pouvoir, elle joue son rôle.

 

Vendredi 19 décembre 2014.

Surin

Malheur, chez les voisins, la mémé de quatre-vingt-six ans est décédée ! Malheur, car ça va être la fête pendant trois jours ! Ici les obsèques sont une partie de plaisir, une fête offerte aux voisins et à la famille, un prétexte pour se retrouver et pour passer un bon moment ensemble en faisant en sorte que les perdants n’aient pas un seul instant pour donner libre cours à leur chagrin. Malheur, car la maison des voisins est à cinquante mètres de la nôtre, et nous allons vivre quelques jours dans le tumulte et les pétarades. En effet, les esprits, nommés « phis » ( le ph se prononce P en thaï ) sont comme moi, ils n’aiment pas le vacarme ; alors pour les empêcher d’approcher et de venir tracasser cette pauvre mamie paisiblement allongée dans sa boîte de bois blanc aux moulures dorées, on va tout faire pour les effaroucher. C’est la tradition, et ce serait très bien si la tradition ne s’était pas modernisée ! Il y a quelques années, des musiciens venaient avec leur xylophone, leurs percussions et les « sissos » ( sorte de viole dont l’archet est pris entre les deux cordes ), et ils jouaient sur un rythme lent, et les gens assemblés buvaient, mangeaient, riaient, jouaient aux cartes, et souvent, si on leur offrait de l’alcool, ils finissaient par se disputer et parfois par se battre. C’étaient des réunions très conviviales. C’était la vie qui continue auprès de celui ou celle qui était arrivé au bout du chemin ! Il faut dire que dans la doctrine bouddhiste, Bouddha, au moment de sa mort, a passé un sacré savon à ceux de ses disciples qui pleuraient en leur disant : « je vais dans le Nirvana, cet endroit où me mène l’illumination, j’ai terminé le cycle de vie terrestre, de souffrance et de besoins, et vous, mes disciples, mes amis, vous pleurez ? Si vous croyez en moi, vous vous devez de montrer votre joie ! » Mais aujourd’hui, comme je l’ai dit, la tradition s’est modernisée. Alors, on installe toute une série de haut-parleurs comme ces « disco-mobiles » qui assourdissent notre jeunesse dans les bals populaires, et l’on diffuse à la puissance maximale une musique guimauve, mélange d’orgue et de clavecin électroniques. Le morceau dure exactement trois minutes, pas une seconde de plus. À chaque fois qu’il arrive au bout, on croit que c’est fini, mais non, ça recommence en boucle… vingt fois par heure. Ce matin, nous y avons eu droit de cinq heures à sept heures, sans discontinuer, soit quarante fois, à une telle puissance que nous avions l’impression que le haut-parleur se trouvait dans la chambre. Le seul avantage, c’est que cela peut présenter un intérêt pour minuter la cuisson des œufs à la coque du déjeuner… Les pétards sont devenus des bombes : on vit au rythme des déflagrations. Parfois, tout se calme, on se croit en mesure de profiter d’un peu de répit et ce sont les bonzes qui prennent le relais en chantant, d’un ton monocorde des prières qui n’en finissent pas.

Amnuai est allée faire une visite, car elle connaissait la mémé, et elle est revenue avec des lardons frits et croustillants, du porc en sauce dans des poches en plastique et des petits bouts de viande grillée. La famille a tué trois cochons gras et tout le voisinage vient se mettre les pieds sous la table !

 

Samedi 20 décembre 2014.

Surin

De cinq à sept, musique, toujours la même, quarante fois en suivant, sept heures cinq une demi-heure de lente et sinistre mélopée des bonzes qui viennent prier et déjeuner. Sept heures trente à neuf heures la musique reprend, avec un volume toujours aussi élevé. Quand tout redevient calme, seuls quelques pétards viennent rappeler aux « phis » que ce n’est pas la peine d’approcher. À midi, musique, ainsi que parfois dans l’après-midi et le soir de six à huit heures.

 

Dimanche 21 décembre 2014.

Surin

Cinq heures : je suis réveillé par la belle musique ! Allez, c’est parti pour quarante tours ! Aujourd’hui, c’est le jour de la crémation. Les bonzes s’en donnent à cœur joie dans les haut-parleurs : ce qui pour moi n’est qu’une éternelle ritournelle n’a pas plus de sens pour les habitants du quartier, car ces prières sont récitées en pali. À trois heures, tout le monde part derrière le cercueil jusqu’au temple. On attache un fil à la bière, chacun s’accroche au fil, et on fait trois fois le tour du four crématoire. Il y a parfois un orchestre avec les mêmes instruments que nos orchestres de « bandas », qui joue une musique gaie et entraînante. Au moment où l’on place le cercueil dans le four surmonté d’une haute cheminée, des bombes fusent vers les nuages et explosent en l’air laissant sur le ciel bleu de petits flocons blancs. Certaines font un tel vacarme que les vitres de la maison en tremblent. D’ici, je vois la cheminée dégager une épaisse fumée noire. Je ne sais pas ce qu’il va advenir de l’âme de la mamie, si elle a mérité le Nirvana ou si elle sera réincarnée en grenouille ( je ne le pense pas, car elle était très gentille ), mais en ce qui concerne son corps, comme « rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme », je peux affirmer que le vent étant favorable et poussant ses cendres vers chez elle, elle restera dans le jardin !

Je pensais que la cérémonie terminée, les invités rentreraient chez eux… hé bien non ! Les voilà qui viennent finir les restes : brochettes, sauces, riz, cochon, volaille, tout doit disparaître ! Heureusement, il n’y a pas d’alcool, alors pas de disputes ! Mais revoilà la musique. Nous avons droit à une musique de variétés, chanteurs et chanteuses miaulent ou s’égosillent, faisant vibrer nos carreaux de fenêtres. J’essaye de regarder un film en DVD, j’arrive à peine à entendre le son. L’avantage sur la musique guimauve, c’est que ce ne sont pas toujours les mêmes chansons : c’est plus bruyant, surtout les basses, mais c’est plus varié ! Ce tapage continue jusqu’à neuf heures du soir !

 

Lundi 22 décembre 2014.

Surin

Je me croyais sauvé ? Que nenni ! Cinq heures du mat’, me voilà bercé par une vedette de music-hall thaï. Le volume sonore est pire que les jours précédents : même les portes vibrent ( et je n’exagère pas !). À sept heures, les bonzes psalmodient pendant une heure, puis c’est « le music-hall »… Les élèves de l’école voisine doivent travailler dans la joie ! À dix heures tout est fini, le calme revient, définitivement j’espère !

 

Mardi 23 décembre 2014.

Surin – Nakhon Ratchasima.

Le quartier a retrouvé son calme, la matinée est trop fraîche pour faire du vélo. Il ne fait que 17°, et cela paraît très froid, car il souffle un vent de nord-est secouant les bananiers. Dans l’après-midi, le thermomètre atteindra les trente degrés, mais les Thaïs persisteront à dire que c’est la saison froide.

Nous partons à Bangkok. Amnuai me devance en moto, je vais jusqu’à la grande route à pied, sac au dos, mais je ne vois pas de « songtaew » à l’horizon. Je me rends à la petite station des « songtaew », j’attends un quart d’heure, une demi-heure, toujours rien et l’heure du départ du train à Surin approche… Encore un quart d’heure, et le « songtaew » arrive enfin, mais il est trop tard pour prendre le train à Surin, alors le chauffeur fait un détour hors de son circuit pour m’amener à la petite gare de « Lam Chi » toute proche. Amnuai est montée dans le train à Surin, je la retrouve installée dans un wagon. Ici, on trouve toujours une solution. Je me souviens de cette aventure qui m’était arrivée une année à Ayutthaya : j’étais monté dans un train que je ne devais pas prendre, et le contrôleur l’a fait arrêter à « Ban Phachi junction » pour me permettre de monter dans le bon train qui lui-même ne devait pas s’arrêter à cet endroit. Comme quoi, même le « train-stop » fonctionne ici !

Pour parcourir les deux cents kilomètres nous séparant de Nakhon Ratchasima, il faut trois heures. Bien sûr, ce n’est pas le TGV, mais c’est bien mieux, car j’ai ainsi tout mon temps pour acheter, et manger une bonne cuisse de poulet cuit au BBQ.

À Nakhon Ratchasima, nous posons le sac au « Farthay hotel », et nous nous rendons au marché de nuit. On y vend surtout des vêtements, et principalement des vêtements pour femmes et enfants. On trouve aussi les inévitables peluches de plus en plus grosses qui deviennent à la mode, et toutes sortes de gadgets dont on ne comprend pas comment on a fait pour s’en passer jusqu’à ce jour et dont on ne se sert jamais quand on les a achetés ! Nous allons vers ce sympathique restaurant où j’avais l’habitude de déguster mon poisson cuit dans son bouillon à la citronnelle, mais il n’existe plus : il y a un salon de massage à la place. En Thaïlande, c’est souvent ainsi, les choses sont en incessant mouvement, en perpétuelle évolution. Le bar devient une supérette, le restaurant un magasin de vente de téléphones, l’hôtel une banque… Il n’y a que les banques elles-mêmes qui restent des banques, en s’agrandissant souvent sur les côtés ! Tant pis, nous revenons au marché, et coincé entre deux étalages de vêtements, un peu comme si je mangeais dans une penderie, on me sert une soupe comme je n’en ai jamais mangée. Il y a de tout, des boulettes de viande de porc hachée, des crevettes, des raviolis farcis au porc, du chou chinois, des vermicelles chinois transparents, des petits cubes de tofu et de sang de porc, de la coriandre et quelques herbes que je ne me donne pas la peine d’identifier. C’est un peu comme si le cuisinier avait jeté tout ce qui lui tombait sous la main dans mon bol ! Pour la bière, on me demande gentiment d’aller l’acheter au « seven eleven » du coin. C’est l’abondance ; que peut-on souhaiter de mieux ? Comme quoi le bonheur tient à peu de chose !

En revenant à l'hôtel, nous faisons une halte au mémorial de Thao Suranari. En 1826, l'armée de Chao Anuwong venue de Vientiane se trouvait devant les murailles de Khorat, et menaçait la ville. C'est alors que l'épouse du gouverneur adjoint prit en main la défense de son peuple. Elle repoussa les Laotiens et devint une héroïne célèbre dans tout le pays. On a tellement brodé autour de cet épisode de l'histoire de Khorat qu'il n'est plus possible de rétablir la vérité historique. On raconte même que des émissaires envoyés par la rusée Thao Suranari offrirent en cadeau, en signe de soumission, une grande quantité d'alcool de riz que les soldats s'empressèrent de boire pour fêter leur victoire. Le lendemain, incapables de se battre, ils s'enfuirent à toutes jambes. À la fois Dame Carcas et Jeanne d'Arc, l'héroïne est devenue le symbole de la lutte pour l'intégrité territoriale, un modèle de patriotisme. Les Thaïs l'appellent Ya Mo (grand mère Mo) et viennent en pèlerinage pour obtenir sa protection. On lui offre des bâtonnets d'encens, des fleurs, des colliers de jasmin et d'œillets d'Inde, on allume de petits cierges jaunes au pied de sa statue, on achète des petits oiseaux ou des poissons, des tortues, des anguilles qu'on libère aussitôt en signe d'offrande. Détail amusant, tous ces animaux habitués à vivre en captivité reviennent d'eux-mêmes vers leurs cages et sont ainsi indéfiniment vendus et revendus ! Si votre vœu est exaucé, vous pouvez remercier Ya Mo en payant un quatuor de chanteurs vêtus d'un boléro rose et d'un pantalon bouffant bleu, qui vont, sur une estrade, chanter des remerciements d'un ton monocorde Suivant la somme d'argent que vous donnez, ils chanteront plus ou moins longtemps.

 

Mercredi 24 décembre 2014.

Nakhon Ratchasima – Bangkok.

Je déjeune copieusement et je fais une petite promenade digestive le long du fleuve. Il y a, non loin de l'hôtel, un de ces temples des Phis (esprits) que l'on trouve un peu partout. Les gens vont prier devant le petit temple, et si leurs vœux sont exaucés, ils reviennent déposer une petite figurine en terre cuite ou en plastique devant les maisonnettes où logent les esprits. Ces phis  peuvent être cruels ou méchants, ils peuvent se montrer espiègles, vous faire chuter dans les escaliers, vous faire tomber de vélo (et là, c'est surtout quand on a été méchant), et ils peuvent même vous harceler, surtout la nuit, et vous rendre malade. Devant leur maisonnette, on a placé une petite échelle pour qu'ils puissent grimper et venir fumer la cigarette qu'on leur a offert, ou boire le coca ou le jus d'orange déposé juste devant l'entrée de leur demeure. Si les phis vous un rendu un très grand service, vous pouvez leur offrir une coupe de fruits, un collier de jasmin ou une tête de porc laquée. Il ne faut pas avoir peur des phis, car ils ne sont pas incorruptibles : ils pardonnent tout si on leur fait un cadeau ! Moi, personnellement je ne crois pas à tout ça; je ne suis pas superstitieux car ça porte malheur !

Dès huit heures, nous prenons le car pour Bangkok, un beau car climatisé aux larges sièges de velours. C’est mieux que le train, mais je m’y ennuie : le va-et-vient des petits vendeurs de boissons et de grillades me manque ; et puis nous arrivons à la gare routière de Mochit, et de là, ce n’est pas tout simple de se rendre au métro.

Il fait chaud, mais nous prenons tout de même une chambre sans climatisation. La température baisse le soir, et même le ventilateur devient alors superflu.

Nous allons au Soi 29, l’ancien hôtel « Crown 29 » a été rénové, mais on sent que son avenir n’est pas assuré, car il se trouve coincé entre des immeubles. Cela me fait penser au petit village d’Astérix. Il s’appelle « Retroasis », sa piscine est plus propre qu’avant, les murs aussi, le restaurant plus clair, les prix sont passés de 760 à 1360 bahts la nuit ( 34 € )… Tout a un prix !

La soirée du « réveillon de Noël » ? Bah ! Nous fuyons les restaurants bondés, et nous réussissons, car nous sommes tous les deux tout seuls dans la salle de restaurant de notre hôtel. Je me paye un bon steak-frites. Pas de bruit, pas de musique, pas de « farangs » en goguette… Quel pied !

 

Jeudi 25 décembre 2014.

Bangkok.

Jour comme un autre ici. Ce qui compte, pour les Thaïs, c’est le Nouvel An. Noël, ils n’en connaissent pas la signification ; ils croient que c’est une période de carnaval, alors ils s’affublent d’oreilles de lapins, de bonnets rouges bordés de fourrure blanche, parfois même de masques d’animaux. Il y avait 543 ans que Bouddha était parti sans retour vers son Nirvana quand un petit bébé est arrivé dans une étable de Bethléem. Et peut-être qu’à Bangkok ils ne l’ont jamais su ?

Nous allons au temple Wat Ratchanatda pour acheter des petits bouddhas en laiton pour compléter ma collection. C’est un vrai bric-à-brac de statuettes en bronze, en matière plastique, en résine, de médailles et de bijoux de pacotille. On y trouve des effigies de bonzes défunts tellement réalistes qu’on a la sensation d’être observé à travers des paupières de cire mi-closes. L’une des vedettes de ces bonzes est Loung Poukoung, un vieux bonze à moitié sorcier. Il guérit pratiquement toutes les maladies en faisant asseoir le malade sur le sol devant lui, et en mettant ses jambes sur ses épaules. Cela ressemble à un accouplement dantesque… mais ça fonctionne souvent très bien ! Ce vieux bonze est représenté tirant sur un gros cigare, ce qui est, en soi une hérésie, les bonzes ne devant ni fumer ni boire de l’alcool. Dans tout ce fouillis d’objets dorés, clinquants et tapageurs, on peut trouver, au fond d’un couloir obscur, de superbes statues, parfois grandeur nature, de rois ou de Bouddha en bronze sombre et terne. Certaines, couvertes de vert-de-gris ou de poussière ont acquis la noblesse des vieilles œuvres d’art.

Nous revenons vers le khlong « Mahanak » ( canal ) en passant près du temple Wat Sa Ket où, il y a encore un siècle, on exposait les défunts pour donner la curée aux vautours et aux chiens. La crémation était réservée aux gens fortunés… Payez-vous le ciel selon vos moyens !

Sur l’avenue Thanon Ratchadamnoen Klang, je distingue les quatre bras, levés vers le ciel du monument à la démocratie émergeant du flot infernal des embouteillages. Nous montons dans une longue barque, je dirais même un bateau à la proue effilée et où l’on s’installe sur des banquettes de bois abrités sous un toit de toile qui se baisse à certains moments, jusqu’à toucher nos têtes si la marée est haute et que l’embarcation risquerait de heurter la voûte d’un pont. L’eau d’un marron-gris me semble épaisse comme une soupe. Au moindre remous, il s’en dégage de pestilentielles émanations. Quand on croise un autre bateau, les passagers relèvent des bâches en plastique les abritant des éclaboussures ou des embruns. Sur les berges, des habitations bancales aux vérandas encombrées d’objets ménagers ou de linge étendu semblent inhabitées. Les locataires préfèrent le « côté rue » où l’odeur est moins incommodante. Pourtant, entre un rat crevé et quelques détritus non identifiés, j’ai vu parfois des gens se baigner dans ce bouillon de culture.

Le soir, Amnuai étant fatiguée de sillonner la ville en bateau, métro aérien, train souterrain, je sors tout seul entre vingt et vingt-trois heures. Je vais manger une soupe sur le trottoir, ça ne me coûte que quarante bahts ( un euro ) et c’est bien bon. J’achète une bière dans un « seven eleven », et je la bois assis sur un banc, sur le trottoir, en observant les passants. Certains touristes traînent leur sac à dos ou de grosses valises, et je me demande ce qu’ils font dans la rue, à pied à une telle heure. Puis il y a les petites jeunes filles à qui l’on donnerait le Bon Dieu sans confession qui me lancent un petit « hello » discret en passant. Je ne me demande pas où elles vont, je ne me pose pas la question : je connais la réponse ! Et puis voici un vieux « farang », encore plus vieux que moi qui a enlevé son bonnet de Noël pour marcher dans la rue, mais il a oublié d’éteindre la couronne de petites ampoules qui le cernent, alors voilà qu’il a la main qui clignote. Ça le trahit : celui-là, il va d’un bar à l’autre, il remettra le bonnet juste avant d’entrer ! Il fait partie de ces vieux loups qui, dès qu’ils entrent dans un bar peuplé de jeunes serveuses accortes deviennent les plus beaux du monde, surtout si leur portefeuille est un peu replet ! Il se permettra même de dédaigner les avances de certaines demoiselles trop petites ou trop noires de peau, pour se laisser séduire par une grande fille aux cheveux soyeux et au sourire enjôleur. Et demain, quand son bonnet ne clignotera plus, que son portefeuille aura fait une cure d’amaigrissement et qu’il se retrouvera seul dans sa chambre avec quelques mégots maculés de rouge aux lèvres et puants dans le cendrier, il enviera celui qui buvait sa bière tranquillement assis sur son banc comme un clochard ! Je l’ai déjà dit : « payez-vous le ciel selon vos moyens ».

 

Vendredi 26 décembre 2014.

Bangkok.

Je n’ai pas « le bec en zinc », je ne suis pas fatigué, je me lève dès sept heures. Par la baie vitrée, je vois déjà une circulation intense sur l’avenue Sukhumvit. Les « Bangkokiens » ( je ne sais pas si l’on dit comme ça ) commencent à partir en vacances. Nous prenons un copieux petit déjeuner compris dans le prix de la chambre, et nous allons à Pratunam. Les magasins arborent leurs décorations de fin d’année, on entend partout « ring a bell » la ritournelle de Noël.

Le soir, sur l’avenue Sukhumvit, les passants déambulent parmi les étalages qui ne laissent presque plus de place pour passer... Ici, tout s’achète et tout se vend : les chemisettes avec ou sans manches, les copies de chemises de marque, les fausses montres Cartier ou Rolex, les poignards aussi grands que des coupe-coupe de jungle, les faux sacs, les vrais tableaux aux couleurs criardes à en faire mal aux yeux… On trouve même des marchands de faux médicaments exposés sur des étalages au vu et au su de tout le monde, ce qui laisse supposer que la vente n’est pas interdite, car des policiers sont là, tout près, guettant le touriste qui laissera tomber sa cigarette ou un vieux papier sur le trottoir pour lui infliger une amende de 2000 bahts, et qui ne se préoccupent pas de ces « faux pharmaciens empoisonneurs ». On peut acheter du Valium, du Tranxène, du Viagra… et bien d’autres choses tout aussi efficaces. Non seulement il s’agit de « copies » dangereuses, mais en plus, ces médicaments sont restés depuis des jours et des nuits exposés à une température de plus de trente degrés. Je pense qu’au troisième comprimé on est bon pour le cancer généralisé !

Avec Amnuai, nous allons manger un souki yaki au Robinson. Nous laissons mijoter dans le bouillon qui frémit devant nous sur la table des ingrédients que nous avons choisis : encornets, crevettes, légumes, boulettes de viande, vermicelles… Voilà, c’est une bonne façon de fêter Noël !

 

Samedi 27 décembre 2014.

Bangkok - Ayutthaya.

Nous prenons le train de dix heures qui nous mène à Ayutthaya. Nous n’en finissons pas de sortir de Bangkok qui s’agrandit de jour en jour : des immeubles, de nouvelles entreprises, une construction d’autoroute sur une autoroute existant déjà…Bangkok est vraiment une mégapole moderne.

À Ayutthaya, je vais flâner sur le marché Huaro, au bord du fleuve. Le soir, nous mangeons un délicieux poisson frit à l’ail et au poivre dans un de ces restaurants en plein air, avec, comme décor, le temple illuminé, sur l’autre rive. Je n’arrive pas à imaginer que la ville comptait, lors de la visite des ambassadeurs de Louis XIV, des centaines de merveilles semblables. J’en veux aux Birmans d’avoir saccagé cette merveilleuse ancienne capitale en 1767.

 

Dimanche 28 décembre 2014.

Ayutthaya – Surin.

Nous attendons le train de 8h25 qui doit nous mener à Nakhon Ratchasima où nous comptons continuer le voyage vers Surin en car. Le train arrive avec une demi-heure de retard. Il nous est presque impossible de monter tant il y a de monde ! Les passagers s’entassent jusque sur les marchepieds du wagon. Jamais nous ne tiendrons quatre heures debout dans le soufflet, alors nous descendons au bout d’une quarantaine de minutes à Saraburi pour prendre un minibus jusqu’à Nakhon Ratchasima. Nous avons droit à trente-cinq kilomètres de bouchons sur une route à six voies. Nous avançons à vingt kilomètres à l’heure… quand nous avançons ! Soudain, à 11h30, la circulation redevient fluide et nous roulons à quatre-vingt-dix kilomètres à l’heure. L’explication est simple : c’est l’heure de manger, et tous les usagers se sont arrêtés sur les aires de repos où des cuisines improvisées leur vendent des soupes de nouilles ou des plats de riz frit, dans les stations-service comportant des restaurants, sur le bord de la route, partout… À 13 h, les embouteillages recommenceront. Je pense que les Thaïs, contrairement à nous, ne sont pas gênés par cette foule, ces bouchons, cette queue pour trouver une place dans un restaurant. Ce sont des gens venant de Bangkok, et ils sont habitués, alors ils finissent par ne plus pouvoir se passer de cette promiscuité. Plus on est de fous plus on rit !

Dès que nous arrivons à la gare routière de Nakhon Ratchasima, nous montons dans un car pour Surin. Nous avons notre place assise, mais au fur et à mesure que nous avançons sur la route, le chauffeur prend des passagers qui finissent par se retrouver debout dans la travée. La circulation est dense, mais nous avançons à bonne allure.

À surin, c’est la fête : orchestre, danseuses, chanteurs et chanteuses sur la place de la gare. Nous dînons au restaurant voisin, assourdis par la musique qu’on ne peut s’empêcher de mettre à plein volume. Les Thaïlandais sont en train de fabriquer une génération de malentendants, car des familles entières, avec des enfants en bas âge, se sont installées juste devant les baffles pour dîner « dans l’ambiance ». Ce qui est curieux, c’est qu’il y a de plus en plus de gens qui portent des masques contre des risques d’épidémies imaginaires alors qu’ils feraient mieux de mettre des cotons dans leurs oreilles !

Quand nous retrouvons le calme de notre « chez nous », nous nous sentons comme sortis d’un autre monde.

 

Du lundi 29 décembre 2014 au lundi 5 janvier 2015..

Surin.

La Saint Sylvestre a été une soirée comme une autre. Si les pétards ont un peu secoué le quartier durant la journée, tout s’est calmé le soir. Ni musique ni bruit… les obsèques de la voisine ont été plus bruyantes. Nous nous sommes couchés à 21h, car il n’y avait même pas un programme intéressant à la télé.

Le reste de la semaine, je l’ai passé à flemmarder à la maison ou à sillonner les routes de la région en vélo l’après-midi, car le matin, il faisait un peu trop frais. La température est idéale : entre 17 et 30 degrés, avec un vent du nord-est un peu froid par moments. Les élèves de l’école voisine avaient cinq jours de vacances, du 31 au 4, et aujourd’hui lundi, ils ont repris le chemin de l’école.

 

Jeudi 8 janvier 2015.

Surin - Prasat ( 35 km ).

Je ne suis pas très motivé pour partir, mais je sais que l'appétit vient en mangeant, donc je ne m'inquiète pas. J'aurais tendance à me laisser aller dans un bien-être matériel et un engourdissement autant physique que moral qui finit par manquer de piquant.

Il est tombé une grosse averse hier soir. L'air était parfumé ; une odeur de terre mouillée et d'herbe sèche. Je suis resté un moment sur notre petite terrasse à écouter les gouttes marteler le sol. On peut parfois trouver un plaisir extrême à voir ou entendre la pluie. Georges Brassens évoque « ces pays imbéciles où il ne pleut jamais ». Les gens du sud-est de la France ne peuvent pas vivre heureux sans le vent, les Bretons sans la pluie, les Ossalois sans la neige. Mais il est vrai que dans ces pays où la saison sèche alterne avec la saison des pluies, l'averse tropicale est toujours un cadeau des Dieux. Je me souviens d'un après-midi torride à Siem Reap au Cambodge, quand soudain une grosse pluie de mousson s'abattit avec violence sur la ville ; ce fut alors, brusquement une noria de motos et de vélos qui se mirent à sillonner les rues. La pluie devient parfois un bienfait du ciel ( surtout quand elle est rare ou bienfaisante ). Dans nos pays tempérés, nous sommes toujours le nez au ciel, à interroger les nues. Nous accompagnons toujours notre « bonjour » d'un jugement personnel : « Quel sale temps » ou au contraire « quelle chaleur ». Ici, les saisons sont sans surprise ( ou presque, car une averse en janvier, c'est surprenant, mais le climat change... ). Alors, ce matin le ciel était inquiétant, noir vers le nord, gris vers l'est, sans soleil et sans vent. Quand on n'a pas envie de partir, voilà une excuse toute trouvée... mais je ne me suis pas laissé aller à de lâches excuses et, à deux heures, alors que le soleil plus la chaleur humide auraient dû me freiner, me voilà parti. Je vais à Prasat, à trente-cinq kilomètres, et je sais que j'aurai le vent dans le dos. Je file bon train, j'entends les pneus chanter sur la route, mais je suis obligé d'aller vite, plus vite que le vent, si je ne veux pas m'étouffer. Il me faut rouler à trente à l'heure pour avoir un peu de courant d'air dans les naseaux. Finalement, c'est presque aussi pénible que quand j'ai le vent de face ! Mais au bout d'une heure trente, me voilà à Prasat. Est-ce que j'ai eu peur, sur la route ? Non, pas particulièrement, mais lorsque je suis sur ces grands axes très fréquentés, j'ai une perpétuelle inquiétude qui me force à rester très concentré, et qui m'empêche de profiter du paysage. Je ne vois d'ailleurs pratiquement pas de cyclistes sur ces routes : soit ils ont peur de s'y risquer, soit ils sont déjà morts !

Quand j'arrive à Prasat, une de ces villes champignons qui ont poussé le long de la grande route, je demande un Hôtel pas cher, et l'on me conseille le « Prasat Resort ». Je m'installe dans une chambre spacieuse, avec un grand lit tout moelleux, une salle de bains où tout est en marbre noir ( même la savonnette ), et où le prix de 400 bahts, bien que deux fois plus élevé que ce que je paye d'habitude ne me semble pas excessif. Le soir, je me goinfre avec un énorme poisson frit à l'ail et au poivre, et avec des petits lardons croustillants, tout en buvant deux bouteilles de bière. Bien sûr, 125 cl de bière, pour un Munichois c'est dérisoire, mais pour moi, c'est un délicieux excès ! Je compte environ 80 places dans le restaurant, et nous ne sommes que sept clients. Une chanteuse vient miauler des airs romantiques qui me charment, et à dix heures quand je vais me coucher, j'ai la sensation d'avoir réussi ma première journée.

 

Vendredi 9 janvier 2015.

Prasat - O'Smach ( 45 km ).

J'ai du mal à me décider à partir. Ma chambre d'hôtel est si confortable que j'y passerais bien la journée. Pourtant, dès que je suis sur la route, je me régale. La température est idéale, avec un petit souffle d'air frais, il est huit heures trente et le soleil est déjà haut. L'ennui, c'est la circulation ; les véhicules ne sont pas excessivement nombreux, mais ils roulent à tombeau ouvert sur une route à deux voies, et lors des dépassements en troisième position, ils utilisent la bande d'urgence. J'ai dû serrer plusieurs fois sur le bas-côté, et cela m'oblige à surveiller les véhicules arrivant en face. C'est fatigant. De plus, je me trouve sur d'infinies lignes droites, avec un décor d'une monotonie affligeante. Quelques kilomètres avant la frontière, je m'arrête au grand marché de Chong Chom. C'est un peu l'équivalent de nos « ventas », mais en bien plus grand. On y trouve toutes sortes de bicyclettes, ce qui prouve que les Cambodgiens ne sont pas encore aussi motorisés que les Thaïs. Dans des galeries sombres des boutiques proposent tous les objets ou les outils usuels, mais aussi beaucoup de jouets. Il y a quelques années, on ne vendait pas de jouets au Cambodge, car les gens considéraient cela comme des dépenses superflues. Je passe la frontière sans encombre, les Cambodgiens me font un visa pour 30 $. ( Le prix vient de passer de 20 à 30 ) Les jeux de hasard et d’argent étant interdits en Thaïlande, on a bâti, dans ce triste village frontière, un immense casino où les gens riches vont dilapider leur fortune. Il y a aussi un énorme palace pour abriter ce genre de clientèle. Je pense qu’on leur fait payer la chambre en arrivant, car au petit matin il doit y en avoir plus d’un incapable de régler l’addition ! Je vais à « TD.Na GH ». La chambre sent tellement le remugle que j'ai l'impression d'entrer dans une champignonnière. Il est midi et je fais une petite sieste réparatrice, puis je vais au marché pour manger une macédoine de légumes avec une saucisse bizarre. On dirait du saucisson passé à la poêle avec du caramel. Le soir, à huit heures je vais boire ma bière presque tiède en mangeant des nouilles poêlées dans une petite échoppe en bord de route à côté de ma guesthouse. ( Ici, il n’y a que les nouilles qui se poêlent ) C'est un peu triste, mais c'est comme ça ici. Je me console en me disant que je suis en plein dans l'authentique !

 

Samedi 10 janvier 2015.

O'Smach - Samrong ( 45 km ). [Cambodge]

J'ai du mal à démarrer ce matin ; je me laisserais bien aller à flemmarder toute la journée. De plus, je suis minute par minute l'horrible feuilleton des attentats des terroristes islamistes, et de la tuerie de « Charlie Hebdo » sur la chaîne CNN. Je suis évidemment révolté. Sur la chaîne thaï, ils se montrent prudents : il faut donner l'impression qu'on défend la liberté de la presse, mais quand on montre la une de Charlie qui est considérée comme sacrilège par les intégristes musulmans, l'image est floutée. Il y a des musulmans dans le pays, ils sont de plus en plus nombreux, et il ne faut pas « se les mettre à dos ». La télé cambodgienne, je ne sais pas ce qu'ils en disent.

Je finis par partir à neuf heures et demie. Je monte la côte à la sortie de O'Smach, puis j'entame une descente de trois kilomètres, sur un revêtement roulant, et je frôle les 70 km/h. C'est grisant, jouissif. J'avais oublié ce que c'était que d'avoir le vent dans les oreilles et dans le cou... Par la suite, je trouve un décor moins monotone qu'en Thaïlande ou qu'au sud Laos. La route n'est pas toute droite, et les paysans étalent sur les bas-côtés leur récolte de manioc. Il s'en dégage une douce odeur de bois sec. Il n'y a pas, comme en Thaïlande ou au Laos, les détritus et les poches plastiques. Les enfants ont classe le samedi matin, alors ce sont des « hello » tout le long de la route. Ils vont à l'école à n'importe quelle heure. Je me demande si dans les familles on ne leur dit pas : « Tiens, va à l'école puisque tu n'as plus rien à faire à la maison ! »

Je m'arrête à Phang pour manger une soupe de nouilles qui me semble délicieuse. Cela me redonne des forces. Je file jusqu'à Samrong à bonne allure. Je fais du 25 de moyenne aujourd'hui. Il ne doit pas y avoir que la soupe, je pense que la route est presque partout en faux plat descendant.

J'arrive à Samrong, dans un lieu presque surréaliste. Une longue et large avenue à quatre voies séparées par une large pelouse sur laquelle trône un prasat de ciment rouge, derrière, un lac, au fond la campagne. De l'autre côté du lac, je pense qu'il y a la ville... À chaque coin du monument, des canons en piteux état rappellent que le pays ne fut pas toujours en paix. Je ne sais pas si ces armes appartenaient aux Khmers rouges ou aux Vietnamiens. Il est assez rare de trouver ce genre de rappel de l'histoire, car les Cambodgiens font semblant d'avoir oublié leur passé. Peut-être parce qu'ils se sentent tous plus ou moins fautifs. Un jour, un Cambodgien m'a dit : « Sous le régime des Khmers rouges, nous avons tous, un jour ou l'autre été responsable de la mort de quelqu'un ; c'était la seule condition pour sauver sa peau ! »

Je vais de l'autre côté du lac. Les rues sont bordées de bas-côtés poussiéreux ou sablonneux. Les habitations sont tantôt en planches, tantôt en béton... Ce n'est pas une ville, c'est un village aux longues rues partant dans tous les sens. Samrong illustrerait très bien la boutade d'Alphonse Allais : « On devrait construire les villes à la campagne ». Je trouve un hôtel très correct, le Ly Fong G.H, et j'ai une grande chambre, je suis content !

 

Dimanche 11 janvier 2015.

Samrong ( 15 km ).

Aucun touriste alors je ne passe pas inaperçu avec ma tenue cycliste « Festina ». Il me faut répondre à tous les « hello » des enfants, car si je n'y prête pas attention, ils crient de plus en plus fort, jusqu'à ce que je leur fasse un petit signe. C'est sympathique, mais le fait que ce soit répétitif me fatigue un peu à la longue. Je vais par toutes les rues du village ( je ne peux pas écrire de la ville ). Ce sont plutôt des chemins, certains pas même asphaltés, bordés de simples petites villas nichées dans la verdure ou de maisons traditionnelles en bois, couvertes de toits de tôle. Il y a des chiens partout : des noirs ou des jaunes, de petite taille, certains dorment même sur la route, et aucun n'aboie, même si je m'arrête. Ils ne sont pas faméliques, ni pelés, ni estropiés, et ils me regardent avec des yeux tristes ou craintifs. Je trouve que l'expression « regard de chien battu » est très bien représentée ici. Il faut dire que pourtant les animaux ne sont pas maltraités, mais ils ne sont pas cajolés ni caressés ; on les nourrit, c'est tout. Je m'arrête et m’assieds à une de ces petites tables disposées au bord du chemin. J'ai surtout été attiré par la fumée du grill installé à côté. Difficile de communiquer, mais quand il suffit de montrer une cuisse de poulet sur un grill, tout le monde comprend ! En attendant que la viande soit cuite, la marchande me prépare un petit dessert. C'est une bonne idée de commencer par la fin, car après avoir mangé le repas, on apprécie moins... Elle met une espèce de purée brune, comme des lentilles qui auraient trop cuit, dans un bol, elle ajoute deux cuillères de petits haricots rouges et jaunes, elle râpe de la glace avec une sorte de rabot tout pourri, et par-dessus cette glace pilée tombée dans mon bol, elle verse quelque chose qui ressemble à du lait. Elle pose le bol devant moi, y plante une cuillère toute tordue et va activer les braises sous les morceaux de poulet. Et moi, je suis là à me demander si je vais pouvoir manger mon dessert... Je fouille un peu vers le fond, prudemment, prends dans ma cuillère juste ce que je vais pouvoir avaler même si ce n'est pas très bon, et j'ai dans la bouche une sorte de crème de marrons parfumée à la noix de coco : un nectar ! Le poulet, après ça, il me paraît tout à fait ordinaire !

Je sors du village et je prends la route que je vais suivre demain vers Siem Reap. Pas possible d'aller à Banteay Chmar, intéressant site khmer, car la piste est très carrossable, mais c'est une piste de terre rouge très poussiéreuse. À chaque fois que je vais rencontrer un véhicule, je vais disparaître dans un épais nuage de poussière et le soir, après cinquante kilomètres, je serais badigeonné de rouge, j'aurais une conjonctivite, la silicose, et « les portugaises ensablées ». De tous les coins du district, les paysans convergent vers un dépôt où leur petit attelage motoculteur-remorque chargé de gros sacs de paille vont attendre pendant parfois plusieurs heures qu'on prenne leur chargement. Ici, le temps, ce n'est pas de l'argent. On a le temps pour tout, on prend même le temps de vivre.

Je reviens à la guesthouse, et je repars au marché à pied. Je vais manger dans un restaurant tellement sale que les mouches repues arrivent à peine à voler. On me colle un gros ventilateur juste à côté, ainsi j'évite les mouches sur la table, mais je les sens me lécher les mollets. Je mange des légumes bouillis, sortes de feuilles de cresson ou d'épinards avec des brocolis et des morceaux de pied de porc gélatineux qui me collent aux doigts. Je puise un glaçon dans mon verre, de temps en temps pour me rincer les doigts. En plus, la mixture dans mon assette est froide et c'est pas très bon. Je mange tout parce que les autres « coins repas » du marché ne sont pas mieux. Je pars flâner parmi les marchandes de fruits, de légumes et de poissons. Les rayons boucherie feraient tomber en syncope un de ces tatillons inspecteurs de l'hygiène qui, chez nous, cherchent des poils sur les œufs. Ici, de belles mouches noires aux reflets bleus ou irisés viennent goûter la viande avant le client. Il vaut mieux faire ses courses le matin avant la sortie des insectes, sans quoi on n'a plus qu'à se contenter des restes ! Et l'odeur ! Des effluves de poisson séché, de tripaille fermentée et d'épices au parfum insolent. Si l'on veut de l'authentique, ici, on est gâté ! Il y a un grand hôtel à Samrong, et ce qui m'amuse, c'est que les clients « VIP » qui y prennent leurs repas pour ne pas s’attabler dans les petits restaurants du marché, mangent les restes des mouches eux aussi, car personne ne me fera croire que le grand hôtel va se ravitailler à Siem Reap. Je pénètre dans le marché couvert. Il y fait sombre, frais, et il n'y a plus beaucoup de clients en ce début d'après-midi. On trouve des vêtements et des objets usuels, comme dans tous les marchés. Les ruelles sont étroites, en terre battue. Quelques enfants jouent aux cartes ou dorment dans des hamacs. Les commerçants parlent à mi-voix, se taisant sur mon passage pour m'adresser un sourire. Ils semblent tous se demander d'où je viens et ce que je fais ici. J'aimerais bien parler avec eux, mais personne ne connaît l'anglais, même pas le Thaï. C'est frustrant !

Je visite le temple très coloré où les taches orange des jeunes bonzes vont et viennent dans le parc mal entretenu qui l'entoure. Les temples du Cambodge n'ont pas la beauté excessive de ceux de Thaïlande. La plupart ont été pillés puis transformés en centre de torture et en prison par les Khmers rouges, alors on ne trouve pas les dorures étincelantes ni les superbes statues des temples thaïs. Ils sont moins fréquentés. Les murs extérieurs sont ornés de fresques retraçant la vie de Bouddha, et sur tout le pourtour, on peut voir des scènes de torture d'une inspiration morbide. Ces scènes sont sensées illustrer l'enfer. Or, l'enfer n'est pas la menace suprême des bouddhistes, mais plutôt une mauvaise réincarnation. Alors pourquoi ces fresques d'une extrême violence ? Je pense que ces scènes ne sont malheureusement pas imaginées : elles sont là comme un exutoire à la souffrance des auteurs, certainement des bonzes, qui ont vécu de telles scènes sous le régime de Pol Pot.

 

Lundi 12 janvier 2015.

Samrong-Kralanh ( 76 km ).

Ciel gris, temps maussade, vent du nord-est presque froid, c'est l'idéal pour parcourir une longue distance. La route est presque déserte, le revêtement convenable. Les automobilistes sont plus respectueux qu'en Thaïlande, car ici le cycliste fait encore partie du paysage ! Le décor est redevenu monotone : une plaine desséchée où paissent quelques zébus squelettiques et où quelques sentiers de terre ocre mènent à de misérables cabanes isolées. Dans la région de Samrong, les paysans découpent d'énormes tubercules de manioc en petits morceaux et les font sécher sur le bord de la route. Partout les petits motoculteurs pétaradent. Ils vont à peu près à 30 km/h, et lorsque nous allons dans le même sens, nous faisons à chaque fois un petit bout de chemin ensemble. Sur le chargement, il y a souvent quelques personnes et parfois une famille au complet. Ces engins ont détrôné les buffles qui ont disparu du paysage. Ce buffle qui était le symbole de tous ces pays du Sud-est asiatique est en passe de devenir un animal de zoo !

Quand j'arrive à Kralanh, il est presque midi et il commence à faire chaud. Je me réfugie dans une guesthouse correcte où il y a la chaîne « TV5 Monde » dans la chambre. Je vais avoir enfin des nouvelles plus précises de la tuerie de « Charlie Hebdo ».

 

Mardi 13 janvier 2015.

Kralanh - Siem Reap ( 57 km ).

Je prends la route à huit heures trente. L'air est frais, le ciel gris. Je vent vient du nord, alors je l'ai sur ma gauche. La circulation est plus importante que les jours précédents, et je me sens moins en sécurité, car les camions sont nombreux et ils me frisent les poils des pattes à chaque fois qu'ils me doublent. Les lignes droites sont infinies, la région toute plate : morne plaine où seuls quelques palmiers à sucre accrochent le regard. Je m'ennuie réellement, je compte les kilomètres, il me semble que je n'avance pas. Dix kilomètres avant Siem Reap la circulation devient plus importante encore. Ce sont surtout les motos qui me dérangent, car elles viennent à contre-sens, et par moments je me demande si, dans ce pays, on roule à droite ou à gauche ! La petite ville sympathique que j'avais trouvée il y a vingt ans est devenue une énorme « usine à touristes ». Les hôtels se touchent : luxueux palaces aux façades kitch voulant plaire à une clientèle fortunée aimant le clinquant. Dans la ville, c'est le chaos : chacun roule où il lui plaît, dans un désordre sans nom. Je me réfugie dans une petite G.H ( David Angkor G.H ) où je prends une chambre à neuf dollars. Je mets le vélo dans la chambre et ça amuse beaucoup les employées.

L'après-midi, j'essaye de retrouver des restaurants ou des hôtels où j'allais il y a trois ans... tout a disparu, remplacé par d'autres établissements. Ici, tout est en perpétuel mouvement. Le plan cadastral détruit par les Khmers rouges a permis à des gens de s'approprier des terres ou des immeubles qui ne leur ont jamais appartenu, mais parfois les anciens propriétaires refont surface. Alors, c'est pour celui qui connaît le fonctionnaire le plus haut placé... Je me promène à pied dans les rues où les boutiques vendent toutes les mêmes articles supposés plaire aux touristes, alors je suis sans arrêt sollicité par les commerçants, interpellé par tous les chauffeurs de touk-touk attendant un client au bord du trottoir. C'est épuisant ! J'ai beau les ignorer, ne pas leur répondre, je finis par avoir envie de leur crier « fichez-moi donc la paix ! » D'ailleurs, ce harcèlement du touriste ne sert à rien et ne fait pas mieux marcher leur commerce. Il faut peut-être que j'explique ce qu'est un touk-touk cambodgien. Ce n'est pas un triporteur comme en Thaïlande ou dans d'autres villes, c'est une moto 125cc derrière laquelle on a attelé une remorque couverte d'un toit. Dans cette remorque, deux banquettes se font face. On peut ainsi transporter quatre touristes ou huit Cambodgiens ( tout dépend du confort exigé ). Il y a plusieurs milliers de ces véhicules dans la ville de Siem Reap et ses environs. Durant la journée, on en trouve un peu moins dans les rues, car ils sont embauchés sur le site d'Angkor. Quand les touristes en voyage organisé débarquent d'un bus à Angkor Vat, on les met dans ces petits véhicules qui partent à la queue leu leu d'un temple à l'autre.

Je sors le soir, et je suis surpris de trouver une ville totalement occidentalisée. Certaines rues sont devenues piétonnes bien que les motos gâchent le plaisir de déambuler en se faufilant sans arrêt dans la foule des badauds, presque tous occidentaux. Il y a aussi de nombreux Coréens qui viennent ici en groupe. À l'entrée de ces rues bordées de bars, de restaurants ou de boutiques, une banderole lumineuse : « Night Market ». J'ai même trouvé une rue bordée de maisons très anciennes aux murs de briques décrépits laissant apparaître la pierre, aux linteaux des fenêtres ou des portes... Tout en toc ! On se croirait dans une rue de Plaka en Grèce. Mais pourquoi aller imiter les vieilles rues de nos villes occidentales alors qu'il suffirait de sauver les quelques maisons coloniales encore debout ! Les Cambodgiens, comme tous les Asiatiques, n'attachent pas grande importance au patrimoine et au passé. Ils préfèrent le faux vieux tout neuf aux véritables antiquités.

 

Mercredi 14 janvier 2015.

Siem Reap ( 24 km ).

Je pars flâner dans le quartier du vieux marché. J'aimerais bien déjeuner avec une bonne soupe de nouilles, mais je ne trouve que des restaurants à l'aspect cossu proposant des déjeuners occidentaux. Je vais au « Grand Café khmer » prendre des œufs frits avec un lambeau de bacon et une crotte de nez de confiture pour 5 $. Dans ces établissements, les prix ne sont même pas marqués en riels ( monnaie locale ), ils sont en dollars. Et les touristes payent en dollars. Certains n'ont même pas vu un billet local de tout leur séjour. Cela aussi me semble significatif : un pays qui méprise sa monnaie au point de ne plus l'utiliser avec les étrangers. J'avais vu la même chose à Cuba.

À midi, je me goinfre avec une énorme portion de canard à dix dollars. Quand on aime, on ne compte pas ! En fin d'après-midi, quand la chaleur est un peu tombée, je pars jusqu'au lac Tonlé Sap. Sur la route, des bus, des touk-touk, des motos, des vélos, des chiens, des cyclistes... et il me faut me faufiler là au milieu en faisant en sorte d'éviter tout ce qui arrive en face, et en priant le ciel que ceux qui arrivent derrière moi m'éviteront. Je commence à m'habituer à ce jeu de la roulette russe et je dois même avouer que ça finit par me plaire. Sur le bord de la route, des maisons bancales en bois, sur pilotis à cause de la montée des eaux du lac qui change carrément le paysage à la saison des pluies. En effet, le Tonlé Sap se remplit lentement à ce moment-là jusqu'à faire disparaître les rizières et les chemins de terre sous plusieurs mètres d'eau. La rivière qui traverse Phnom Penh voit alors son cours s'inverser. C'est un des rares fleuves qui coule vers l'est pendant six mois et vers l'ouest le reste du temps. Quand j'arrive au bord du lac, il n'est plus là, il est parti à des kilomètres. On a creusé un chenal pour que les bateaux de passagers puissent venir aborder.

 

Jeudi 15 janvier 2015.

Siem Reap ( 51 km ).

Je vais en visite sur le site d'Angkor. J'ai beaucoup hésité avant de me décider, car j'ai visité Angkor, il y a vingt ans quand on avait le privilège de se retrouver seul dans les ruines. Il faut dire qu'à cette époque, il fallait accepter d'être secoué comme un sac de noix dans un pick-up sur la route de terre toute défoncée depuis la frontière de la Thaïlande à Poipet ou sur la piste venant de Phnom Penh. C'est pour cela qu'on ne trouvait que des routards sac au dos dans les quelques petites guesthouses susceptibles de les recevoir. Je suis revenu plusieurs fois depuis, et j'ai vu à chaque fois la situation se dégrader. Il y a trois ans, quand j'ai vu les hordes de visiteurs coréens faire la queue pour se photographier sur des estrades aménagées devant les endroits les plus photogéniques, j'ai dit que je ne reviendrai plus ! Et me revoilà ! Mais cette année, je viens avec une autre optique ; je n'entrerai pas dans les temples, je me contenterai de « me promener » sur l'immense site en vélo. Il est sept heures et demie, et la circulation dans la ville est affolante. Je me suis adapté et je m'en sors assez bien. Il faut aller où l'on doit aller sans se préoccuper des autres véhicules. La technique est celle de « l'évitement ». Quand on marche sur le trottoir avec beaucoup de passants arrivant en sens inverse, on ne heurte personne... Ici, c'est pareil il faut faire fi du code de la route : on passe à droite, à gauche, on traverse une grande avenue sans regarder ( pour ne pas avoir peur, et pour ne pas avoir tendance à éviter celui qui va lui-même nous éviter ). Je suis la voie vers le nord, et au bout de trois kilomètres, je me retrouve dans une forêt, sur une route peu fréquentée. C'est si calme que je me doute bien que ce n'est pas la bonne route. Quelques singes que je n'avais pas remarqués tout d'abord sont assis à l'orée du bois, s'épouillant ou attendant placidement quelque nourriture providentielle. Pierre Loti dans son « voyage à Angkor » décrit très bien cette route qu'il avait parcourue sur un char à bœufs. Quand j'arrive dans un endroit dégagé, au bord d'une pièce d'eau, je sais que je suis près des douves du grand temple d'Angkor. Je suis arrêté à un guichet où je ne peux pas acheter mon billet. Il me faut donc revenir cinq kilomètres en arrière et prendre une route parallèle. En effet, il y a davantage de monde : des bus, des touk-touk, des touristes partout. On me fait, pour 20 $, un beau ticket d'entrée avec ma photo. ( J’apprendrai plus tard que puisque je n’entrais pas dans les temples, je n’avais pas besoin de ce ticket ). Sur la route menant au site, le décor est à peu près le même que tout à l'heure, mais des files ininterrompues de touk-touk pétaradants et puants, de bus à l'avertisseur sonore rappelant les sirènes de bateaux doivent effrayer les singes, car je n'en vois pas un seul. J'arrive à Angkor Vat. C'est une foule compacte qui pénètre dans le temple. Je m'enfuis vers le Bayon. Avant d'arriver à la superbe porte du sud, c'est un immense embouteillage. Les gardiens sont obligés d'imposer une circulation alternée. Le superbe pont enjambant les douves devant la porte est encombré de motos, de bus et de touk-touk. Où est-il le temps où j'attendais qu'une personne passe sur le pont pour donner une idée des dimensions de l'ensemble sur mes photos ? Si Pierre Loti revenait... lui qui déplorait que l'endroit ne soit pas débroussaillé ! J'ai bien fait de revenir, c'est un affligeant spectacle qui vaut la peine d'être vu. Mais je ne peux que reconnaître que moi-même suis venu grossir le nombre de ces visiteurs. Le tourisme se mondialise : les Chinois se promènent dans le monde entier, les Coréens viennent en groupes, les Russes sont là, des vieillards à peine mobiles trottent partout, avec leur canne et leur chapeau de paille. C'est bien que la « culture » soit à la portée de chaque citoyen de ce monde qui s'uniformise. Ce qui se passe ici se passe aussi sur les sites mayas du Mexique, à Pompéi, à Lascaux, au Matchu Pitchu qu'on prévoit de fermer aux touristes... J'ai eu la chance de pouvoir voyager à une époque où l'on pouvait atteindre Katmandou en voiture, où l'on pouvait traverser le Sahara, où les plus beaux sites du monde étaient accessibles. Le voyage était parfois un peu pénible ce qui rendait ces lieux peu fréquentés. Quand on arrivait sur un site, on avait l’impression d’avoir mérité d’être là !

Je vais devant le Bayon : c'est la cohue. Je reste à l'extérieur. Sur les tours, les têtes au sourire énigmatique ont perdu leur attrait. Par contre, grâce à mon VTT, je prends quelques chemins de terre qui me permettent de voir des ouvriers restaurant un pan de mur d'enceinte avec des techniques ancestrales. Armés d’un petit marteau, ils broient des pierres rouges pour fabriquer… du sable. Plus loin, dans une savane desséchée, je rencontre un vieux monsieur plantant des arbustes pour reboiser le secteur, et dans un misérable champ sablonneux, je découvre quelques paysans essayant de tirer d'une terre ingrate de quoi vivre misérablement.

Baphoun, Preah Khan, East Mebon, Pre Rup, je passe devant ces temples sans y pénétrer. Je m'arrête au Banteay Kdei, non pour le visiter, mais pour faire le tour de l'immense bassin ( le Srah Srang ) se trouvant juste devant. Je m'assieds sur les marches de pierre un peu disjointes entourant le bassin pour assister à une scène cocasse : un paysan, ses zébus et ses enfants se baignent tous ensemble. L'homme entre dans l'eau profonde d'un mètre à cet endroit avec un zébu qui ne semble pas apprécier la baignade. Il savonne la bête avec de la lessive et la rince à grande eau. C'est le rinçage que le zébu n'aime pas. Il secoue la tête, s'ébroue et, malgré les cris du paysan, fait des sauts de cabri. Je vais devant l'entrée du Ta Prohm : c'est la même affluence qu'à Angkor. La foule se presse vers l'entrée, les marchandes de souvenirs sont collantes comme des mouches avant l'orage. Elles proposent des chapeaux, des couvre-lits, des sarongs, des cartes postales... Par contre, elles affichent une bonne humeur déconcertante. Vers quatorze heures, je reviens à l'hôtel chercher un peu de calme.

 

Vendredi 16 janvier 2015.

Siem Reap.

Je pense avoir été très fatigué par mon excursion de la veille, car j'ai dormi comme une masse. Aujourd'hui, c'est jour de repos. Je vais consacrer ma journée à flâner dans la ville de Siem Reap. Les chauffeurs de touk-touk ne me dérangent plus : ils m'ont repéré et savent que je ne suis pas un client. Pas difficile de me remarquer avec mon bandana noué sur la tête, mes tongs vert fluo et mon débardeur thaï avec un touk-touk dessiné dessus. Je suis habillé de la même façon tous les jours, car je n'ai qu'une chemisette dans mes bagages. Quand je fais la lessive, je lave le soir, le linge sèche pendant la nuit, et je remets les mêmes vêtements le lendemain matin. Je porte donc tous les jours le même short et la même chemisette.

 

Samedi 17 janvier 2015.

Siem Reap.

Je déjeune en face de mon hôtel, dans un petit restaurant ouvert sur la rue. Les tables sont en inox, les chaises en plastique et la clientèle locale. Je recherche ces petits restaurants appréciés par les gens du coin. Au moins, on est sûr d'y trouver des plats locaux non adaptés au goût occidental et à des prix raisonnables. Je mange une tranche de filet de porc cuite sur le gril, avec une bonne ration de riz. On me donne, dans deux coupelles, une sauce vinaigrée relevée avec du piment, et un curieux assortiment de carotte, concombre et mangue verte confit. Pour l'équivalent de deux euros, c'est bien meilleur que tout ce que proposent les restaurants pour touristes, et c'est cinq ou six fois moins cher ! J'ai rendez-vous avec Nathaniel et Malia que j'avais rencontrés à Paksé et qui sont arrivés ici en vélo par l'est du pays, avec leur fillette de deux ans bien installée dans sa petite remorque. Ils m'offrent un café et un gâteau à la crème au centre culturel français. Nous allons tous vers Surin où nous devons nous retrouver, nous partons demain, mais nous ne passerons peut-être pas par la même route. Avec leur remorque derrière le vélo, ils recherchent les routes les moins fréquentées.

Je passe le reste de la journée à aller d'un bout à l'autre de l'avenue. Je commence à en avoir un peu marre de « faire les essuie-glaces » sur le boulevard Sivatha. J'ai acheté des bananes. Une fois épluchées, elles sont aussi petites que des suppositoires... Par contre, elles sont savoureuses ! Elles valent 3000 riels. Pour payer, j'ai donné un billet de 10.000 et la marchande m'a rendu un dollar et 3000 riels. Il faut savoir jongler entre les dollars, parfois les bahts et les riels. Plus près de la frontière thaïe, on aurait pu me rendre un dollar, vingt bahts et 500 riels...

 

Dimanche 18 janvier 2015.

Siem Reap - Kralanh ( 55 km ) .

Je quitte la ville animée et à la circulation anarchique à dix heures. Je retrouve un peu de calme sur la route devant les grands hôtels, car tous les touristes sont partis en visite. Et me voilà sur la ligne droite de cinquante kilomètres jusqu'à Kralanh. Je vais à plus de vingt kilomètres par heure et pourtant j'ai la désagréable impression de ne pas avancer. C'est dimanche, alors il y a moins de monde sur la route et je suis relativement tranquille. J'arrive à Kralanh très fatigué, surtout dans ma tête, car des étapes comme celle-là sont totalement inintéressantes. Je reviens au même hôtel et je prends une chambre au rez-de-chaussée pour pouvoir y mettre mon vélo.

 

Lundi 19 janvier 2015.

Kralanh - Samrong. ( 76 km )

Je démarre à huit heures. La température est idéale, mais un léger vent de face risque de me fatiguer, à force, car j'ai presque quatre-vingts kilomètres à parcourir. La route est toute droite, la plaine toute plate, infiniment plate ( le pléonasme est volontaire ). Le seul relief, ce sont les plumets ébouriffés des palmiers à sucre. Sur la route, je trouve souvent de curieux serpents écrasés. Ils ne dépassent pas les soixante centimètres de longueur, et ils sont ventrus, avec une tenue léopard et un ventre blanc, une tête triangulaire... Ils ne sont pas du tout sympathiques ! J'aurais du mal à me promener pieds nus dans les rizières.

Pour me protéger du vent, je m'abrite parfois derrière ces petits tracteurs qui sillonnent les routes. Comme ils roulent à plus de vingt kilomètres par heure, ça me fait gagner du temps. En arrivant à Samrong, je vais à Ly Fong G.H, comme à l'aller et je passe l'après-midi dans la chambre à lire et regarder la télé. Le soir, je vais au petit restaurant du coin. Il n'y a pas grand-chose à manger à part une brochette qui a un curieux goût de merguez, et une soupe de nouilles dans laquelle les morceaux de couenne de porc sont aussi durs que des morceaux de pneus de tracteur. Il me tarde de revenir en Thaïlande, ne serait-ce que pour manger correctement !

 

Mercredi 20 janvier 2015.

Samrong - O'Smach. ( 36 km ).

Je ne trouve pas une seule gargote pour manger une soupe. Je vais dans petit gourbi où, sur une table en bois à la propreté douteuse, on me sert une soupe de nouilles froide et sans le bouillon. Il y a dans mon bol, un plâtras de vermicelles dans lesquels on a jeté quelques feuilles de menthe et de coriandre et quelques épluchures de carottes. Ce n'est pas bon, mais j'arrive à manger presque tout sauf les tranches de concombre et le peu de jus qui stagne au fond. Je me méfie du jus, car je ne vois nulle part les gros bidons d'eau potable, par contre je remarque une énorme jarre avec un couvercle en aluminium... J'en déduis que l'eau est celle du robinet, peut-être même celle qui tombe de la gouttière quand il pleut ! Méfiance. Entre Samrong et la frontière, la route monte insensiblement, et un léger vent de face n'arrange rien. À cinq kilomètres d’O'Smach, je me retrouve au pied d'une véritable côte ( 160 m de dénivelé en 2,5 km ). Il est midi, il fait chaud, un petit tracteur arrive, je l'entends dans mon dos, mais je sais que je ne m'accrocherai pas. J'ai, au fond de moi-même, envie de faire la route entre Angkor et Surin par mes propres moyens, un peu comme ces pèlerins qui vont jusqu'à St Jacques de Compostelle à pied malgré toutes les difficultés. Je monte à sept km/h, et le tracteur va à peine plus vite que moi. Quand il me double, quelle n'est pas ma surprise de voir, juchés sur la remorque, sous un parasol doré, des bonzes vêtus de leur robe safran. Alors qu'ils viennent de me dépasser, une musique religieuse où le son discordant des sissos ( viole à deux cordes ) couvre le son mat des percussions se fait entendre. Je viens d'être dépassé par un temple à roulettes ! En réalité, il s'agit de moines faisant la quête : je le comprends en voyant les habitants d'une maison traverser la route pour leur offrir quelques billets et un peu de nourriture. Dans la descente menant à O'Smach, je m'arrête à la même guesthouse qu'à l'aller, « TD.Na GH ».

 

Jeudi 21 janvier 2015.

O'Smach – Surin ( 74 km ). [ Thaïlande ]

Dernière étape. Je suis content de quitter le Cambodge, car je reviens en Thaïlande où je suis sûr de mieux manger et de me faire comprendre partout. C’est surtout le fait de ne pas pouvoir parler qui me chagrine. À sept heures, ce matin, il fait presque froid. Les policiers, du côté cambodgien comme du côté thaï, sont charmants et je passe en quelques minutes avec un visa ( gratuit ) d’un mois. En Thaïlande, je retrouve les routes au revêtement roulant, les petits restaurants sous l’ombre de quelques arbres, et la bonne odeur de soupe. Je m’arrête pour manger des bananes frites en buvant du chocolat au lait de soja. Je roule presque à la même vitesse qu’un gros camion chargé d’une montagne de canne à sucre. Comme le chauffeur s’arrête de temps en temps pour vérifier le bon équilibre de son chargement qui a tendance à pencher vers la gauche, je le rattrape et nous faisons ainsi les quarante kilomètres entre le Cambodge et Prasat. Un petit coup de klaxon quand il me double, un petit bonjour quand je le rattrape, nous finissons presque par sympathiser !

Je ne m’arrête pas à Prasat, je file jusqu’à Surin, sur une route à quatre voies pas trop fréquentée en cette fin de matinée. Il commence à faire chaud vers dix heures, mais c’est une bonne petite chaleur qui me donne des ailes. J’arrive à la maison à midi, Amnuai part acheter un poisson cuit au gros sel sur un gril… J’ai bon appétit !

 

Vendredi 22 janvier 2015.

Surin.

Journée tranquille, je me contente d’aller faire un tour en ville en songtaew.

 

Samedi 23 janvier 2015.

Surin ( 41 km ).

Malia, Nathaniel et Youna arrivent à Surin. Ils viennent du Cambodge, puisque nous avons quitté Siem Reap le même jour ( dimanche dernier ), mais ils n’arrivent pas par la route que j’ai empruntée. Je vais à leur rencontre et je les trouve, étonnant convoi, quelques kilomètres avant l’entrée de Surin. C’est assez curieux de voir sur la route ces deux vélos équipés de sacoches noires dont l’un tracte une remorque dans laquelle on peut voir une petite tête blonde arborant un gracieux sourire. Difficile de passer inaperçus ! Les gens sont intrigués, amusés et séduits par cette petite fille de deux ans qui a la chance de parcourir le monde !

Ils passent l’après-midi et la soirée à la maison, et, comme tous les voyageurs qui se rencontrent, nous parlons de voyage.

 

Dimanche 23 janvier 2015.

Surin.

Nos trois invités repartent par le train de 9 h 48 de la petite gare de Lamchi, à côté de chez nous. En attendant le train, Youna qui a trouvé un plantoir, je ne sais trop où, fait des trous dans les plates-bandes pour planter… des cailloux ! Les bicyclettes et la remorque sont chargées dans le fourgon à bagages, les voyageurs s’installent dans un wagon où il n’y a pas trop de monde, et le train repart, me laissant seul sur le quai. Je serais bien resté un peu plus longtemps avec eux, mais comme ils vont dans le nord, près de Chiang Mai, ils veulent arriver avant que les essartages rendent l’air irrespirable.

 

Mardi 27 janvier 2015.

Surin - Nakhon Ratchasima.( Khorat ) ( 2 km )

Je vais à la petite gare de Lamchi à neuf heures. Amnuai me précède en moto. Le train pour Khorat arrive à l'heure. Je suis seul dans le wagon. C'est la première fois que ça m'arrive ! J'achète un café à un de ces petits marchands qui sillonnent les wagons. Il me donne un café au lait brûlant dans un verre en plastique si fin qu'il se tord dans tous les sens. Je suis obligé de le poser sur le plancher, car je ne peux pas le tenir. De plus, il m'a donné une paille pour le boire. C'est exactement ce qu'il faut pour se brûler directement la langue ! Les Thaïs sont très inventifs, mais ils ont parfois de drôles d'idées ! Quelques passagers montent à chaque arrêt, mais il n'y a pas grand monde quand on arrive à Khorat, à l'heure exacte, ce qui est étonnant également. Je vais à l'hôtel « Fartay » comme d'habitude. Pour 300 bahts, j'ai une chambre très correcte, récemment repeinte, mais le lit est dur comme une planche et les oreillers comme des bûches. Demain matin, je ne vais pas me réveiller mâché, je serai tout bonnement contusionné !

Le soir, je vais au marché de nuit pour manger ma soupe de nouilles « bami » avec des raviolis dedans... Il n'y a pas la foule habituelle sur le marché, et c'est un peu triste. Je crois avoir l'explication de ce « désert » partout où je vais : nous sommes à la fin d'un mois qui a commencé par une semaine de festivités avec le Nouvel An, et les gens n'ont plus d'argent !

 

Mercredi 28 janvier 2015.

Khorat - Nong Khai. ( 6 km )

Je quitte l'hôtel à cinq heures trente, et je longe l'avenue sur deux kilomètres jusqu'à la gare. Pas besoin de lumière, c'est bien éclairé. À un feu rouge, un policier en moto s'arrête à côté de moi et me demande gentiment où je vais. Quand je lui dis que je vais à la gare, puis à Nong Khai en train, il arbore son plus beau sourire, lève le pouce et me souhaite un bon voyage. Il aurait pu me gronder parce que je n'ai pas de lumière, mais ici la police n'est pas mesquine ! Les rues sont bien calmes à cette heure matinale : je ne vois que quelques touk-touk se rendant au marché, chargés de victuailles, quelques cyclo-pousses qui sillonnent le quartier en quête de quelque client, et les chiens qui rôdent dans l'ombre noire.

Dans le train pour Nong Khai il n'y a pas de fourgon de marchandises, mais on me laisse installer mon vélo parmi les sièges. Pas grand monde aujourd'hui non plus. Le train démarre comme prévu à six heures vingt. Les premières lueurs du jour laissent voir un paysage bleuté, aux arbres lointains se perdant dans la fumée des brûlis. Puis, soudain, l'énorme disque rouge du soleil perçant la brume vient donner des teintes chaudes aux rizières moissonnées, et aux champs de canne à sucre. Nous sommes en pleine région d'Isan, c'est à dire le centre est de la Thaïlande. La seule et unique récolte de riz ne suffit plus pour nourrir une famille, alors on diversifie les cultures. Je remarque de nombreux petits jardins dont une partie de la production sera vendue au marché, de petits champs de maïs, de manioc, d'arachides et surtout de canne à sucre. On a planté aussi des eucalyptus au tronc blanc et lisse. Quelques buffles couverts de boue s'enfuient au passage du train, et de rares et faméliques zébus retenus par une longue corde tournent autour du piquet fiché en terre. Des paysans pataugent dans les mares de boue, harponnant quelques poissons ayant échappé aux hérons et aux cigognes. Ce décor est tout aussi monotone, bien que légèrement différent de celui que j'ai trouvé jusqu'à présent. Entre Udon et Nong Khai, on traverse une région boisée de taillis et d'arbustes rappelant un peu la savane. Les grands arbres, le tigre, l'éléphant, le rhinocéros ont disparu, les buffles ont été domestiqués, le secteur est devenu bien triste !

En descendant du train, je parcours les trois kilomètres me séparant de Nong Khai sous le soleil de midi, et je vais à « Mutmee G.H » un des plus agréables petits hôtels trouvés sur ma route. Les tables du restaurant sont soit parmi la verdure, soit sous des toits de paille, et les chambres dans des petits bungalows, le tout au bord du Mékong avec vue sur le Laos sur l'autre rive. Ma chambre ( 200 bahts ) est située dans un bâtiment aux couloirs partant dans tous les sens. Elle est toute petite, sans salle de bains, mais il y a tout de même la place de mettre mon vélo.

 

Jeudi 29 janvier 2015.

Nong Khai. ( 20 km ).

Je vais visiter le « Sala Kaew Koo » situé à sept kilomètres de l'hôtel. C'est un curieux parc peuplé de bouddhas et de personnages ou d’animaux issus du Ramayana, cette mythologie indienne qui se fond dans le bouddhisme populaire thaï. C'est curieux, comme les Thaïlandais côtoient sans pouvoir les nommer Ganesh, Shiva ou Vishnou qui ont « pignon sur rue » dans la plupart des temples. Un jour, un artiste laotien bien inspiré décida de créer un parc avec des sculptures grandioses en béton. Il mit plusieurs années à réaliser son projet, et le résultat est surprenant. On se promène parmi les géants, et à chaque détour du sentier on découvre une nouvelle scène dont les acteurs, figés semblent prêts à s'animer et à retrouver des couleurs. Je suis presque seul sur les lieux, et cela ajoute au côté mystérieux.

L'après-midi je flâne le long du fleuve, je fais la sieste, je me vautre dans la sérénité des lieux. Quand le soleil décline, en fin de journée, je pars dans les ruelles où les petits restaurants alternent avec les bars ou les petites épiceries. J'aime bien cette ville calme et à la population chaleureuse.

En fin d'après-midi, je rencontre trois personnes qui essayent de photographier le soleil couchant au moment où il se glisse juste derrière le « pont de l'amitié » qui relie la Thaïlande au Laos. C'est normal cet engouement pour les ponts : ils sont d'Avignon ! Je reste avec eux toute la soirée.

 

Vendredi 30 janvier 2015.

Nong Khai - Si Chiang Mai. ( 50 km )

Je vais remonter le fleuve vers l'ouest par la route menant à Si Chiang Mai ( ne pas confondre avec Chiang Mai, la grande ville du Nord ). Je me lève à sept heures pour partir avant que la chaleur ne soit trop gênante. Je commande un bon petit déjeuner et j'attends... au bout de vingt minutes, le déjeuner n'arrivant pas, je vais voir ce qui se passe en cuisine, et je trouve tout le personnel attablé devant des bols de soupe, et on me dit le plus simplement du monde d'attendre, car c'est l'heure de leur déjeuner. C'est tout naturel ici : le personnel ne peut pas travailler correctement avec l'estomac dans les talons. Bon, j'annule ma commande, je quitte l'hôtel et je vais déjeuner dans la rue devant le « 7-eleven » avec de délicieux croissants au jambon et au fromage. La route qui part vers l'ouest est une route à deux voies très fréquentée durant les vingt premiers kilomètres, et je suis un peu inquiet, car il n'y a ni bande d'urgence ni accotement. Je n'ai donc pas trop envie de regarder vers le fleuve qu'on longe bien souvent. Le Mékong va vers son niveau le plus bas, alors les deux rives, de mon côté comme du côté thaïlandais sont encombrées de grosses machines qui extraient le sable. Quand on parle des dégâts causés à la nature par l'homme, on oublie souvent de considérer les trous, les excavations, les pans de montagnes qui disparaissent pour fabriquer ce béton servant aux constructions nouvelles. Et dans ces pays où les immeubles poussent comme des champignons, les dégâts sont considérables. Dans quelques années, il faudra remblayer les berges du fleuve pour ralentir l'érosion.

Quand j'arrive à Si Chiang Mai, je me crois au bord de la mer en longeant la promenade le long du fleuve. Il y a des petites guinguettes, des petites villas, et, derrière la murette, le fleuve qui reflète le ciel bleu. Au loin, sur l'autre rive, je distingue les bâtiments de Vientiane et les véhicules qui semblent bien nombreux.

En fin d'après-midi, je vais au marché. Je n'ai rien à acheter, mais comme je n'ai rien d'autre à faire...

Je retrouve mon moral, le soir, en restant devant mon petit hôtel, en terrasse au bord du fleuve pour manger et pour boire ma bière en observant les lumières de Vientiane, en face, sur la rive gauche du Mékong. Une musique un peu guimauve arrive même jusqu'ici, musique d'ambiance de quelque terrasse ressemblant à celle où je me trouve. Du côté thaï, pas un touriste, que des gens du coin qui viennent dîner, le soir entre amis ou en famille. J'aime cette ambiance, surtout quand la bière est fraîche et quand « la bouffe » est bonne !

 

Samedi 31 janvier 2015.

Si Chang Mai - Sangkhom ( 50 km ).

À neuf heures, je longe le Mékong par une petite route tranquille qui serpente au milieu de forêts dont les arbres ont des feuilles aussi larges que des assiettes. La route est parfois bordée de petites maisons particulières, certaines très coquettes, d'autres en bois noirci par les ans. Je suis seul sur cet itinéraire, l'air tantôt frais tantôt doux me donne de la vigueur ! Je retrouve la grande route à la borne « Si Chang Mai 9 km ». La route se met alors à monter et descendre en courts toboggans, en « tapeculs » successifs. Je monte, je descends, je suis un yo-yo ! C'est moins ennuyeux que les longues lignes droites, mais c'est un peu fatigant à force... À neuf kilomètres de Sangkhom, je me lance dans une descente longue, sinueuse et rapide. Je vais plus vite que les motos, que les voitures, et s'il y avait un avion je crois que je le doublerais aussi. Ce qui gâche un peu mon plaisir, c'est que dans quelques jours, c'est dans l'autre sens que je vais aborder cette descente qui sera alors une montée.

Sangkhom est un gros village, presque une ville avec une petite halle, l'inévitable « 7-eleven », et la route bordée de boutiques et de petits restaurants. Je trouve un petit hôtel qui me propose un bungalow avec vue sur le fleuve à 300 bahts : c'est idyllique ! Je passe l'après-midi à regarder glisser le Mékong sur lequel quelques rares barques de pêcheurs dérivent. En face, la berge laotienne, boisée, semble déserte. Je ne remarque qu'un toit de tôle parmi la verdure. Pas une fumée, pas un bruit, pas même un buffle au bord de l'eau !

Le soir, je trouve un restaurant où l'on me sert un steak-frites acceptable avec une bière à la pression sur une terrasse avec vue sur l'obscurité. ( S'il avait fait jour, j'aurais pu voir le Mékong et la rive laotienne )

 

Dimanche 1er février 2015.

Sangkhom - Pak Chom. ( 67 km )

Je flemmarde un peu sur la petite terrasse de mon bungalow avec pour seule distraction le spectacle de l'eau qui glisse insensiblement vers le soleil levant. Pas une barque, pas un pêcheur. C'est sûr, les eaux du Mékong ne sont pas très poissonneuses en ce moment, car les Thaïs ne sont pas du genre à laisser les poissons batifoler impunément sous leur nez ! Je prends la route à neuf heures. Je monte, je descends, je joue à saute-mouton. Parfois une descente de cent mètres est suivie par une montée aussi courte, parfois la pente très raide m'oblige à utiliser mon plus petit développement. Et il en est ainsi pendant soixante-cinq kilomètres... Je passe mon temps à changer de développement. Heureusement, le décor est la récompense de mes efforts : à ma gauche des montagnes souvent boisées où les touffes de bambous forment de gracieux panaches, à ma droite, le fleuve se fraye parfois un passage parmi des centaines d'îlots verdoyants et des bancs de sable doré. Le débit est nettement moins important qu'en novembre, à la fin de la saison des pluies, époque à laquelle tous ces obstacles sont submergés par un fleuve en furie. Toujours pas de pêcheurs, pas de barques, peu d'animation sur l'autre rive.

Je roulais bien tranquillement quand soudain quelque chose d'inhabituel attira mon attention : un gros scorpion noir traversant la route. Long d'une douzaine de centimètres, les pinces en avant, l'abdomen relevé se terminant par un dard venimeux, il avançait lentement. Il semblait luire au soleil. Je n'ai pas pu m'empêcher de faire demi-tour et de l'écraser. Je ne l'ai pas tué du premier coup : il se convulsionnait, tournant sur lui-même comme un crabe cherchant à creuser le sable pour disparaître. Je suis repassé sur lui une deuxième fois, et il a claqué comme lorsqu'on casse une noix. Mon crime accompli, j'ai regretté de l'avoir tué. Il ne m'avait rien fait, ce pauvre animal, j'aurais mieux fait de le filmer et de lui laisser la vie sauve.

Plus loin, je me suis arrêté pour observer le panorama, et un bonze est arrivé. Il marchait d'un pas rapide sur le bord de la route. Il portait une théière, son énorme bol à aumône en bandoulière ainsi qu'un récipient cylindrique dans lequel il met ses quelques effets personnels et une ombrelle de toile orange. Son visage sans âge, hâlé par le soleil s'éclaira d'un surprenant sourire. Il me dit qu'il faisait à peu près la même route que moi, qu'il allait à Ubon, puis à Surin. Ces moines pèlerins, solitaires, ont choisi cette vie rude et semblent fort bien s'en accommoder. Il se passa alors une chose surprenante : il posa tout son « bagage » sur le bord de la route, revint se placer juste à côté de moi, bien contre moi, sortit son téléphone portable et tira notre portrait. Il fallut recommencer, car on ne voyait pas bien le vélo, derrière nous !

Arrivé à Pak Chom, je trouve un petit hôtel en bord de route. Je m'installe dans un petit bungalow ( 250 B ).

 

Lundi 2 février 2015.

Pak Chom - Chiang Khan. ( 53 km )

Ce matin, je me sens en forme, et prêt à monter et descendre s'il le faut. Une température de vingt degrés qui ne dépassera pas les vingt-cinq, une route ombragée en bon état, pas beaucoup de circulation... C'est idéal ! Je vois arriver un Européen en tenue cycliste dans l'autre sens. C'est un Allemand. Il est presque étonné que je l'arrête. Il ne me donne aucun « tuyau » pour se loger, il ne veut pas que je lui donne des adresses d'hôtels corrects... C'est un peu le « casque à boulons », la « panzer division ». Bon, je laisse tomber. Encore un qui doit dialoguer avec les réseaux sociaux et qui n'a besoin de rencontrer personne ! Tout le long de la route, des arbustes fleuris dégagent une odeur de jasmin très agréable. Du côté laotien, les montagnes deviennent plus escarpées avec parfois des falaises calcaires. Le fleuve est toujours aussi paresseux. Ses eaux jaunes glissent lentement entre des chapelets d'îlots couverts de buissons verts.

J'arrive dans la rue principale de Chiang Khan et je retrouve un peu de mouvement, d'animation. Je vais dans la petite rue parallèle bordée de boutiques et de guesthouses aux façades de bois. Je retrouve la Thaïlande d'il y a trente-cinq ans avec ses maisons traditionnelles bien conservées. Partout ailleurs, elles ont toutes été remplacées par d'affreux bâtiments de béton. Ici, au contraire, on joue sur ce côté typique pour faire de Chiang Khan une ville touristique. Même les bâtisses récentes sont en bois. Presque toutes ces guesthouses sont tournées vers le fleuve avec un restaurant ou un bar offrant un beau panorama. Je vois peu d'Occidentaux, et toutes les enseignes d'hôtels sont écrites en thaï.

Le soir, la rue devient un enchantement. Les petites boutiques ont ouvert leurs panneaux de bois, et leur éclairage intérieur met en valeur des objets tout à fait ordinaires. On aurait envie de tout acheter : les chemises aux belles couleurs, les faïences rutilantes, les robes brodées, les sarongs chatoyants... On aurait envie de manger toutes les friandises proposées : les beignets de bananes, les crêpes au miel ou au chocolat, les flans à la noix de coco. Il n'y a pas de « farangs », donc pas de racolage pour les massages, pas de bars d'où fusent des rugissements de bêtes en rut. Les façades de bois ont pris des teintes chaudes, et même les plus patinées semblent fraîchement vernies. Les badauds déambulent, par petits groupes, des jeunes rient aux éclats, mais dans l'ensemble, il y a comme un grand chuchotement, des voix paisibles qui causent gentiment. Je me laisse gagner par cette sérénité. Un vieil homme assis devant sa maison, égrène des notes sur un xylophone de bois et accompagne ces sonorités chaudes de chants nostalgiques. Vers neuf heures, la rue se vide, les petits étalages reviennent vers l'intérieur des maisons dont on ferme les grilles ou les panneaux de bois. La rue déserte est redevenue mystérieuse, intemporelle.

 

Mardi 3 février 2015.

Chiang Khan - Pak Chom. ( 43 km )

Je commence ma journée à dix heures par une délicieuse soupe de nouilles au porc, dans un petit restaurant typique en bord de rue. Je vais revenir sur mes pas, pendant quatre jours jusqu'à Nong Khai. Les quarante kilomètres à parcourir aujourd'hui me semblent sans grandes difficultés. Cette route qui monte et qui descend sans arrêt, je m'y suis habitué, et c'est agréable, car on domine parfois le fleuve, et le paysage y trouve un nouvel intérêt à chaque virage. Je sais que cette grande plaine verdoyante qui me sépare du Laos devient un fleuve aux remous furieux et aux eaux boueuses entre juin et novembre, mais pour l'instant, le Mékong se fraye un passage entre des buissons et des îlots qui disparaîtront sous les eaux. Je roule entre dix heures et midi, alors le soleil est de la partie, mais en cette saison que les Thaïs appellent la « saison froide », il est supportable. Il fait vingt-huit degrés. Ce matin, j'ai attendu qu'il réchauffe un peu le paysage, car il est vrai qu'il faisait très froid : à huit heures il faisait seize degrés ! On m'a dit qu'ici, c'était à la fois le coin le plus froid avec parfois zéro degré en décembre, et le plus chaud avec plus de quarante-cinq degrés en avril. Je me félicite d'avoir choisi la bonne période.

À Pak Chom, je vais à la même guesthouse, je prends le même bungalow, et je vais dans la rue principale, à deux kilomètres pour manger un bon riz frit au poulet. L'après-midi je fais la sieste et je lis, puis le soir, je vais au restaurant voisin et, avec vue sur le Mékong au clair de lune, je mange un poulet frit à la sauce aux huîtres, au poivre et à l'ail. Pendant qu'on prépare mon plat, ça sent vraiment mauvais, une odeur de chien mouillé, de linge sale, de relents de lavabo... que sais-je encore ? Je ne comprendrai jamais pourquoi la cuisine thaïe sent si mauvais quand on la prépare, alors que c'est si bon quand on la mange ?

 

Mercredi 4 février 2015.

Pak Chom - Sangkhom. ( 64 km )

Le soleil est déjà bien haut, à neuf heures, quand je prends la route. Des virages, des montées courtes, mais assez raides, des descentes qui permettent de récupérer et de prendre son élan pour la montée suivante... Cela devient un peu répétitif, même si le paysage reste beau avec des bananiers aux larges feuilles vertes et des tamariniers bordant la route. Je trouve les derniers kilomètres interminables. Je reviens au même petit hôtel qu'à l'aller.

 

Jeudi 5 février 2015.

Sangkhom - Si Chiang Mai ( 39 km )

Il faut l'avouer, je ne suis pas motivé ce matin. Je sais qu'il y a une méchante montée au bout de neuf kilomètres... Je pars à huit heures quinze, avant la chaleur. J'attaque la côte tout doucement, et finalement j'arrive au sommet sans peine. Il y a un dénivelé de cinquante mètres sur un kilomètre. Par contre, tous les sauts de puces avec des « tapeculs » très pentus finissent par me fatiguer tout à fait. Sur les neuf derniers kilomètres, je prends la petite route qui longe le fleuve. C'est tout plat, très tranquille, parmi les villas colorées et les maisons en bois. Plus je m'approche de Si Chiang Mai, plus les villas aux teintes vives sont coquettes.

Je reviens au « Sitsuwan hôtel », et je sais déjà que ce soir je mangerai en terrasse face à la ville de Vientiane.

 

Vendredi 6 février 2015.

Si Chiang Mai - Nong Khai. ( 51 km )

Il est huit heures et quart, l'air est frais comme chez nous au printemps, car le ciel est un peu couvert. Je longe la promenade, au bord du Mékong. En face, la ville de Vientiane n'a pas l'allure d'une capitale : aucune tour, très peu de grands immeubles apparaissent. Je pense que dans quelques années cela aura changé ! D'énormes plages de sable jaune occupent le lit du Mékong bordé de jardinets où les pieds de tomates côtoient les maïs et les choux. On a aussi semé de l'ail et des oignons et de ces plantes aromatiques indispensables pour faire de bonnes soupes. Je m'étonne de ne pas voir de fraisiers. La terre de ces jardins est très fertile, car ils sont immergés pendant une période de l'année durant laquelle le limon fertilisant se dépose. Donc, pas besoin d'engrais !

Le chemin que j'emprunte passe par de petits villages paisibles. Il est bordé d'épiceries, de petits restaurants, de marchands de brochettes... C'est à croire que les Thaïs ne pensent qu'à manger ! De temps en temps je dois revenir sur la grande route, mais dès que je le peux, je reprends le petit chemin du bord de l'eau. Je traverse des champs de tabac et de maïs. On hache finement les feuilles de tabac fraîchement coupées et on les étale sur des clés de bambou pour les faire sécher. Je vais voir des gens travailler. Ils mettent leur récolte dans de grandes poches en plastique. Leur production est achetée par des cigarettiers thaïlandais. Je ne fume pas et je le regrette presque, tant ce tabac séché sent bon. Cela me rappelle mon enfance, quand j'allais coller mon nez sur les feuilles de tabac suspendues dans le séchoir de mes voisins. Les cultivateurs me disent que fumer de ce tabac provoque des vertiges qui peuvent aller jusqu’à l’évanouissement.

Je m'arrête pour manger une soupe de nouilles et pour boire un thé au lait comme on n'en fait plus en Thaïlande. Il a une couleur orange et un goût très particulier. Il y a une trentaine d'années, on en trouvait partout au bord des trottoirs ou dans les gares routières ; maintenant on ne trouve plus que du thé en sachets ou du café lyophilisé Nescafé ou Burdy ! Encore de bonnes choses dont le « progrès » nous force à nous passer.

Aujourd'hui, je ne m'ennuie pas. J'ai fait ce trajet dans l'autre sens en passant par la grande route, il y a quelques jours et j'avais été dérangé et parfois effrayé par la circulation des camions transportant du sable. Sur mon petit chemin, je suis tout seul ! Je prends même parfois les promenades pavées ou carrelées du bord de l'eau. Les gens sont aimables, souriants, un peu curieux, mais je trouve que c'est une qualité. Ce qui m'étonne, c'est que quand je leur dis que je suis Français, ils sont fiers de pouvoir me dire « bonjour ». Je ne sais pas où ils ont appris ça ?

Je vais parfois dans la cour d'un temple. J'adore ce décor fait de toits aux formes gracieuses dont la teinte ocre tranche sur le bleu du ciel. J'adore les façades décorées de motifs colorés, les piliers dorés, les statues de bouddhas aux sourires énigmatiques. Je m'assieds dans un coin ombragé et je me laisse pénétrer par la sérénité des lieux. Ce sont toujours des endroits calmes et silencieux, comme de petits îlots à l'écart de la route à la circulation infernale de la grande route ou de la vie trépidante de la ville. Il y a quelques années, j'avais passé quelques jours à Vientiane avec Amnuai, et je me levais tous les matins à l'aube pour voir les moines par groupes orange mendier leur repas dans les rues désertes. J'allais ensuite dans un temple, et je restais dans le jardin, assis sur un banc à écouter et observer les oiseaux. Les moines revenaient au monastère par petits groupes, ils se réunissaient dans une grande salle et prenaient leur repas en commun. ( Ils mangent à l'aurore, en fin de matinée, puis ils ne doivent plus faire aucun repas jusqu'au lendemain matin ). Je les entendais ensuite réciter leurs prières d'un ton monocorde... Je trouvais ce moment merveilleux, et Amnuai se demandait si je n'allais pas devenir moine !

Quand j'arrive près de Nong Khaï, je suis forcé de reprendre la grande route, les rives du fleuve étant occupées par des gravières. Comme il est midi, je suis presque seul sur la route. Par contre, de nombreux véhicules sont garés, parfois très mal devant tous les endroits où l'on peut manger un « khao phad ». J'arrive au « Mut Mee garden guesthouse ». On me propose une chambre au premier étage ( 300 B )... Aucune importance, le vélo va monter les escaliers ! Je passe l'après-midi au restau, sous le toit de paille, près du fleuve à écrire mon carnet de bord. Il fait 23°, un petit vent souffle, je me crois au bord... de la mer !

 

Samedi 7 février 2015.

Nong Khaï ( 0 km )

Pas de vélo aujourd'hui ; nous nous reposons. Il a dormi debout comme les chevaux entre le lit et la cloison, et moi j'ai dormi « en pointillés ». Hier soir, je voyais une petite lueur fantôme avec mon œil gauche, comme un reflet sur le côté de mon verre de lunettes, mais le plus inquiétant, c'est que le reflet était toujours là même quand je n'avais pas de lunettes...

Ce matin, je déambule dans la ville à pied. Je cherche un petit cadenas à numéros et une chaînette d'une vingtaine de centimètres. Je n'en ai pas absolument besoin, mais c'est toujours mieux quand on cherche quelque chose sur les marchés. Je vais au Talat Ta Sadej, marché couvert où l'on trouve vraiment de tout, et je finis par acheter mon petit cadenas. La chaînette est introuvable.

Je passe devant le Wat Lam Deun surmonté d'un colossal bouddha assis, et je vais jusqu'au Wat Po Chai, le temple principal de la ville. C'est un immense édifice qui n'a rien d'extraordinaire vu de l'extérieur, mais dont les murs intérieurs sont couverts de fresques assez surprenantes. Ce ne sont pas des illustrations du Ramayana ou de la vie de Bouddha que je suis habitué à trouver un peu partout, mais des scènes de la vie courante où figurent des voitures et des touk-touk. Ces scènes représentent des fêtes comme le Nouvel An pendant lequel on lance des seaux d'eau sur les passants aussi bien que sur les moines, des moments de la vie active, les jeux des enfants, des marchés... Je suis étonné : il n'y a pas une seule représentation d'un match de boxe ou de foot ! Le bouddha est relativement petit, avec des pierres précieuses enchâssées dans sa tête, et il est très vénéré.

En me rendant au marché voisin, que vois-je dans la rue ? La chaînette d'une vingtaine de centimètres ! Mon contrat est rempli, je suis rassuré : on finit toujours par trouver ce que l'on cherche, même si ce ne sont pas des objets courants ! Je cherchais à manger du canard laqué, et je l'ai aussi trouvé à l'entrée du marché Ta Sadej. Je suis comblé, je peux aller me coucher, c'est l'heure de la sieste !

Le soir, c'est l'effervescence dans le quartier, car il y a un marché de nuit. On peut y manger tout ce qui se mange, même des insectes bien entendu, car les Thaïs de la province d'Isan en sont friands. C'est aussi coloré qu'une fête foraine, et l'ambiance est à la bonne humeur. On a dressé un podium au bord de la promenade le long du Mékong, et des musiciens se déchaînent sur des mélodies et des rythmes locaux alors que les gens dansent par groupes ou par couples. C'est vraiment la fête ! Dans ce pays, tout est prétexte à s'amuser. L'hédonisme des Thaïs est contagieux. Je m'ennuyais un peu : ils ont réussi à me redonner le moral.

 

Dimanche 8 février 2015.

Nong Khaï - Phon Phisai ( 48 km )

Ce matin j'ai rencontré un Espagnol de Bilbao dans l'hôtel. Nous étions voisins de chambre. Il va à Chiang Khan en vélo. Je lui donne des renseignements puisque je viens de faire la route, et nous partons dans des directions opposées. Je sors de Nong Khaï sur une route presque déserte, car c'est dimanche, et à dix heures, les gens ne sont pas encore sur la route...

Je rencontre Joan, un Norvégien avec qui je fais la route jusqu'à Phon Phisai. Nous allons au même hôtel, et le soir, nous sortons dans la ville déserte pour dîner dans un restaurant désert. Il est 20 h 30, tout est fermé ! Les Thaïlandais travaillaient sept jours sur sept, il y a quelques années, et le dimanche, comme tous les autres jours, les magasins étaient ouverts. Peu à peu, ils ont obtenu quelques avantages sociaux et le droit d'avoir des loisirs. On leur octroie ce qu'on veut nous supprimer en France où le repos dominical a été fortement remis en question il y a quelques années !

 

Lundi 9 février 2015.

Phon Phisai - Pak Khat ( 44 km )

J'ai un compagnon de route, car avec Joan nous allons au même endroit. Il est vrai qu’à deux, on est davantage motivé, et on roule un peu plus vite. Nous avons un léger vent de face, mais nous roulons tout de même à vingt de moyenne. Nous nous arrêtons en bord de route pour manger une délicieuse soupe pour moi, et un excellent riz frit au porc et aux légumes pour Joan. Nous roulons, nous ne voyons pas le Mékong de la matinée. Parfois nous traversons une sorte de bocage un peu desséché, puis nous longeons une rizière verdoyante avant de pénétrer dans une forêt d'hévéas dont les troncs s'ornent de petits pots de terre comme dans les Landes autrefois, quand on récoltait la résine des pins. Ici, c'est un lait blanc et collant qui coule des scarifications des troncs : on en fera du caoutchouc. Je suis soudain intrigué par un vaste espace dégagé : et que vois-je au fond de cette esplanade de terre jaune ? Un ovni ! Il est là, posé à l'orée d'une forêt de pins, dressé vers le ciel, large comme une soucoupe au niveau du sol, puis semblable à un bulbe pointu vers le haut... En m'approchant, je remarque qu'il est emprisonné dans des échafaudages. Me voilà rassuré : ce n'est qu'une fusée intersidérale ! Je me renseigne auprès d'un cosmonaute se trouvant sur place : il me détrompe en m'annonçant qu'il s'agit d'une énorme fleur de lotus dont on voit les pétales roses ouverts en corolle en bas, surmontés d'un énorme bouton en forme de dôme pointu. Ce sera un superbe temple. C'est décevant ! Il y a des fois où j'aurais préféré ne pas comprendre le thaï.

Nous arrivons à Pak Khat à la fin du marché qui occupait une grande place au bord du fleuve. Le sol est jonché de poches en plastique à tel point qu'on dirait qu'il a neigé ! Il faudra, un jour qu'on arrête de donner des poches en plastique à foison, car on en trouve partout : le long des routes, dans les rues, jusque dans les parcs et les temples. Nous allons à l'hôtel « Ruan Kéo resort » ( 300 B ) et nous nous installons chacun dans une chambre très correcte donnant sur une cour intérieure. Le soir nous allons manger dans un restaurant au cadre agréable avec vue sur le Mékong, mais c'est cher et ce n’est vraiment pas bon... Bah ! Il vaut mieux rester fidèle aux petites gargotes ouvertes aux quatre vents ! Joan a amené sa tablette, et le voilà en train de surfer sur Internet pendant le repas... C'est affligeant ! Ils sont tout à fait intoxiqués, pourris par cette dépendance au virtuel. Et moi, que fais-je pendant qu'il ne parle plus, qu'il n'écoute plus ce que je dis ? Je me dis que je serais mieux tout seul ! C'est curieux comme ces gens croient avoir de nombreux amis grâce à « facebook » ( J'ai horreur de ce nom anglais qui pourrait très bien se traduire par « fesses de bouc » ). En réalité, ils n'ont que des « amis » virtuels, du vent, de l'imaginaire, de l'impalpable... et ils ne sont plus capables d'avoir des relations normales avec les gens qu'ils rencontrent. Je les vois tous, autant les touristes que les Thaïs avec leurs tablettes : en moto, dans le bus, dans les rues... Ils descendent des escaliers les yeux rivés à leur miniécran, ils marchent dans l'obscurité, leur visage éclairé d'une lueur blafarde... Ils surfent aux toilettes, peut-être même sous la douche ?

 

Mardi 10 février 2015.

Pak Khat - Bueng Khan ( 51 km )

La température est tombée un peu en dessous de vingt degrés, cette nuit, et j'ai été réveillé par le froid, car la couverture de l'hôtel n'était pas plus chaude qu'un simple dessus de lit. Joan part avant moi : nous n'allons pas dans la même direction. Je ne prends la route qu'à dix heures. Je suis content, car le paysage est légèrement vallonné et la route ressemble à une succession de toboggans. J'avale les montées sur l'élan des descentes, et je maintiens une moyenne de vingt et un kilomètres par heure. La route est bordée d'arbres, un léger vent frais souffle de trois quarts face : C'est très agréable. J'arrive à Bueng Khan un peu après midi. Cette ville me fait mauvais effet au premier abord. On y arrive par une route à quatre voies bordée de divers dépôts, ateliers et entreprises, et j'ai du mal à trouver un hôtel dans le village. Je dis le village, car au milieu de cet urbanisme délirant laissant présager l'entrée dans une grande ville, il y a Bueng Khan, l'ancien gros village étouffé par les constructions anarchiques qui le cernent ou qui s'incrustent dès qu'un ancien bâtiment disparaît. Je finis par trouver un restaurant qui ne propose que des soupes de nouilles au poulet délicieuses. Pour l'hôtel, je m'installe au « Pen Neug Resort » à deux kilomètres du centre. Le problème, c'est que je suis un peu isolé le soir... Je commande un riz frit au poulet, et pour 40 bahts ( un euro ), j'ai une portion gargantuesque que je mange dans ma chambre en regardant « Tom and Jerry » à la télé.

 

Mercredi 11 février 2015.

Bueng Khan ( 32 km )

Je décide de passer la journée ici. Je vais dans la ville ( je n'ose pas dire « au centre-ville » ). Me voilà réhabilité avec Bueng Khan ! Quelques rues très commerçantes convergent vers le marché central, vaste halle où tout se vend, du porte-clés aux couleurs du club de foot de Liverpool aux énormes poissons-chats agités de convulsions au fond de leur cuvette en passant par les articles de vannerie... Je me rends au bord du fleuve : c'est un énorme chantier où des pelleteuses chargent des camions qui vont déverser leur chargement de terre à quelques mètres, sur le rivage. On dirait des crabes et des bousiers grouillant dans un univers de terre rouge et de fumée noire. Pourquoi ce gigantesque chantier ? Tout simplement pour aménager le bord du fleuve pour en faire une promenade ou un mignon petit jardin, mais surtout pour construire une protection de façon à ce que le Mékong ne vienne pas emporter toutes les maisons se trouvant sur le rivage. À force d'enlever les bancs de sable, en amont, qui freinent les eaux lorsque le fleuve est en crue, on change la puissance déjà colossale de son débit en furie destructrice. Je prends la petite route bétonnée qui suit le Mékong vers l'est. Toujours les petites villas alternant avec les constructions traditionnelles en bois. Aucune de ces habitations n'est tournée vers le fleuve : elles donnent sur le côté route. Cela prouve bien que nous, en Occident, nous n'avons pas du tout les mêmes valeurs. Nous voyons le côté agréable, belle vue et tranquillité ; ici on se tourne vers le passage, la vie, la commodité. Il faut dire que de petits commerçants passent à longueur de journée sur la route en proposant diverses marchandises : poissons, plats cuisinés, légumes, glaces et sorbets. Les artisans eux aussi proposent leurs services en passant avec une voiture sonorisée. Je longe des forêts d'hévéas où les petits pots de terre ont été remplacés par des pots de plastique. On y perd en esthétique, on y gagne en légèreté. Je rejoins la route principale. On dirait presque une piste d'aérodrome tant elle est large et déserte. Dans les régions que j'ai traversées, je peux affirmer que le réseau routier thaïlandais est nettement plus moderne et de meilleure qualité que le réseau routier français. La moindre route est goudronnée avec un revêtement en « enrobé » ou bétonnée, et les axes principaux sont en parfait état, bordés de bandes d'urgence suffisamment larges.

Je m'arrête en bord de route pour manger un demi-poulet cuit sur le grill, avec du riz gluant. Le « khao gnéo » est un riz dont les grains se collent entre eux à la cuisson, et on le mange en détachant des boulettes un peu comme on fait chez nous avec le pain.

À huit heures, le patron de l'hôtel m'amène en moto jusqu'au « festival », à deux kilomètres. Le quartier est tout illuminé : c'est à la fois un marché de nuit et une foire-exposition. Je m'attendais à un spectacle de danses et de musique traditionnelle, mais il faut attendre minuit pour voir un spectacle sur scène qui ne vaut peut-être même pas la peine que j’attende. En ce moment, il y a une élection de « Mis foire » et un gars qui braille sur scène, des manèges d'un autre siècle et toutes sortes de choses sucrées ou salées qui se mangent. Mais il n'y a pas les sucreries ou les friandises que j'aime, ni les grillades... Alors, je mange une soupe de nouilles au bœuf. Pour revenir à l'hôtel, il n'y a aucun touk-touk. Les parkings sont pleins de motos et de voitures : les gens sont tous motorisés. Un jeune homme aimable se propose de me ramener à l'hôtel gratuitement en moto.

 

Jeudi 12 février 2015.

Bueng Khan - Bung Khla ( 62 km )

On ne se pose même pas la question de savoir quel temps il va faire dans la journée puisque le ciel est toujours bleu. Je m'ennuie parfois sans les beaux nuages blancs, les énormes cumulus qui enrichissent le paysage. Je pars à neuf heures pour quarante kilomètres de route tantôt trop large, tantôt trop étroite pour le trafic. Je n'ai plus peur sur la route : on s'habitue à tout. J'ai eu cependant une petite frayeur quand, en levant les yeux, j'ai vu un énorme camion me foncer dessus en doublant un car. J'avais le choix entre un profond fossé sur ma gauche ou alors me faire friser les poils des mollets en restant sur l'étroite bande d'urgence. Le camion a dû passer à un mètre, mais ce que je ne savais pas, c'est qu'il tractait une remorque qui m'a obligé à m'accrocher à mon guidon comme si un cyclone se déchaînait brusquement.

La route monte et descend, je ne vois pas souvent le fleuve, mais je sais qu'il n'est pas loin, car de chaque chemin sortent des camions de sable qui perdent une partie de leur chargement sur la route, ce qui rend les accotements impraticables. Je passe Bung Khla sans m'en apercevoir, car la petite agglomération est en dehors de la grande route. Ce n'est pas une ville, c'est un village qui a des allures de village de western. Il n'y a pas de « 7-eleven », pas de supérette, que des petites épiceries qui font en même temps office de quincaillerie ou de pharmacie. Le village est peu attrayant, par contre, les bords du Mékong dégagent toujours la même quiétude. De nombreuses barques sont retenues par de longs bambous qui, de loin, donnent l'impression qu'elles ont un mât. Sur la rive laotienne, à part un pont de la route 13 menant à Vientiane, on ne voit pas trace humaine. On a parfois tendance à croire que le Laos est un pays inhabité ! Je vais manger des poissons frits à l'ail, et je longe le fleuve, parmi les plantations d'hévéas, les bananiers et les champs de petites tomates bien rouges, parfumées et juteuses, mais à la peau un peu trop dure. Les Thaïs ne les mangent jamais en salade... Je ne sais pas pourquoi.

 

Vendredi 13 février 2015.

Bung Khla - ( 82 km )

Je pars en excursion à Phu Tôk après avoir pris une bonne soupe de nouilles. Je reprends la même route qu'hier sur vingt kilomètres, puis je m'enfonce dans la campagne vallonnée au milieu des forêts d'hévéas, sur une bonne route tranquille. Dans les petits villages les gens ont dû voir ma photo dans « la République des Pyrénées » car ils semblent me connaître : ils me disent tous bonjour avec de grands sourires. J'arrive à Phu Tôk au pied du piton, et je devine des passerelles aux rambardes de bois montant sur sept étages. Je laisse mon vélo en bas et je commence l'ascension par des échelles de bois très abruptes : c'est fatigant, car je viens de faire quarante kilomètres à bonne allure sur mon vélo. Je croise des lycéens, et avec ma tenue cycliste « AG2r », j'ai un franc succès ! Il faut que je pose avec eux pour quelques photos... Eux aussi ont dû me voir en photo dans « la République des Pyrénées », ils me prennent pour une vedette. Les filles sont plus raisonnables : leur avis c'est que « c'est très beau, mais c'est très fatigant ». La plupart ont leur inévitable tablette ( même ici ! ) et je pense qu'à force de surfer dans le virtuel, elles auront des mollets de coq et elles n'auront plus que le pouce et l'index de musclé ! Je gravis les échelles de bois, les marches de calcaire rouge, je me promène sur les passerelles surplombant le vide de façon inquiétante, et j'arrive au sixième étage. Il n'y a presque personne, même pas une vente de boissons. J'ai ma tenue cycliste, mais j'ai aussi mon bidon « Coca Cola Tour 2000 ». Je peux le remplir à une source coulant près d'un préau où quelques bouddhas attendent placidement que quelques fidèles viennent leur offrir un petit bouquet de bâtonnets d'encens. Cette eau est peut-être comme l'eau de la grotte de Lourdes ? Alors, je bois, je remplis mon bidon, je me rince les yeux... Voilà, j'ai fait mon pèlerinage ! Le retour jusqu'à Bung Khla est sans difficulté. Je descends les côtes « à fond la caisse » pour avoir assez d'élan pour remonter en suivant. La route sent mauvais : une odeur de poisson pourri, de choucroute avariée, de maïs fermenté. C'est l'odeur des exploitations de caoutchouc. Quand on le sait, on s'y fait. ( Ne cherchez pas la contrepèterie : il n'y en a pas ! ). Avant d'arriver à Bung Khla, je prends une petite route sur ma gauche, du côté du Mékong, et je passe par des pistes sablonneuses au milieu des plantations d'hévéas, je longe un étang où quelques fleurs de lotus de couleur parme semblent dériver, et je rejoins mon hôtel.

À sept heures et demie, je prends mon vélo, et je vais manger mon riz frit au bord du Mékong, mais je suis le dernier client. Je devine un falot vacillant sur l'autre rive, et de temps en temps un reflet fugace, comme une étincelle sur le fleuve plongé dans l'obscurité. C'est triste, presque sinistre. Ici, la Thaïlande si vivante et si animée dès que le soleil se couche s'est mise au rythme du Laos voisin. On se croirait dans un de nos villages en France ! Quelle tristesse ! Je reviens à mon hôtel par des rues plongées dans les ténèbres. Les chiens m'ont adopté : ils n'aboient plus à mon passage. Dans l'obscurité, je n'entends que le concert des grenouilles. C'est rassurant.

 

Samedi 14 février 2015.

Bung Khla - Ban Phaeng ( 48 km )

Hier soir, j'aurais bien voulu regarder la télé, mais sur toutes les chaînes il y avait le discours du chef d'État. Il en est ainsi tous les soirs... Gouvernement militaire issu d'un coup d'État... ça explique tout !

Sept heures, ce matin et des gouttes tambourinent sur le toit de mon bungalow. Il pleut ! C'est la première fois depuis que je fais du vélo dans la région. Le ciel est tout gris, les montagnes laotiennes, de l'autre côté du Mékong ont disparu dans une brume bleutée. L'averse ne dure qu'une dizaine de minutes, mais de petites ondées reviennent par intermittence. J'hésite à prendre la route, puis finalement je pars, car avec une température de vingt-trois degrés, même sous la pluie, je dois supporter. Pendant les premiers kilomètres, il pleut un peu, mais le problème vient plutôt de la route mouillée et tellement sale que je vais arriver tout repeint de boue rouge ! Les quarante-huit kilomètres ne me posent pas de problème, et la première chose que je fais en arrivant à Ban Phaeng est d'aller manger mon croque-monsieur au « 7-eleven » ! Des gamins m'escortent en moto jusqu'à l'hôtel « J B place ». Trois gamins sur une moto 110 cc, et le plus âgé doit avoir dix ans. Aucun ne porte de casque et ils m'accompagnent sur la grande route... Ce n’est vraiment pas comme en France !

 

Dimanche 15 février 2015.

Ban Phaeng - Si Songkhram ( 55 km )

Je ne peux pas partir de bonne heure, car j'ai fait la lessive hier après-midi et rien n'a séché. Je suis obligé d'attendre que mon linge étendu au soleil sur le rebord de la fenêtre soit sec. Il fait une bonne température : vingt-quatre degrés, et je ne vois plus de menaces d'averses.

La route jusqu'à Si Songkhram est légèrement vallonnée, un peu monotone et peu fréquentée, souvent bordée de taillis ou d'épais fourrés. Le sol rouge ou jaune, sablonneux, ne se prête guère à l'agriculture. À voir ce paysage desséché, je devine qu'il doit faire très chaud par ici en avril et en mai. À Si Songkhram je vais dans un « resort » miteux, pas très propre, mais je n'ai pas le choix, je pense que c'est le seul hôtel de la ville. Ici, pas de touristes puisqu'il n'y a rien à voir. Les gens sont aimables, attentionnés et rien que pour ça, ça valait le déplacement !

 

Lundi 16 février 2015.

Si Songkram ( 75 km )

Aujourd'hui, je vais à Akat Amnuai. Je ne pouvais pas faire autrement que d'aller dans la ville qui porte le nom de mon épouse ! Soixante-dix kilomètres, aller et retour, d'une bonne route tranquille dans un paysage de rizières toujours aussi monotone, pour aller voir une ville tout à fait banale, mais qui porte le nom d'Amnuai. Je reviens à l'hôtel à une heure, il fait 34°, le ciel noircit à l'horizon...

Je vais dans un « cybercafé », je travaille pendant une heure et demie sur mes photos et mon texte, et soudain : écran noir ! Panne d'électricité. Tout est perdu ! Voilà ce que c'est que de ne pas sauvegarder son travail sur une clé quand on travaille sur un ordinateur ! Un coup de tonnerre lointain, puis un plus rapproché... Je me dépêche de revenir à l'hôtel, car le ciel noircit comme une tache d'encre qui s'étale. Je ne suis pas plus tôt arrivé à l'hôtel qu'une trombe d'eau et de grêle s'abat sur la ville. Un ouragan secoue les arbres arrache des branches qui volent comme des fétus de paille, les grêlons rebondissent de tous côtés, un rideau d'argent semblant étinceler me cache les palmiers du jardin : on n'y voit pas à vingt mètres. Le bruit est infernal. Chacun s'est réfugié dans un coin et attend que la colère du ciel se calme. Je vois les éclairs, mais je n'entends même pas les roulements du tonnerre couverts par le vacarme du vent et de la pluie. Au bout d'une demi-heure, tout s'arrête : la pluie, la grêle, le vent, le tonnerre. L'air redevient transparent, des gens sortent timidement parmi les branches sectionnées et marchent sur un tapis de feuilles hachées jonchant le sol. Dans la rue les voitures et les motos font du slalom entre les flaques et quelques branches ou panneaux arrachés par le vent.

Le soir, toujours pas d'électricité ; le restaurant du coin ne peut me vendre qu'une bière que je bois tristement à la faible lueur de ma lampe frontale dans ma chambre. Quand le courant revient, à vingt heures, j'ai droit aux bêtises de la télé : ce n'est pas mieux !

 

Mardi 17 février 2015.

Si Songkhram - Tha U-Then ( 45 km )

Je ne me sens pas très dynamique. Le ciel est gris, le marché dévasté : les marchands de vêtements ont vu les tentes abritant leur marchandise s'envoler, et les vêtements tomber dans la boue. Aujourd'hui, parmi les tubes tordus, les bâches déchirées, ils ont tendu des cordes et font sécher les marchandises qui n'ont été que mouillées. Le reste, il faudra le laver et le vendre à perte. Ils n'ont pas d'assurance : c'est un drame. Je n'ose même pas faire de photos. Je prends la route vers Nakhon Phanom : elle est jonchée de feuilles, de branches d'arbres, de gros arbres ont été débités et entassés sur le côté ; ils s'étaient abattus sur la route heureusement déserte à ce moment-là. Tous les grands panneaux publicitaires sont déchirés, et je peux voir le demi-sourire d'une charmante jeune femme vantant les bienfaits d'une crème Nivea partie en lambeaux dans la nature. Je ne peux pas rouler sur le bas-côté couvert de détritus, alors j'emprunte la partie relativement propre de la chaussée. Heureusement que tous les véhicules roulent lentement. Il en est ainsi sur une bonne vingtaine de kilomètres. Je remarque que les abris couverts de tôles ont, pour la plupart, perdu leur toiture, alors que ceux qui sont couverts de paille ont bien résisté. Cela met à mal l'histoire du loup et des trois petits cochons !

Avant d'arriver à U-Then, tout redevient normal : la tornade n'est pas passée par ici. Le soleil et la chaleur humide rendent les derniers kilomètres un peu pénibles. Il est treize heures, je me réfugie à l'hôtel « Nakaya ». L'accueil est chaleureux, la chambre propre et climatisée ( bien que la climatisation ne soit pas très utile ) et je commence par une douche froide et une sieste d'une heure. La faim faisant sortir le loup du trou, je vais manger un riz frit au marché, et me promener le long du fleuve. Je suis étonné de ne trouver en bordure de fleuve, aucun restaurant. Cela prouve que l'endroit n'est pas encore touristique.

En fin d'après-midi, je suis heureux de trouver un cybercafé, ces endroits se faisant de plus en plus rares avec la généralisation du « wi-fi ». Je recommence le même travail qu'hier : trier les photos et les réduire pour les envoyer par mail, préparer le texte... Au bout d'une heure, au moment de tout envoyer : ordinateur bloqué ! Comme hier ! Encore une fois : voilà ce que c'est que de ne pas sauvegarder son travail sur une clé quand on travaille sur un ordinateur ! Il pèse une drôle de malédiction sur mon travail... Tout à refaire encore une fois !

 

Mercredi 18 février 2015.

Tha U-Then - ( 0 km )

Le ciel est gris, l'air humide, je n'ai pas envie de sortir. En effet, à dix heures, il se met à pleuvoir : une pluie fine, comme chez nous, accompagnée d'un léger vent frais. Je reste sur la terrasse couverte de l'hôtel à boire un véritable « café expresso ». Les Thaïs deviennent amateurs de café !

Je vais ensuite au « 7-eleven », car c'est devenu un de mes endroits favoris en Thaïlande. J'y trouve mon croque-monsieur bien chaud et mon jus d'orange préféré. Il est peut-être temps que j'explique ce que sont les « 7-eleven ». Ce sont des supérettes, toutes sur le même modèle, où l'on trouve tous les produits de première nécessité. Les magasins sont conçus suivant le même plan, ce qui évite de chercher un produit, quand on va d'un magasin à l'autre. Tous les « 7/11 » sont ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre. On en trouve parfois deux ou trois dans le même quartier en ville, dans certaines stations-service et au moins un dans les villes de moyenne importance. On ne peut y acheter des boissons alcoolisées qu'à certaines heures, sauf dans les boutiques situées dans les stations-service ou dans les abords d'un hôpital. Ces boutiques emploient un personnel jeune, peu payé, mais toujours charmant et serviable. On y paye ses factures d'eau et d'électricité, on y recharge son téléphone, il y a toujours un distributeur de monnaie et un pèse-personne devant la vitrine. Pourquoi ce système de supérette n'est-il pas envisageable en France ? Je pense que chacun en connaît les raisons...

Moi qui me vantais il y a quelques jours de ne jamais me soucier du temps qu'il allait faire et de ne jamais interroger le ciel, me voilà le nez en l'air à longueur de journée avec la crainte de voir tomber une averse. J'aurais voulu aller reconnaître les lieux pour demain, car je ne sais pas si je vais pouvoir traverser le pont en vélo, si je dois passer en barque ou s'il me faut mettre ma bicyclette dans un bus, mais je n'ose pas aller jusqu'au pont, à une quinzaine de kilomètres, car j'ai peur que le temps se mette à la pluie. Je reste donc à Tha U-Then à tourner en rond tout l'après-midi. Je ne peux obtenir aucun renseignement fiable ici. Les Thaïs ne savent pas dire « je ne sais pas », ils préfèrent répondre n'importe quoi, car cela pourrait paraître très impoli de ne pas renseigner quelqu'un. Alors, je demande souvent des renseignements par acquit de conscience, mais je sais très bien que la réponse est à prendre avec beaucoup de prudence.

 

Jeudi 19 février 2015.

Tha U-Then - Thakhek ( 44 km )

Aujourd'hui, c'est un peu l'aventure, car je n'ai pas réussi à savoir si je devais passer la frontière au pont, à dix-huit kilomètres de Tha U-Then, ou à Nakhon Phanom, à trente kilomètres. Quand je demande un renseignement, à plusieurs personnes, aucune ne me donne la même réponse. Je ne suis pas très dynamique : je crois que j'ai un peu la flemme ! Je roule à bonne allure et il me semble que je n'avance pas. Le panorama ? Il est caché par des haies touffues, et de plus je ne suis pas sur le bord du Mékong. Je m'arrête pour manger ma soupe de nouilles, je prends la direction du pont, sur une route toute neuve, toute large et tout à fait déserte. À la frontière, personne ne semble étonné de voir un cycliste : j'ai espoir de pouvoir traverser. Une femme arrive, en tenue de policier et elle me lance d'un air arrogant, dans un mauvais anglais : « il faut attendre le bus ici ! » Elle se calme un peu quand je lui parle en thaï. Je fais tamponner mon passeport en deux minutes, et le bus arrive. Il n'y a presque personne dedans, alors le chauffeur me fait monter avec... mon vélo. Je vais jusqu'au fond du bus avec mon VTT et ça fait beaucoup rire les quelques passagers présents. Dès qu'on a traversé le pont, je redescends avec mon vélo, je fais mon visa laotien en quelques minutes ( 30 $ ) et je me prépare à reprendre la route. Soudain, quelque chose m'intrigue : je n'ai pas de tampon d'entrée. Je reviens à la guérite et je me rends compte que le policier dort, avachi sur une chaise, le bec ouvert. Je venais de passer sans le voir, car il ne dépasse pas au-dessus du comptoir. Je pense que j'aurais eu des ennuis au moment de sortir du pays si je n'avais pas eu de tampon d'entrée dans mon passeport...

Je suis au Laos, on roule à droite, et la route est nettement moins bonne qu'en Thaïlande. Je passe devant des maisons cossues, toutes dans le même secteur, et je pense que les propriétaires ont voulu « jouer au plus riche », ce qui les a poussés à afficher leur mauvais goût. L'une ressemble à un château arabe, agrémenté de carrelage blanc et noir, une autre éclate de couleurs criardes à faire peur aux oiseaux ! J'arrive à Thakhek par une route bordée de bâtiments disparates parmi lesquels quelques maisons coloniales plutôt décrépites arborent encore leur couleur pêche. Je vais à « Khammouane inter Guesthouse ». Je ne pouvais la rater, elle est de couleur vert pistache et c'est très joli au soleil. Je vais sur la place où l'on a installé des jeux et des autos tamponneuses pour les enfants. Des marchands de grillades proposent des brochettes d'abats de poulet ou de porc le long du fleuve. La petite « place de la fontaine » bordée de maisons coloniales mal entretenues n'a pas beaucoup changé depuis l'époque où les colons, avec leur casque et leur costume blancs venaient boire l'apéritif en terrasse à « l'heure verte ». Moi, je vais boire ma bière en regardant les derniers reflets du soleil dorer l'eau du Mékong. En face, la ville de Nakhon Phanom est toute illuminée. À un angle de la place, un très vieil arbre laisse pendre ses racines aériennes comme des cheveux. On ne sait plus où est son tronc, et un palmier a pris racine dans ses branches et parvient à le dominer. Je rencontre deux Suisses et deux Français ( Benett et Célia ) et nous dînons ensemble, en terrasse avec une vue panoramique de Nakhon Phanom de l'autre côté de l'eau aux reflets multicolores. Les pointes dorées de deux temples dominent les maisons basses de la ville thaïlandaise.

 

Vendredi 20 février 2015.

Thakhek ( 5 km )

Je vais manger ma soupe de nouilles au bord du fleuve et je retrouve les couples de Français et de Suisses. Nous restons toute la matinée à raconter des histoires. Le reste du temps, je me repose, je lis, je regarde TV5 ( la chaîne française ). À six heures, je vais avec Célia et Benett pour jouer à la pétanque. Les Français ont apporté ce jeu durant la colonisation et l'on trouve des boulodromes dans toutes les villes laotiennes. Un orage vient rafraîchir l'atmosphère, et nous allons sous une pluie tiède et bienfaisante jusqu'au restaurant où nous avons pris l'habitude de prendre nos repas. On mange du canard où il n'y a que des os, et du porc où il n'y a que du gras. Au moment de payer, on fixe nous-mêmes le prix à la baisse.

 

Samedi 21 février 2015.

Thakhek ( 41 km )

Célia et Bénett sont partis avec une moto de location : ils vont faire le circuit que je compte faire, mais dans l'autre sens. Je vais jusqu'au pont international, juste pour ne pas rester inactif toute la journée. Le temps est orageux, mais il ne fait pas trop chaud. De retour à Thakhek, je vais visiter l'église catholique décorée avec des lampions chinois, et je parle en français avec sœur Geneviève, une religieuse laotienne dont le frère est prêtre à Toulouse.

La ville est presque déserte. C'est le Nouvel An chinois, et la plupart des boutiques ont été transformées en salles à manger, et partout les gens font de grands festins en famille, les enfants jouent avec des pétards : c'est la fête depuis deux jours et ça va certainement continuer. En Asie du Sud-est les fêtes de Nouvel An se suivent : il y a le premier janvier, puis en février le Nouvel An chinois ou la fête du Têt ( vietnamien ), puis en avril le « Sonkhran » ( Nouvel An thaï, cambodgien et lao ).

Le soir, ce ne sont plus des pétards qu'ils font exploser, ce sont carrément des bombes. Beaucoup de couples ont attendu ce Nouvel An pour se marier : on fait la noce ! Il pleut encore un peu vers vingt heures, et ce n'est pas habituel en cette saison. C'est sûr : le climat change !

 

Dimanche 22 février 2015.

Thakhek ( 55 km )

Temps légèrement couvert, il est neuf heures, je pars vers le nord, le long du Mékong que je ne vois pas à un seul instant : il est caché derrière les fourrés. Je suis sur la N13, celle qui mène à Vientiane et même plus loin puisque c'est aussi bien la route Nord-Sud, que la voie qui mène vers le Vietnam. Bien que ce soit dimanche il y a de la circulation et surtout ces 4x4 qui vont trop vite et qui sont les « Rois du macadam ». Je ne suis pas toujours très tranquille d'autant plus que les bas-côtés étant souvent en mauvais état, je suis obligé de rouler sur la chaussée. Dans ces périodes de fête, la plupart des usagers conduisent en état d'ivresse... Vers dix heures, le ciel se dégage et la chaleur devient un peu suffocante. Le décor est tout à fait banal : des arbres, des buissons, des pistes en latérite, de la terre jaune-orange mêlée à de petits graviers... Il faut reconnaître que ce n'est pas aussi cultivé qu'en Thaïlande, alors je traverse des villages plutôt pauvres, aux maisons de bois noir. Celles qui sont situées en bord de route sont souvent de petites épiceries et échoppes de nouilles. Je passe Song Hong car les deux hôtels sont trop chers ( 11 euros ) et comme on m'a signalé une guesthouse plus abordable à trois kilomètres : « Gaumlai G.H ». C'est là que je dépose mon sac à dos. Il fait très chaud et je suis content de pouvoir m'allonger sous le ventilateur. Je suis isolé sur la crête d'une colline, dans le lointain, je distingue les montagnes au profil tourmenté parmi lesquelles je vais me promener ces jours-ci. Sur le versant voisin, on a planté du manioc : cela ressemble à de petits arbustes bien alignés. De gros nuages blancs s'étalent voluptueusement. À l'horizon, le ciel gomme les montagnes qui disparaissent dans une brume bleutée, et il finit par toucher la terre. Des grondements lointains annoncent un orage. Je me sens bien : j'aime ces déchaînements spontanés de la nature, j'aime ces ondées soudaines qui surviennent accompagnées de vents et de tourbillons. Dans une trouée de nuages, étincelant dans le ciel bleu, un avion file vers l'ouest. J'imagine les passagers serrés dans leur siège comme des canards au gavage en train de manger du poulet sauce aigre douce avec du riz. Demain ils seront à Londres, Berlin ou Paris, dans le métro qui pue la foule. Ils seront entourés de gens qui pianotent sur leur tablette en faisant la gueule parce qu'il pleut et qu'il fait froid depuis une semaine... Du coup, en me concentrant un peu sur ces images, je prends conscience de leur détresse, et même si je ne sais pas si je vais trouver quelque chose à manger pour ce soir, je me sens bien au milieu des plantations de manioc !

Il est dix-huit heures, le jour décline, je me décide à aller chercher mon dîner dans le petit paquet de chaumières qui bordent la route, à un kilomètre. Je n'ai pas le choix : il n'y a que des brochettes bizarres, de minuscules morceaux de viande noire, et des pommes chips importées de Thaïlande. Par contre, je n'ai aucune difficulté pour trouver une canette de bière. Alors que je rentre à l'hôtel, une pluie fine commence à tomber. J'essaye de manger les brochettes, mais elles sont dures comme du pneu de tracteur, et elles sentent la viande faisandée. La marchande m'a dit que c'était du bœuf... ça doit être vrai, car le chien de l'hôtel se régale. Je ne suis pas un connaisseur !

 

Lundi 23 février 2015.

Song Hong - Ban Lao ( 51 km )

Couché à vingt heures, réveillé à six heures... Je trouve que j'ai suffisamment dormi. Je prends la route à neuf heures. Il a plu une bonne partie de la nuit, le ciel est bleu, le soleil ne me dérange pas encore : cela ressemble à ces douces matinées de juillet, chez nous, quand on prend plaisir le matin avant que la chaleur ne nous écrase. Il n'y a pas trop de circulation et les conducteurs sont plus calmes qu'hier. . Je vois pointer à l'horizon les premières montagnes : cela m'inquiète et me plaît à la fois. Bien sûr, je vais devoir grimper des côtes, mais je vais avoir aussi un paysage plus attrayant que ces plaines monotones qui ont fini par me fatiguer !

Je trouve sur ma route trois Allemands ( deux gars et une fille ) qui transportent au moins quarante kilos de bagages chacun... Avec mon sac à dos de cinq kilos que je trouve trop lourd, je suis ridicule !

En arrivant à Ban Lao, je vais dans une guesthouse correcte pour cinq euros. Je vais manger une grande grillade de porc et une brochette de foie, avec du riz gluant : je me sens mieux. Il y a trois jours que je n'ai pas fait un vrai repas. Je ne me nourris que de soupes et de bananes, et à force, ça me les fait perdre ( les forces ! ).

Je suis bien tranquille sous mon ventilateur, allongé sur mon lit, lorsqu'un vacarme extraordinaire finit par m'intriguer. Je vois dans la rue une foule en liesse défiler, et je me joins à eux. C'est la fête du temple, alors les gens ont mis, devant leur maison, des petits hôtels décorés de fleurs, de papiers découpés, il y a des photos d'êtres chers disparus, et des baguettes en bouquets sur lesquelles on a fixé des billets de banque. Les riverains glissent des billets de banque dans le flanc d'un taureau ou d'un cheval de papier. Tout cet argent permettra d'entretenir et d'améliorer le temple, de dorer quelque statue ou de couvrir le sol de tapis... Un orchestre installé sur le plateau d'une camionnette joue une musique traditionnelle lao, les gens jettent des grains de riz, de l'eau, on veut m'offrir des petites bouteilles d'eau ou de jus d'orange... Je suis obligé de refuser, car je ne peux pas boire et filmer. Je suis le seul étranger et tout le monde me manifeste sa sympathie. Nous allons dans le temple et la foule, accompagnée des véhicules portant les offrandes fait trois fois le tour du bâtiment principal en dansant, en se tordant de rire, en hurlant et en chantant. Le soir, la fête continue, la foule des villageois mange, chante et danse dans l'enceinte du temple à la lumière des ampoules multicolores. C'est là qu'on voit que le bouddhisme n'est pas une religion : si c'était une religion, ce serait plus triste !

 

Mardi 24 février 2015.

Ban Lao - Na Hin ( 44 km )

Je prends une bonne soupe de nouilles au bœuf, avant de me lancer dans une aventure qui risque d'être un peu plus difficile que d'habitude. Il est neuf heures quand je pars vers la muraille grise dentelée comme par des créneaux gigantesques. Il fait déjà chaud, les montagnes aux crêtes ondulées sont comme une toile de fond derrière les silhouettes élancées de reliefs karstiques. Le ciel sans nuages blanchit, le soleil monte au zénith et devient brûlant. La route serpente entre des murailles verticales ou couvertes d'arbustes. Sur les montagnes plus sages, aux formes plus rondes, c'est une forêt dense où les troncs blancs apparaissent comme des piquets soutenant de gros panaches verts. La route monte, descend, traverse de petits villages aux maisons de bois couvertes de toits de tôle. Les habitants semblent plus farouches ou plus timides, je ne sais trop, mais rares sont ceux qui me crient des « sabaidee » au passage. On refait le revêtement par endroits, on construit des ponts plus solides, alors c'est une alternance de bonne route et de tronçons de piste infernale hérissée de grosses pierres dont la pointe est toujours tournée vers le haut. J'arrive face à une muraille sombre dans laquelle la route semble s'enfoncer. Je passe entre plusieurs cônes touffus, et puis soudain, à la sortie d'un virage, je vois la route s'élever et partir à l'assaut d'une colline boisée. Il faut monter pendant presque trois kilomètres sur des pentes que je trouve assez raides. Un camion me double : il va à peine plus vite que moi. Je pourrais m'accrocher et me laisser tirer, mais comme je ne suis ni fatigué ni sans forces, je le laisse s'éloigner lentement. À peine arrivé au sommet, je bascule dans une descente sinueuse et ombragée. Je rattrape le camion, je le double : il pourra peut-être m'être utile dans une autre montée... Les reliefs s'étagent sur plusieurs niveaux avec des teintes bleutées de plus en plus diaphanes en allant vers l'horizon. C'est beau, je suis content, mais il commence à faire sérieusement chaud. J'aurais dû partir au lever du jour, vers six heures ; la « saison froide » touche à sa fin ! Je vois le ruban gris de l'asphalte partir tout droit vers les montagnes et je cherche du regard la trouée d'une gorge ou d'une vallée qui me permettrait de me faufiler là au milieu sans trop d'effort, mais mes espoirs sont déçus quand je vois la route partir à l'assaut de la montagne. Tout lentement, en respirant bien fort, je grimpe sans trop de peine. Puis un tronçon plus pentu et ensoleillé finit par me mettre en ébullition. Je m'arrête dans un coin ombragé, et, assis sur une pierre, je regarde passer le camion qui ahane autant que moi. Quand j'arrive au bout des quatre kilomètres d'ascension, c'est pour profiter d'un panorama devant lequel je n'arrive même pas à m'extasier. Il fait trop chaud, je n'ai plus d'eau, et je suis impatient de sentir le vent de la descente. Ma récompense ce n'est pas le décor, c'est du courant d'air dans le cou !

Dès les premières maisons de Na Hin je m'arrête à une de ces innombrables petites épiceries qui vendent toutes la même chose et je bois un litre de limonade « cul sec ». Voilà aussi un exemple de plaisir encore plus fort que le beau panorama après avoir « galéré » dans une montée.

Arrivé à Na Hin, dans ce petit village où les guesthouses sont à tous les coins de rue, je vais à « Koung Kham G.H » ( 5 euros ). Il est treize heures quand je vais manger et il n'y a pas un seul touriste en vue. Je me régale avec du poulet frit à l'ail et de véritables frites faites avec d'authentiques pommes de terre. Le soir je reviens au même endroit pour manger des macaronis à la tomate.

 

Mercredi 25 février 2015.

Na Hin - Konglor ( 51 km )

Je sors de Na Hin à huit heures, avant la chaleur. Les montagnes découpent le ciel sans nuage en frises dentelées. Les falaises noires, verticales comme de mystérieux remparts se détachent sur le bleu vaporeux des pitons les plus lointains. Au sommet de ces remparts, je distingue parfois un donjon qui disparaît au fur et à mesure que je m'approche. La route est rectiligne sur plus de dix kilomètres, le revêtement est parfait, les pneus chantent, l'air frais me donne des forces. À part quelques tracteurs-motoculteurs et quelques motos, il n'y a pas grand monde sur le ruban brillant de la route. Je m'attendais à trouver des gorges, un décor spectaculaire, je suis plutôt dans une vaste vallée plate et cultivée. De petites vaches rousses broutent une herbe jaune, desséchée ; des poulets noirs s'enfuient à mon passage. À l'entrée d'un village, j'ai failli télescoper un porcelet qui a surgi hors du fossé. Les maisons de bois sont perchées sur de fins et hauts pilotis : je pense qu'elles se balancent quand il y a du vent.

Konglor n'est qu'un gros village de maisons disposées en dépit du bon sens dans un affreux désordre. Il n'y a ni rue ni place, on va sur des sentiers poussiéreux parmi les habitations sur pilotis. Je vais à « Happy Boy G.H ». J'ai une chambre classique et confortable pour 50.000 k ( 5 euros ). Le thermomètre annonce 34° au restaurant en plein air qui domine la rivière Hinboun dont les eaux vertes ne coulent plus en cette saison. Des enfants se baignent en piaillant. Au-dessus de la cime des arbres, je vois la crête des pitons calcaires. Tout est calme, les enfants ou les villageois me sourient comme s'ils me connaissaient. Je retrouve un couple de Portugais aperçus à Thakhek, nous passons la soirée ensemble sur la terrasse du petit restaurant qui domine la Hin Boun.

 

Jeudi 26 février 2015.

Konglor

Je vais visiter la grande grotte de Konglor avec Ofek, une Israélienne sympa rencontrée hier. Nous allons à pied à travers le petit village, qui pourrait paraître misérable, mais où les gens semblent heureux et paisibles. Quelques enfants jouent dans la poussière, des vieillards nous observent avec intérêt et leur visage s'éclaire dès qu'on les salue en lao. À l'entrée de la grotte, nous nous joignons à Mike, un Irlandais, car c'est mieux si nous sommes trois pour partager les frais de la barque. Nous atteignons l'entrée de la grotte, énorme trou noir dans la falaise où s'accrochent de rachitiques arbustes. Nous pénétrons dans une salle immense dont le fond se perd dans les ténèbres. Des pirogues sont rangées sur une petite plage sablonneuse. Elles ne semblent pas très stables. Quand le moteur démarre, je suis étonné de ne pas entendre d'écho, ni le boucan auquel je m'attendais. Il y a un bon silencieux : c'est appréciable. Nous nous enfonçons dans les ténèbres. À la lueur de ma lampe frontale, nous voyons la voûte à plusieurs dizaines de mètres de hauteur. Le couloir est large, le piroguier balaye la surface de l'eau pour repérer les rochers qui affleurent. Par endroits le plafond est si haut que c'est à peine si l'on réussit à l'éclairer avec nos lampes. La rivière ne semble pas très profonde en cette saison. La traversée souterraine doit durer sept kilomètres... Vers le milieu on descend sur une berge caillouteuse et l'on grimpe parmi des stalactites et des stalagmites aux formes trapues. L'éclairage jaune permet d'évaluer les dimensions colossales des lieux. Nous retrouvons les ténèbres et la pirogue qu'il nous faut tirer en unissant nos forces pour passer un rapide peu profond. Soudain, une lueur blanche fait scintiller les parois, la surface de l'eau renvoie de pâles reflets et au détour d'une paroi rocheuse, nous arrivons dans la bouche géante et éblouissante de la sortie. Nous voilà sur une eau calme, verte dans laquelle plongent des falaises noires. La chaleur semble lourde, l'air humide. Nous rejoignons la berge au bout de quelques minutes et nous partons par une piste de terre jaune jusqu'à un petit village aux maisons de bois. Le retour à travers la grotte est plus rapide, car en suivant le courant, nous pouvons passer dans les endroits où le fond de la pirogue racle le gravier du fond.

Le soir je suis tout seul à la terrasse du restaurant. On ne fait pas plus calme... Je vais me coucher à neuf heures.

 

Vendredi 27 février 2015.

Konglor.

J'avais prévu de partir ce matin, mais comme je suis forcé de rester encore huit jours au moins, autant m'attarder ici où je suis dans le calme le plus total. Je ne fais rien de ma journée, il fait une chaleur écrasante. J'ai 30° dans le bungalow, mais avec le ventilateur, c'est supportable. Les étapes vont devenir plus pénibles, il sera pratiquement impossible de rouler après onze heures.

 

Samedi 28 février 2015.

Konglor - Na Hin ( 56 km )

Une véritable matinée de printemps ! Il est sept heures et la terrasse du restaurant est bien agréable. Un petit air frais pourrait laisser croire que le temps va rester clément. À voir le ciel sans nuage, je sais pourtant qu'il ne faut pas perdre de temps, car à partir de onze heures je serai dans une fournaise. Je déjeune en compagnie d'une jeune Française aux yeux dorés comme ceux des petites chèvres qui peuplent le bord des routes. Mais elle est beaucoup plus bêle. Elle voyage seule, comme Ofec, l'Israélienne qui a visité la grotte avec moi avant-hier. À sept heures trente, je reprends la même route, avec les mêmes lignes droites qui n'en finissent pas. J'arrive à Na Hin à neuf heures trente. Je dépose mon sac à « Vanphouthong G.H », puis je longe le canal jusqu'à un village sans intérêt où devaient certainement loger une partie des onze mille ouvriers employés à la construction du barrage se trouvant non loin d'ici.

L'après-midi, j'ai droit à un bon 35° à la terrasse ombragée du petit restaurant où je mange mon riz frit. J'ai acheté un demi-kilo de tomates et je me prépare une salade avec de l'huile et du vinaigre. Ils ne connaissent pas ça ici.

 

Dimanche 1 mars 2015.

Na Hin - Lak Sao ( 58 km )

Je me sens motivé pour partir dès le lever du jour. L'air est doux, un petit air vif me permet de respirer, mes jambes sont bonnes, le moral aussi. Dès la sortie du village de Na Hin, je commence à grimper à flanc de montagne. Comme les gens qui m'ont informé sur le parcours m'ont affirmé qu'après une montée entre Bang Lao et Na Hin ( il y avait deux bonnes montées d'ailleurs ) je n'aurai que des petits « tape-culs », je ne m'inquiète pas. Je regrette de ne pas avoir fait le tour du village pour m'échauffer, car à froid, c'est un peu éprouvant ; mais ce ne sera pas long... Je viens de monter pendant un kilomètre, et je pense que juste après le virage, là-bas, au bout de la ligne droite, je vais voir mon horizon s'éclaircir et profiter d'une bonne descente. Faux espoirs : je me trouve face à une rampe relativement sévère, toute droite. Je me console en profitant d'un beau panorama sur Na Hin dans la plaine qui s'étend à mes pieds. Les rares véhicules qui circulent à cette heure matinale sont de petits camions dont la benne est souvent occupée par des gens qui me saluent avec des sourires pleins de dents. Je continue à grimper entre une falaise de roche noire où s'accrochent des arbustes aux troncs noueux, aux racines s'étalant comme des tentacules parmi les blocs disjoints prêts à basculer sur la route. Heureusement, le petit souffle vif qui vient me caresser le visage rend mes efforts presque agréables. Je repense à ces matinées d'été où je me lançais à l'assaut du col du Soulor aux premières heures... Mais il y a cinquante ans de cela, et bien des choses ont changé. Alors, quand je vois que je grimpe depuis quatre kilomètres, je commence à penser que les renseignements qu'on m'a donnés sont certainement faux, et je prends mon mal en patience : puisque je me suis lancé dans cette galère, je continue. Par moments, j'avance à cinq kilomètres par heure. Les rares camions qui me doublent m'enfument joyeusement, et comme ils ne vont pas beaucoup plus vite que moi, j'ai droit à l'odeur de gasoil pendant plusieurs minutes. Ah ! Au kilomètre six de mon ascension, voici le belvédère et le beau panorama annoncé sur ma carte routière. Je dois être au sommet, j'en suis heureux ! Pourtant je ne suis pas au sommet ! Je continue mon ascension qui devient un calvaire, il me faut gravir encore deux longs kilomètres. Après huit kilomètres d’ascension, du sommet, la vue est belle, mais je n'y prête aucune attention, tant je suis pressé de me lancer dans la descente sinueuse. De beaux virages, un bon revêtement... c'est presque une récompense, mais ça ne dure que deux kilomètres. Je m'arrête à un petit village et je bois un litre d'eau. Un groupe de jeunes Laotiens semble amusé : ils pensaient que les « farangs » ne buvaient que du whisky. L'un d'entre eux vient me parler en anglais, mais je me rends vite compte que ses connaissances ne dépassent pas le niveau de la « quatrième seconde langue ». Il me dit qu'il est professeur dans le lycée juste en face. Pour ne pas le dévaloriser par rapport à ses copains, je fais semblant de comprendre tout ce qu'il me dit.

La route redevient moins éprouvante, avec davantage de descentes que de montées. Je m'arrête pour manger ma soupe de nouilles, et je continue dans un paysage moins accidenté mon étape. À l'entrée de Lak Sao, deux chiens croisés de chiens-loups foncent sur moi, hargneux, et l'un d'entre eux me mord la chaussure. Je les mets en fuite en les aspergeant avec mon bidon. C'est la première fois, depuis que je sillonne les routes asiatiques que des chiens se montrent aussi agressifs. Il faut dire que ce genre de bâtard de chien-loup est plutôt rare. Je cherche un hôtel correct à Lang Sao : le premier trop cher, le deuxième trop sale, finalement je m'arrête dans une guesthouse correcte. ( Phout Thavong hotel )

Je vais dans le village, le soir ; il n'y a que deux rues qui se coupent. L'une va vers le Vietnam tout proche, l'autre je la prendrai demain vers Nakai. Je n'aime pas beaucoup les gens d'ici : ils ont l'agressivité des gens de ces zones frontalières avec le Vietnam. Je me sens loin du Laos.

 

Lundi 2 mars 2015.

Lak Sao - Ban Thalang ( 51 km )

Je suis prêt à six heures, mais j'attends encore un quart d'heure que le jour se lève. Cette journée m'effraye un peu, car je sais que je vais devoir rouler sur une piste durant une dizaine de kilomètres suivant les uns et quarante kilomètres d'après les autres. Encore une fois, même avec les touristes je n'ai pas pu obtenir de renseignements précis. Le décor est masqué par un brouillard tellement épais que je ne sais pas si je suis, comme hier, au milieu des montagnes. L'avantage c'est que ça colle la poussière, l'inconvénient c'est que ça mouille un peu, et comme il ne fait que 14° : j'ai froid. La piste de latérite est correcte pour des voitures, acceptable pour des motos, mais pour moi, c'est un peu difficile. Il y a des zones de gravier, de la tôle ondulée, des parties empierrées, du fech-fech... Tout à fait exceptionnellement, je préfère quand ça monte, car je saute moins sur ma selle que dans les descentes. Le disque rose du soleil perce la brume blanche. Des silhouettes d'arbres semblent sortir du ciel, puis soudain, comme si l'on retirait un voile, les versants couverts d'une jungle épaisse apparaissent. Dans ces régions, tout arrive ou disparaît avec une rapidité extraordinaire : le jour qui se lève ou qui se couche, le gros orage de mousson, le brouillard. Ici, la nature est impatiente.

Au bout de vingt-neuf kilomètres, je rejoins « le goudron ». Ouf ! fini la poussière. Il me semble avoir des ailes ! Me voilà au bord du lac. C'est très curieux, le niveau de l'eau est monté dans la forêt. Les arbres en sont morts et il ne reste que leur squelette comme des perches plantées les unes à côté des autres. C'est un peu sinistre...

Je m'installe au « Sabaidee G.H », près du pont à l'entrée de Thalang. J'ai un petit bungalow en planches, avec un petit lit fatigué et une petite salle de bains. Je vais rester deux jours, car le coin me plaît bien : calme et au bord de l'eau. Le soir je rencontre trois motards sympas : Sandrine, Française, Peter, Danois et Kurt, Australien. Ils font un voyage aussi éprouvant que le mien, car ils sillonnent la région en évitant les grandes routes. Ils sont équipés de motos tous terrains, et les pistes les plus bosselées ne leur font pas peur. Ils passent ainsi hors des sentiers battus, et même si c’est parfois pénible, ils découvrent un visage du pays que nous ne voyons pas. Nous passons la soirée ensemble à raconteur des histoires de voyages…

 

Mardi 3 mars 2015.

Ban Thalang

Ce matin, les motards rencontrés hier soir endossent leur équipement de chevaliers : bottes, guêtres, ceinture, casque... et ils partent vers de nouvelles pistes dans un vrombissement sourd. Je reste tout seul toute la journée et je lis « Astérix en Corse ». Quand je lève les yeux, j'ai le lac scintillant en face de moi et un ciel blanc surchauffé.

 

Mercredi 4 mars 2015.

Thalang

Je décide de ne pas bouger aujourd'hui non plus, car, pour une question de visa, je ne dois pas quitter le Laos avant le huit, et il vaut mieux attendre ici qu'à Thakhek. Je me prépare à passer une journée dans la chaise longue en lisant « Lucky Luke » C'est bien, ainsi mon voyage ressemble à des vacances !

 

Jeudi 5 mars 2015.

Thalang - Gnomalat ( 51 km )

Je pars à sept heures, avant la chaleur, dans une brume bleutée qui estompe les lointains. Je monte et descends de petites collines boisées. La pente n'est pas sévère, l'air est frais, le revêtement de la route est acceptable. De temps en temps, au détour d'un virage, je retrouve un vallon inondé, avec ses squelettes d'arbres noircis par l'eau à leur base et blancs comme des allumettes vers le sommet. Je passe sur un pont qui enjambe un creux de terrain envahi par l'eau. Quelques barques gisent comme des crocodiles sur la vase noire. Il n'y a pas âme qui vive, ni autour des rares maisons de bois perdues à l'orée d'un bois touffu. Et puis voici tout un pan de montagne saccagé. Les troncs gisent couchés sur le versant comme un jeu de Mikado abandonné. Et il en est ainsi pendant près de vingt kilomètres, jusqu'à Nakaï. À partir de là, j'entame une bonne descente avec des virages, sur un revêtement de béton. Il y a même des épingles à cheveux et de grandes courbes. Je vois la route en contrebas, je me laisserais griser par la vitesse et la tentation d'aller encore plus vite... Il en est ainsi pendant cinq kilomètres pour un dénivelé de quatre-cents mètres. Ensuite, le paysage est différent : plus de collines, mais à nouveau, au loin, des montagnes aux formes étranges comme d'imprenables forteresses. La route monte plus qu'elle ne descend et j'arrive à Gnomalat avant la chaleur. Je m'installe dans un agréable « resort », à un kilomètre du village. Des bungalows sont disséminés sous les arbres, il y a une fontaine et de petits kiosques avec des tables et des bancs où l'on peut manger en groupe... mais il n'y a pas de restaurant. Il me faut donc aller au village en vélo, pour manger. Je suis presque seul le soir, avec les papillons qui tournoient autour de la lampe de la véranda.

 

Vendredi 6 mars 2015.

Gnomalat - Thakhek. ( 67 km )

J'attends six heures trente que la luminosité soit suffisante pour partir. Il fait bon, l'air est doux, le disque rouge du soleil ne tarde pas à apparaître, mais il ne parvient pas à percer le brouillard qui stagne au-dessus de la campagne. Ce n'est pas de la brume c'est la fumée de tous les feux que l'on allume partout : dans les champs pour fumer la terre, dans les haies pour nettoyer, autour des maisons pour brûler les déchets... Je suffoque presque par moments, car des odeurs d'herbe brûlée alternent avec la puanteur de plastique calciné. Et revoilà les montagnes aux formes de spectres comme vers Konglor ! Je pense d'ailleurs que c'est dans ce secteur que se trouvent les plus beaux paysages karstiques, mais ils sont un peu masqués par la fumée. Les falaises noires se rapprochent de la route et je passe entre deux pains de sucre. La route est plate : je suis content !

J'arrive à Thakhek vers neuf heures. Il n'y a plus de place au « Khammouane inter G.H », alors je pars à la recherche d'un logement bon marché. Je visite des hôtels trop chers pour mon budget. Je finis par trouver une guesthouse convenable à un kilomètre du centre. Peu importe : j'ai mon vélo. Je vais au bord du fleuve pour manger deux petits oiseaux et une cuisse de poulet cuits au barbecue. Il y a longtemps que je n'avais pas mangé de grillades !

Sur la place de la fontaine ( qui ne coule plus ), on installe un marché de nuit. On y trouve du riz de première qualité comme le « riz parfumé », le riz rouge ou noir, on peut y acheter des produits de vannerie bien finis, de la soie, et des meubles aux sculptures tellement extravagantes que même quand on est riche et qu'on veut que ça se sache, on n'a pas idée de faire de telles acquisitions !

Le soir je vais au bord de l'eau, en terrasse pour boire ma bouteille de bière en regardant les lumières de la ville thaïlandaise de Nakhon Phanom. Il me tarde de revenir en Thaïlande, car les marchés sont plus animés, il y a un plus grand choix de plats pour les repas, et il y a les supérettes « 7-eleven » où je trouve tout ce qu'il me faut pour boire ou pour manger.

 

Samedi 7 mars 2015.

Thakhek. ( 33 km )

Je change d'hôtel. Je trouve la guesthouse « Khammouane » plus agréable et mieux située, alors je m'y installe. Bien sûr, le prix n'est pas le même, mais ce n'est pas ruineux, je passe de cinq euros à huit euros... Je n'ai pas envie de rester à musarder toute la journée dans cette petite ville sans grand intérêt, alors je me décide à aller visiter « Tham Pha Pa » la grotte du Bouddha. Je reprends la même route qu'hier sur sept kilomètres, puis je m'engage sur une piste de latérite. La poussière rouge ne vole pas trop, il faut dire que je suis presque seul. Je suis sur l'ancienne voie ferrée. Hé oui, le Laos pays sans trains eut une gare et une voie ferrée. En 1920 les Français voulaient relier le Vietnam au Laos à Thakhek, mais la partie laotienne ne fut jamais terminée faute d'argent. Au Vietnam le train est toujours en service, et à Thakhek la gare est devenue un hôtel et la voie la piste sur laquelle je roule. Au bout de neuf kilomètres de cahots, j'arrive à la grotte. Je monte par un escalier collé à la paroi et j'arrive devant un trou si petit que je me demande si je vais pouvoir m'y glisser. Et je me retrouve au niveau du plafond d'une salle féerique. Au fond, dans une lumière dorée, une statue de bronze noirci par plus de six siècles dans le secret de ce sanctuaire semble veiller sur 229 petits bouddhas bien rangés dans les creux de roche scintillante. Partout les offrandes des fidèles jettent des notes de couleurs : fleurs jaunes, rouges ou blanches. Sur des nattes, au milieu de cette nef aux parois ornées de colonnades de stalactites, quatre ou cinq fidèles écoutent un « moban », sorte de médium, qui leur dévoile leur avenir. Cette grotte a été découverte il y a une dizaine d'années par un villageois qui recherchait des nids d'hirondelles avec lesquels on fait des soupes très recherchées par les Chinois. Il fut aussitôt considéré comme un personnage respectable et privilégié par les esprits. Cela ne l'a pas empêché de succomber à une crise cardiaque quelques années plus tard. Aujourd'hui, cette grotte est devenue un lieu de pèlerinage. J'ai eu la chance de m'y trouver presque seul et de pouvoir ressentir ainsi le côté presque onirique qui ne laisse pas indifférent. On est entre Ali Baba et Alice, dans un monde irréel.

Je reviens par la même piste et je trouve le retour étrangement court. Comme quoi quand on connaît la route, c'est tout à fait différent !

Le soir je vais boire ma bière au bord du Mékong, il y a le marché de nuit pour gens aisés qui n'attire pas grand monde et un spectacle de danses traditionnelles qui n'arrive pas à m'intéresser. Je crois que je m'ennuie !

 

Dimanche 8 mars 2015.

Thakhek - Nakhon Phanom ( Thaïlande ) ( 39 km )

Je suis content de partir vers la Thaïlande. Trois semaines au Laos, c'est bien, mais c'est suffisant. Et puis en Thaïlande je me sens presque chez moi. Je déjeune avec un énorme sandwich au pâté de foie de porc. La baguette et le pâté sont des héritages de cette colonisation française qui a pourtant très peu laissé de traces dans le domaine culinaire. Je roule le cœur en joie sur les seize kilomètres qui me séparent du pont. Le passage du poste laotien se fait en quelques minutes et on m'autorise à traverser le pont en vélo. Les Laotiens sont vraiment moins tatillons que les Thaïs. Quand j'arrive du côté thaïlandais, tout est aussi simple. Je me retrouve sur la route de Nakhon Phanom sur un revêtement si roulant que j'ai l'impression d'être poussé. La ville me plaît bien. C'est dimanche, alors elle est presque déserte. Les bords du fleuve sont bien aménagés, avec de belles promenades, de beaux temples rutilants de dorures et de toitures rouges. Le soir je vais au marché de nuit : il n'y a pratiquement que des choses à manger : insectes frits, petites saucisses sucrées, grillades d'abats de volailles, mangues et salades de fruits...

 

Lundi 9 mars 2015.

Nakhon Phanom - That Phanom ( 58 km ) 

Ce n'est plus la fraîcheur des petits matins printaniers quand je prends la route ce matin à sept heures, mais déjà la douceur de ces matinées estivales laissant présager des après-midi torrides. Je ne suis même pas sorti de la ville que déjà je m'arrête, alléché par des odeurs de grillades. Je dévore toute la patte d'un grand poulet avec du riz gluant. Le riz gluant n'est pas gluant du tout. Il est servi dans un petit panier rond en rotin. Je dirais plutôt que c'est du « riz compact ». Les grains sont collés, formant un bloc comme de la mie de pain bien ferme. On en détache des morceaux avec les doigts et on mange pour accompagner les plats. On peut même s'en servir pour saucer du jus. Je n'aime pas beaucoup, car c'est aussi bourratif que du pain insuffisamment cuit. Mais du poulet, je ne laisse que les os qu'un chien au regard suppliant convoite sans oser s'approcher de ma table. Me voilà en forme pour rouler jusqu'à la prochaine ville. La nationale 212 sur laquelle je roule depuis Nong Khaï est dédoublée avec un terre-plein central, donc je devrais être tranquille... Hé bien non, car il me faut sans arrêt surveiller les motos qui arrivent à contre-sens sur la bande d'urgence, m'obligeant à me déporter sur la chaussée où de gros 4x4 foncent dans le sifflement d'enfer des pneus sur l'asphalte et de leur moteur turbocompressé donnant à plein régime. Ah comme je regrette l'absence de radars et de gendarmes. Car il faut dire que les camions roulent souvent sur la voie de droite, car elle est moins bosselée. Alors, les fanas de la vitesse doublent à gauche, au ras de mes jambons ! ( je rappelle qu'en Thaïlande la circulation se fait à gauche ). Je retrouve donc les routes dangereuses où par ailleurs des touristes-cyclistes viennent de trouver la mort avant-hier. Il ne faut donc pas prendre ces risques à la légère, et c'est pour cette raison que je préfère être seul, car rouler de front est impensable, et quand on est deux, on est pourtant tenté de le faire.

Le paysage est toujours le même : rizières, champs de maïs ou de tabac. Par moment un parfum de jasmin provenant je ne sais d'où se mêle à l'odeur du tabac séchant dans les fermes. Je ne vois pas le Mékong, alors dès que je peux, je prends une petite route bétonnée qui suit le fleuve en passant dans les villages. Le revêtement est moins bon, il y a des chiens et des gens sur la route, mais au moins je ne vis plus avec cette épée de Damoclès au-dessus de moi. Tout est plus serein, et je m'arrête même pour regarder glisser le fleuve, dans un abri où je peux allumer le ventilateur se trouvant au plafond... À That Phanom, c'est le marché au bord du Mékong. De nombreuses Laotiennes traversent en barque pour acheter ou vendre et un policier vient vérifier leur identité en prélevant une petite commission par la même occasion. On échange, on achète, on vend, dans un brouhaha d'où des appels ou des cris fusent comme des hurlements de gens en détresse. On a ici une rencontre entre les campagnes retirées du Laos et celles de la Thaïlande.

Je vais dans un « resort » un peu cher ( 450 B ), mais pour une fois je vais profiter de l'air conditionné ( hôtel Toseng ).

 

Mardi 10 mars 2015.

That Phanom - Mukdahan ( 63 km )

Il est six heures trente, le soleil est levé, mais il reste tout timide, tout rouge, dans un ciel blanc, presque gris. Il ne sortira réellement qu'à neuf heures. Cela permet de profiter d'une température de 25° : j'ai une étonnante sensation de froid. Notre corps se souvient que tous les après-midi le thermomètre dépasse 34°, alors il s'habitue, et avec dix degrés de moins, il grelotte presque ! Je ne veux pas suivre la N.212 qui s'éloigne du fleuve et je cherche une petite route au bord du Mékong. Je finis plusieurs fois dans un cul de sac, mais ma persévérance finit par payer. Me voilà presque seul sur une route parfois bétonnée, parfois en réfection, souvent en très bon état. À ma gauche, le fleuve brille doucement sous les pâles rayons du soleil, à ma droite quelques rizières commencent à prendre cette couleur verte insolente, presque fluorescente. De temps en temps il me faut faire un crochet pour éviter un chien qui dort sur la route et qui ne daigne même pas lever la tête ni même ouvrir les yeux. J'arrive très vite à Mukdahan où je commence par m'arrêter à la terrasse d'un petit restaurant pour manger un bon « khao phad » ( riz frit avec un œuf par-dessus ) en observant la ville laotienne de Savannakhet, un peu estompée par la brume, là-bas, de l'autre côté du Mékong. Je trouve une chambre à deux cents bahts au « Huanum hotel », près du fleuve et pas loin du marché de nuit. Je pose mon sac, il est dix heures et je vais me promener un peu en vélo dans les environs avant que la chaleur ne me force à rester à l'ombre. J'étais déjà venu à Mukdahan il y a presque vingt ans, j'y suis revenu deux fois l'an passé et j'aime bien cette ville avec son énorme « Marché Indochine » le long du fleuve. Les Laotiens viennent se ravitailler ici car dans leur pays, il n'y a pratiquement aucune industrie et tous les produits de première nécessité ainsi que beaucoup de produits alimentaires viennent de Thaïlande. Il flotte un petit air de « ventas » telles qu'on les connaît dans les Pyrénées.

Le soir, je vais au marché de nuit comme on va à une exposition de produits diététiques. C'est le paradis de la papille gustative ! Les flans à la noix de coco et les sorbets au citron côtoient les grillades de porc ou de poulet, les poissons enrobés de gros sel et cuits sur le gril ; on y trouve aussi un grand choix d'insectes frits. En ce qui me concerne, je jette mon dévolu sur un plat de riz et de canard laqué, et c'est si bon que j'en redemande !

 

Mercredi 11 mars 2015.

Mukdahan - Khemarat ( 101 km )

Le temps semble vouloir se mettre à la pluie : de gros nuages noirs s'étalent au-dessus du Laos et quelques petites gouttes tombent par-ci par-là. Je cherche une route tranquille le long du fleuve, et je m'engage sur la petite route bétonnée qui prolonge la promenade. Au bout de quatre kilomètres, je me retrouve devant un portail fermé ! Il me faut revenir jusqu'à la ville pour prendre la N.2034. J'ai prévu une étape un peu longue, et si je commence par ajouter huit kilomètres... Tant pis. Je file comme si l'on me poussait, j'avale même les faux-plats montants avec une aisance déconcertante ; je roule parfois à 30 km/h. J'entends mes gros pneus de VTT chanter sur le revêtement parfait, et je comprends alors que le vent va dans le même sens que moi. La région est un peu vallonnée, alors je monte, je descends, mais ça ne me gêne pas, car c'est moins pénible qu'une route toute droite et toute plate. Je traverse quelques rizières bien sûr, mais aussi des champs de manioc et de maïs. Je m'arrête pour manger une bonne soupe et quand je repars je sens que j'ai repris des forces. Dans la région de Khemarat, les champs cultivés ont laissé la place à une savane un peu triste, car c'est la saison où les arbres ont perdu leurs feuilles, et tout semble sec et mort. La route se détériore et au fond des ornières je remarque qu'il y a du sable ! « Sous l'asphalte la plage ! » Quand j'arrive à Khemarat, à midi, le soleil n'a pas vraiment percé les nuages : il est resté discret, et c'est mieux pour moi. Je cherche un petit hôtel pas cher, et un chauffeur de touk-touk me conduit jusqu'à « Hong Pakrimkong », un petit hôtel où de petites chambres tout près de l'eau me conviennent. C'est propre, c'est bien situé et pour 350 B, j'ai l'air conditionné. J'en ai besoin, car je vais faire ma lessive et je veux que le linge sèche. Le patron crie comme un sauvage, car il ne veut pas que je mette le vélo dans la chambre. Il a un local spécial... mais il aurait pu le dire gentiment !

Je me repose pendant une heure, puis je repars en vélo visiter la ville et les bords du fleuve. Ce sont, encore une fois, les temples qui m'attirent. J'aime la sérénité qui règne en ces lieux, j'aime l'explosion de couleurs, les toits rouges, les sculptures dorées, je ne me lasse pas du sourire énigmatique des bouddhas.  Sur les bords du fleuve où de charmants petits bungalows semblent déserts... Les Thaïs ont pris de l'avance sur le tourisme. Ils ont compris qu'une classe moyenne relativement aisée commençait à se ressourcer à la campagne pendant les fins de semaines. La ville s'agrandit, alors on trace des rues perpendiculaires formant des rectangles et au centre de ces rectangles, on trouve des rizières. Il y a même un feu tricolore au milieu des champs cultivés. On a vraiment la certitude que la ville a été construite à la campagne !

 

Jeudi 12 mars 2015.

Khemarat - Amnat Charoen ( 72 km )

Je quitte l'hôtel à 6 h 45 et je roule sur une route relativement tranquille et en légères montées et descentes. Je ne jette même pas un œil sur le paysage : toujours le même. Parfois la route est un peu ombragée. Je tiens une moyenne de 21 km/h. J'arrive à Amnat sans être fatigué.

Je passe deux heures dans la chambre pour me reposer, puis je vais au marché. On y trouve beaucoup de fruits et de légumes de qualité et des quartiers entiers réservés aux vêtements. C'est incroyable le nombre de vêtements qui se vendent dans ce pays ! Je ne trouve aucun restaurant et je me rabats sur mon croque-monsieur du « 7 eleven ».Dans la chambre il fait 33°, mais avec le ventilateur, c'est très supportable. Et puis il faut se dire que la climatisation s'est vulgarisée depuis une trentaine d'années ; mais depuis 3,5 millions d'années, les hommes s'en passaient. Alors, j'arrive à m'en passer, et c'est certainement pour cela que je supporte la grande chaleur de la journée. À sept heures, alors que la température a chuté légèrement, je sors en quête de nourriture et que vois-je ? Tous les trottoirs de la grande avenue sont occupés par des marchands de soupes, de plats cuisinés et de sorbets ou de jus de fruits. Je me sens revivre devant un grand plat de riz frit au porc avec un œuf par-dessus !

 

Vendredi 13 mars 2015.

Amnat Charoen - Suwannaphum ( 110 km )

On croirait presque qu'il fait frais et pourtant le thermomètre indique 25° à 6 h 30. Dans la rue près de l'hôtel, un camion a terminé sa course sur le trottoir, les roues avant couchées sous la cabine : le train avant s'est effondré. Ce n'est pas rassurant quand on sait qu'ils roulent jusqu'à ce que ça casse lorsque le matériel donne des signes de fatigue.

Comme hier, je roule vite sans m'occuper du paysage. La route est toujours aussi bonne, mais un peu étroite pour l'intense circulation à partir de huit heures. Je m'arrête à Yasothon, car j'ai vu une famille de canards laqués suspendus par le cou à la vitrine d'un restaurant. Ils sont là, les pieds en éventail, les bras ballants comme s'ils n'attendaient que moi ! Une bonne portion sur du riz, avec du gingembre et un petit bol de bouillon : 40 B ( 1 euro ). Les prix sont tout de même corrects quand on s'éloigne des endroits touristiques... Quand je repars, je ne sais pas si c'est grâce au canard ou au gingembre, mais je me sens pousser des ailes. Je passe dans des endroits où les marchandes de pastèques et de melons se sont installées sous les énormes branches des arbres ombrageant la route et où des concerts de cigales font un vacarme tel qu'on a presque du mal à s'entendre.

La chaleur me tombe dessus d'un seul coup, vers dix heures et le vent souffle de face. Il me semble que je n'avance plus, alors je m'arrête sous un abri comme on en trouve partout au bord de la route, et comme il y a des petits coussins servant d'oreillers, je me couche sur le banc. En dix minutes, je récupère, et deux villageois viennent me tenir compagnie. Quand je leur parle du parcours que je viens de faire depuis Nong Khaï, puis à travers le Laos et le Cambodge, ils me prennent pour un fou, je le sens bien... Ce qui me vexerait presque c'est qu'ils admirent le vélo plus que moi !

Les vingt derniers kilomètres sont pénibles, car le soleil me chauffe la tête et de la route monte une chaleur tout aussi pénible.

Je fais du vélo sur une plancha : je suis aussi rouge que les canards laqués de ce matin.

À Suwannaphum, j'ai un peu de mal à trouver un « resort » qu'on m'a indiqué sur la route de Surin, mais heureusement, deux charmantes demoiselles m'y accompagnent en moto. J'ai une belle chambre avec climatisation et réfrigérateur, mais il n'y a pas de restaurant. Peu importe, à cinq heures, je vais manger un riz frit dans un restaurant à deux kilomètres.

 

Samedi 14 mars 2015.

Suwannaphum - Surin ( 97 km )

Dernier jour, dernière étape. Il fait presque froid ce matin : 24° ! La route est presque étroite, et je suis inquiet, car la luminosité n’est pas très bonne et j’espère que les poids lourds qui rugissent en me dépassant n’ont pas roulé toute la nuit et que les chauffeurs ont les yeux en face des trous ! Je monte, je descends des faux plats, un léger vent frais m’encourage. La route est tantôt étroite, tantôt à quatre voies sans raison apparente, mais il y a des lignes droites de plus de vingt kilomètres et certains chauffeurs de gros 4x4 se croient dans la ligne droite des Hunaudières… Le paysage ? Pas trop le temps de le regarder, mais c’est toujours le même. Je passe devant un temple où des dizaines de singes grimpent partout, courent dans tous les sens et traversent même la route. À partir de dix heures, la chaleur devient tout à coup lourde, le soleil m’assomme, j’ai mal aux épaules à cause de ce satané sac à dos qui devient de plus en plus gênant. Je m’arrête plusieurs fois avant d’arriver à Surin, je trouve les derniers kilomètres interminables. Il est midi quand j’arrive à la maison. Amnuai m’a préparé une bonne soupe de riz : je mérite bien ça !

Depuis que je suis en Asie, j’ai fait 4991km. Il va me falloir reprendre le vélo pour boucler les 5000 ! Je ne peux pas aujourd’hui, car à partir de quatorze heures, il fait un bon orage qui mouille tout et qui rend la température très agréable.

 

Dimanche 15 mars 2015.

Surin.

L’orage d’hier nous a permis de jouir d’une matinée presque fraîche, mais dans l’après-midi la chaleur devient presque insupportable. Nous avons un bon 33° dans la maison. Je reste près du ventilateur, car la pièce climatisée me procurerait un plaisir que je payerais dès que je mettrais le nez dehors.

 

lundi 16 mars 2015.

Surin

Je reste à transpirer à la maison : il fait 33° dans le salon… Heureusement qu’il y a le ventilateur !

 

Mardi 17 mars.

Surin. . ( 18 km )

Je suis allé dégourdir mes jambes et j’ai passé le cap des 5000 km parcourus avec mon VTT sur les routes d’Asie !

 

Du mercredi 18 au samedi 21 mars 2015.

Surin. .

Ici, ce sont les « grandes vacances » pendant deux mois. L’école voisine est devenue bien silencieuse : plus de lever au drapeau ni d’hymne national à huit heures et je m’ennuie presque sans les « hello ouats iour nême » des élèves venant chahuter juste derrière notre clôture.

 

Dimanche 22 mars 2015

Surin – Ban Kruat ( 81 km )

Le ciel est légèrement couvert, l’air presque frais avec 26° à huit heures quand je pars vers le sud. Nous allons chez Mem, ( la fille d’Amnuai ). J’y vais en vélo alors qu’Amnuai préfère prendre le car… La route est presque tranquille, avec moins de camions que les jours ouvrables. La campagne commence à reverdir. Dans les endroits où l’on a pu irriguer, on a planté le riz et c’est comme si l’on avait posé des carrés de moquette verte sur la plaine rousse brûlée par le soleil. Jusqu’à Prakhon Chay, il m’arrive de trouver quelques troupeaux de ces petites vaches brunes comme des biches dont les veaux sont si mignons qu’on aimerait les adopter comme animaux de compagnie. Il y a aussi des petits zébus blancs, propres comme des communiants. Tous ces animaux me regardent avec des yeux d’un noir profond dans lesquels je lis un peu de crainte et de la curiosité. Ils ne croisent pas beaucoup de cyclistes, mais alors des cyclistes déguisés comme moi, ça, ils n’ont jamais vu !

Après Prakhon Chay, la route devient beaucoup plus fréquentée, souvent étroite avec des bas-côtés en mauvais état. Je ne sais pas si le danger vient de derrière, car je ne vois pas ce qui se passe dans mon dos, mais je peux affirmer que face à moi, c’est parfois effrayant. Certains véhicules doublent en se ruant sur moi comme si je n’existais pas et viennent me frôler à un mètre… C’est comme les manèges à la foire : ça fait peur, mais on sait bien que tout va bien se passer… du moins, on se force à l’espérer ! Après quelques minutes de circulation intense et anarchique, ma voilà soudain seul, dans le silence, au milieu des rizières. Et puis les hordes sauvages reviennent, par vagues. La route est toute droite, en faux plat légèrement montant, et tout d’un coup, juste vers midi, le ciel se dégage totalement, et une chaleur infernale vient m’écraser. Je suis collé à la route, j’ai soif et il n’y a pas de marchands de boissons : mon bidon est vide. J’ai faim, mais c’est dimanche, et les petits restaurants sont tous fermés. Quand j’arrive à quatre kilomètres de Ban Kruat et que je trouve une petite épicerie, il me semble que je pourrais boire tout le magasin.

J’arrive chez Mem dans un état second. Même la douche fraîche ne parvient pas à me remettre sur pied. Je passe l’après-midi à somnoler devant la télé. Amnoay fait la caissière au magasin photo de Mem. C’est le défilé des écoliers et des lycéens qui viennent faire des photos d’identité pour leur inscription à l’école lors de la rentrée prochaine. Les plus petits pleurent ou hurlent parfois. Ils ont peur du matériel, des réflecteurs comme des ombrelles, des trépieds, des lampes… Ils ont peur comme chez le dentiste ou chez le docteur, alors ils pleurent. Difficile de leur tirer un portrait correct.

Le soir, je vais manger un riz au poulet bouilli dans un de ces petits restaurants ouverts aux quatre vents en bord de rue : c’est délicieux. J’aime cette cuisine simple, épicée, fleurant bon la citronnelle ou le curry. La chaleur de la journée s’est un peu calmée, il ne fait plus que 27°, il fait presque froid !

 

Lundi 23 & mardi 24 mars 2015

Ban Kruat.

Je reste à la maison, je n’ai même pas envie de sillonner la région en vélo : il fait trop chaud. Des camions chargés de canne à sucre passent dans la rue en vrombissant. Leur charge est tellement haute que je me demande comment ils peuvent tenir debout. Il est vrai qu’ils se couchent parfois sur la route ! Dans la campagne environnante, on incendie les parcelles plantées de canne à sucre et des flocons noirs descendent en tourbillonnant sur la ville. On met le feu aux champs avant la récolte sans quoi on ne pourrait pas pénétrer parmi les cannes pour les couper. On récolte donc de longues tiges noircies… c’est un travail un peu salissant !

Mem a bâti une maison neuve où l’on pourrait faire un trinquet dans le salon et jouer à la pétanque dans les couloirs. Les Thaïs aiment l’espace. Les rampes d’escalier sont en inox, le balcon donnant sur la rue aussi. Les gens sont toujours dehors, alors ils n’ont aucune idée pour aménager leur intérieur d’une façon fonctionnelle. Il n’y a pas de hotte aspirante dans les cuisines, les canapés en bois sculpté couverts de coussins qui glissent se trouvent partout, on mange assis par terre, on regarde la télé couché sur le carrelage, on dort sur des matelas à même le sol. Chez nous, le climat nous force à rester dedans, ici il nous force à sortir, surtout le soir, ou à laisser tout ouvert. Le salon ouvre sur la rue par de grandes baies coulissantes, ce qui permet, éventuellement, de garer la voiture à l’intérieur quand vient la nuit !

 

Mercredi 25 mars 2015

Ban Krua - Surint ( 83 km )

Nous revenons à Surin : Amnuai en car, moi en vélo. Quand je pars, à huit heures, le temps est clément, mais j’ai un peu de vent de face. J’avale les kilomètres sans peine et ce n’est qu’au cinquantième kilomètre que je me décide à manger ma soupe de nouilles au porc. Rien de tel pour me permettre de continuer sans sentir la fatigue !

Au bord de la route, j’ai trouvé, comme on en trouve un peu partout, un cimetière d’hôtels des esprits. Mais celui-ci est particulièrement bien fourni. On ne met pas, quand on en achète un nouveau, son ancien hôtel des « phis » à la poubelle. De la même façon, si l’on casse sa statue de Bouddha ou que l’on en achète une nouvelle, il y a des endroits spéciaux pour s’en débarrasser. Ainsi, les esprits se retrouvent entre eux et qui peut savoir ce qu’ils font ou ce qu’ils se disent ? Et la plupart des motos ou des véhicules qui passent sur la route donnent un petit coup d’avertisseur comme quand on dit « pardon » en passant devant quelqu’un, juste pour s’excuser de les déranger.

J’arrive « chez nous » à midi et quart, juste quand le soleil commence à devenir cruel. J’achète un poulet rôti, je fais du riz parfumé, et je mange presque tout à moi tout seul. Amnoay n’arrive que vers la fin de l’après-midi.

 

 

Jeudi 26 mars 2015.

Surin

Mais d’où vient donc ce vacarme, cette musique dont les sons les plus graves font vibrer nos fenêtres dès six heures du matin ? Et voilà les bombes qui secouent tout le quartier… Y aurait-il une corrida ? Une course landaise ? Un défilé de majorettes ? Amnuai m’annonce que c’est l’anniversaire du décès de la vieille mamie, notre voisine qui a trépassé le 19 décembre dernier. C’est « les cent jours » : au bout de ce laps de temps, on fait une fête d’anniversaire. Bon, il faut respecter les coutumes, et moi, en tant qu’étranger, je ne peux pas me permettre de formuler la moindre critique, même si les vitres vibrent et si les basses d’une sono mal réglée me font mal aux oreilles. On dirait qu’on me souffle dans les trompes d’Eustache ! La musique ? Tout simplement des chanteurs de variétés, du rock thaï ( un peu comme en fait le groupe « Carabao » ), et parfois des chants traditionnels khmers aux mélopées répétitives et peu mélodieuses à mon goût. Soyons indulgents : les Thaïlandais ne supporteraient pas longtemps les polyphonies de nos montagnards ou les chants tristes à mourir de notre cher Béarn. Si « la musique est l’art de combiner des sons agréables à l’oreille », les oreilles des êtres humains sont très subjectives suivant les régions ! Pour la mort de la mamie, au mois de décembre, on avait secoué tout le quartier avec des explosions de pétards, une musique qui revenait en boucle toutes les trois minutes, et quand tout semblait se calmer, les bonzes prenaient le relais avec leurs prières comme des mélopées lentes et lugubres chantées d’une voix monocorde. Aujourd’hui, ça s’annonce mieux. Il y a bien les bonzes, vers huit heures, mais ils se font plus discrets, et la musique est davantage celle d’un bal populaire. Donc, toute la journée, je suis au bal du quartier : dans la chambre, dans la cuisine, dans le salon, dans la salle de bains… pas moyen d’y échapper. Notre maison est située à cinquante mètres de la source sonore et tout vibre. Je pense que les premiers voisins vont voir leur tête exploser avant la fin de l’après-midi. À un moment, j’envisage même d’aller m’installer à l’hôtel à Surin, mais Amnuai le prend très mal : « la mamie est gentille, elle veut que l’on continue notre chemin dans la joie, ce serait mal venu de fuir ! » Heureusement, vers dix-neuf heures le calme revient avec le silence, et c’est là que je me sens « dans la joie ». Merci Mamie, si ça me fait du bien quand ça s’arrête, c’est aussi une façon de me procurer du plaisir !

 

Vendredi 27 mars 2015

Surin

Sept heures : les fenêtres vibrent. Je discerne à peine la musique, je ne perçois que les basses qui font autant de sourdes explosions. Le « disc-jockey » est vraiment nul ! Et voilà des camions qui arrivent, des fourgonnettes, des pickups chargés de tubes métalliques, de chaises en plastique, de tables et de bâches. Amnuai s’est renseignée : il va y avoir un spectacle ce soir : un « liké ». C’est la cerise sur le gâteau ! Le « liké » commence en général vers dix-neuf heures et se termine au lever du jour ! Il s’agit d’un spectacle qui tient à la fois du théâtre, de l’opéra et de sketches comiques. Les villageois sont très friands de « likés » dont le comique nous échappe. Certains acteurs sont très prisés pour leur capacité de jouer avec les mots ou d’improviser face à un public qui réagit « au quart de tour » ! On peut assister soudain à un dialogue entre l’acteur et un spectateur, souvent éméché, qui vient devant la scène.

Toute la journée, c’est un concert de tubes métalliques qui s’entre choquent, de coups de marteaux, de véhicules que l’on décharge en s’interpellant et en criant pour couvrir le vacarme de la musique dont le volume a été à peine réduit. On monte les chapiteaux abritant la scène dans un lopin de terre jouxtant notre maison. Les hautes herbes n’ont pas été fauchées, c’est le public qui, en s’asseyant par terre va se charger de rendre la place plus nette. Je sais, pour les avoir vus traverser la route, que de longs serpents trouvent refuge à cet endroit. Ça pourrait apporter un petit plus au spectacle si l’un de ces reptiles décidait soudain de participer à sa façon.

Vers cinq heures, la chaleur est un peu moins accablante, alors je commence à remettre le nez dehors, et à mon grand étonnement, la route devant « chez nous » est occupée par des stands de loterie, des petits manèges, des marchands de grillades installant leurs petits grils. Toute cette nuée de vendeurs suit les chapiteaux de « liké », sachant très bien que le public ne se contentera pas du spectacle. Quand la nuit tombe, vers dix-huit heures, nous sommes en plein cœur d’une fête foraine. Chez la mamie, les invités arrivent ( en musique ) car ils ont entendu les trois bombes exploser dans le ciel. La famille, les voisins, on peut aller s’asseoir, on est invité ! Rires, bonne humeur, retrouvailles de gens qui ne se voient qu’aux fêtes organisées pour les décès de membres de la famille… La mamie doit être contente, car tout le monde est à la fête. Certains viennent de loin, entassés dans la benne de la camionnette ou à trois sur la moto : le papa pilote, la maman au bout du siège arrière et un enfant en sandwich entre les deux ; parfois il y a même le plus petit accroché au guidon devant le père. La moto peut transporter une famille nombreuse, jusqu’à six personnes ! Dans une fumée fleurant bon la grillade de porc ou de poulet, les marchands de gadgets proposent leurs petits chats en peluche qui miaulent en clignotant des yeux, les bulles de savon, tous les accessoires pour personnaliser son téléphone. Plus loin, des calmars trempés dans une sauce orange dégagent, en grillant, une odeur de brûlé qui ne m’attire guère. Je marche dans les herbes m’arrivant aux genoux pour me rendre devant la scène qui s’illumine juste à ce moment. Encore trois bombes montant à la verticale en laissant une traînée rouge dans les ténèbres. C’est le signal attirant le public devant le spectacle. Les uns arrivent avec leur natte de paille qu’ils installent sur l’herbe formant ainsi un matelas moelleux, les autres déposent un sarong de coton ou tout simplement un vêtement sur le sol. Le public arrive de partout : c’est une foule bruyante, excitée de se retrouver, tous ensemble pour rire dans une ambiance de fête. L’orchestre, que je n’avais pas remarqué jusqu’alors, joue une musique khmère assez entraînante alors que des danseuses aux tenues aussi rutilantes que ces gros poissons argentés que l’on peut admirer sur les marchés font leur entrée dans une fumée blanche qui se dissipe rapidement comme si leurs ondulations avaient raison de cet inadmissible rideau voulant nous priver de leur charmante présence. Elles évoluent avec une souplesse diabolique : un léger frémissement part de leur main droite, semble faire onduler leur bras, déboîter leur épaule, secouer leur échine et se répercute dans leur bras gauche pour mourir dans un dernier frémissement de leur main ouverte aux doigts si longs et si souples qu’on croirait qu’ils vont toucher l’avant-bras. Les pieds bougent à peine, comme s’ils malaxaient quelque chose de souple et d’invisible. Le public s’est aggloméré devant ces lumières éclatantes, et c’est tout juste si une légère rumeur monte de cette masse sombre. Les yeux brillent dans la pénombre : tout le monde est attentif. Les gens des villages savent décoder les gestes et les attitudes des danseurs, ils sont tous initiés à ce langage qui, évidemment, m’échappe totalement. Je ne vois que le côté esthétique, ils en comprennent la signification. La fumée blanche revient comme un épais brouillard, et quand elle se dissipe, toutes les jeunes nymphes se sont évaporées. Il n’y a plus qu’un être à l’allure androgyne aux vêtements scintillants. Il reviendra régulièrement au cours de la nuit : c’est le clown de la soirée, celui qui prend le public à partie, qui hurle en khmer des phrases que je ne comprends évidemment pas, mais voilà le public plié de rire. On ne voit plus les yeux : on ne voit que des dents blanches dans la pénombre. Ce doit être vraiment comique, car certains sont au bord de l’apoplexie, tant le rire les étouffe. Ces gens dont le sourire est légendaire et dont la bonne humeur perpétuelle leur fait rechercher n’importe quel prétexte pour s’amuser sont aux anges. Soudain, une vague de panique agite cette foule massée sur l’herbe : un animal vient de s’inviter à partager leur bonne humeur. Un rat ou un serpent, je n‘en sais rien, mais tout le monde se lève et se bouscule : cela ne fait qu’ajouter un autre prétexte pour rire. L’animal a dû disparaître, car chacun retrouve sa place comme si de rien n’était !

Vers onze heures, je les laisse à leur rire et à leur spectacle. Amnuai tiendra jusqu’à minuit. L’incroyable chahut juste à côté de notre maison ne m’empêche pas de dormir.

 

Samedi 28 mars 2015.

Surin

À sept heures, quand je me lève, les chapiteaux du liké de la veille sont pratiquement démontés et chargés sur des petits camions, quelques traînards rentrent chez eux en zigzag et le sol est jonché de poches en plastique. La fête a été réussie : tout le monde a fait honneur à la mamie en riant à gorge déployée pour l’anniversaire de son décès.

Dans la matinée les bonzes viennent chanter les prières et les proches parents se rendront au temple pour une autre cérémonie au terme de laquelle l’urne contenant les cendres sera déposée dans un petit monument ou dans une niche quelque part dans l’enceinte du temple.

À midi tout est rangé, nettoyé et une musique dont le volume est acceptable me parvient encore de la maison voisine. Les invités sont là pour manger les restes ou repartir chez eux avec de la nourriture dans des poches en plastique. On ne gaspille rien !

 

Du dimanche 29 mars au mercredi 1 avril 2015

Surin

Les rizières commencent à reverdir, mais la chaleur devient insupportable. J’aimerais qu’il pleuve un peu chaque soir comme à la saison des pluies qui commencera très bientôt, mais le ciel reste sans nuages, d’un blanc d’acier. Je ne suis plus motivé pour faire du vélo, car même le matin, la chaleur me dissuade. Il est temps de revenir en France !

 

Jeudi 2 avril 2015.

Surin – Bangkok.

Je passe la journée à préparer mon sac : nous partons ce soir. Une amie d’Amnoay nous amène à la gare de Surin où nous laissons nos bagages en consigne de 19 à 22 heures pour prendre le temps d’aller dîner au marché de nuit. J’aime beaucoup cette rue devenue piétonne tous les soirs ; on se croirait à la fête foraine. Tout s’achète et tout se vend : des vêtements, des gadgets sans grande utilité, de la nourriture. On peut choisir entre différentes sortes de desserts, tous plus colorés les uns que les autres.

Dans le train de nuit, un courant d’air glacial me tombe dessus par une fenêtre qui ferme mal. De plus, nous sommes au bout du wagon, et juste au-dessus des roues, ce qui rend le voyage infernal. Nous sommes secoués dans un tapage assourdissant. Je m’habitue à tout, je réussis à dormir.

 

Vendredi 3 avril 2015.

Bangkok.

Nous arrivons à Bangkok avant que la chaleur n’étouffe la ville. Il est huit heures. Impossible de trouver un taxi honnête devant la gare. Ils ne veulent pas mettre le compteur et ils proposent des tarifs fortement exagérés. Nous prenons donc un touk-touk jusqu’à l’hôtel. Il nous fait passer par un labyrinthe de petites rues, il se faufile dans la circulation et nous arrivons à Sukhumvit sans avoir de problèmes avec les embouteillages. Le prix des hôtels, comme dans la plupart des capitales est plus élevé que dans le reste du pays. Depuis que « mon » hôtel, le « Crown 29 » a été rénové, je ne trouve plus d’hôtels convenables dans le quartier de Sukhumvit à petit prix, alors je me rabats sur le « S.6 », l’ancien « Crown 8 ».

Nous faisons nos derniers achats dans le quartier de Pratunam. Nous nous y rendons en bateau. Cela permet d'éviter les longs arrêts englués dans les embouteillages. Le seul inconvénient, c'est les remugles du klong (canal) aux eaux brunâtres. Le bateau arrive et accoste dans un vrombissement de moteur. Il n'est même pas encore plaqué contre le quai que les passagers en sortent comme des rats fuyant le navire. Nous voilà assis sur un banc de bois, presque au niveau de l'eau. En cas de naufrage, le nombre de gilets de sauvetage est insuffisant, mais qui aurait le temps d'en enfiler un si le bateau se retournait ? Ceux qui ne savent pas nager s'accrocheraient à ceux qui parviennent à flotter. Pour ma part, je pense que rien que de "boire la tasse"... je serais déjà mort ! Dominant les rives couvertes de nauséabondes moisissures noires, de rutilants immeubles aux façades étincelantes découpent des morceaux de ciel turquoise. Avant de croiser un autre bateau, on relève une bâche bleue qui protège des embruns fétides. Les passagers mettent la main sur leur bouche et leur nez avant de renifler dans un petit tube diffusant une odeur de menthe et de camphre.

 

Samedi 4 avril 2015.

Bangkok.

Une journée entière à flâner dans cette ville en effervescence, parmi les embouteillages et l’odeur des gaz d’échappement… Je ne sais pas pourquoi je continue à aimer Bangkok ?

Ici, les étrangers se nomment des « expatriés ». Je trouve le terme plutôt négatif. Cela signifie que dans leur esprit ils ont toujours la terre de leur patrie collée à la semelle de leurs souliers. Quand je travaillais à l’étranger, nous étions des « coopérants », des « implantés » ou des « résidents ». Ces termes avaient une autre signification. Il est évident qu’être un « résident » ou un « expatrié », ce n’est pas du tout la même chose. Mais aujourd’hui, l’esprit n’est plus le même. Dommage !

 

Dimanche 5 avril 2015.

Bangkok – Londres – Toulouse.

Dernier jour, départ de l’hôtel vers sept heures avec un chauffeur de taxi sympathique, ce qui devient de plus en plus rare à Bangkok. Nous allons à l'aéroport Suvarnabhumi (ça se prononce "sawanapoum") pour prendre un avion de la British Airways. Dans l'immense hall, des voyageurs courent en poussant leur chariot débordant de valises, d'autres s'interpellent, des groupes trottinent derrière un guide... Il monte de cette foule bigarrée et disparate, une rumeur de foire.

Le voyage ne me paraît pas trop long car nous voyageons de jour, les passagers sont plus ou moins actifs, il y a du mouvement, des gens qui se promènent dans les travées. Onze heures de voyage… Amnoay, elle dort, recroquevillée sur son siège. Je remarque que la plupart des Asiatiques dorment, alors que les Français se racontent leurs vacances. Cela m’amuse et me chagrine parfois, car ils reviennent d’un voyage organisé avec des préjugés et des idées fausses. Peu importe, quand ils disent « on a fait la Thaïlande », ils ont tout dit. Ils étaient, eux aussi, « expatriés » pendant quelques jours !

Quand l’avion arrive à Toulouse, il ne nous reste plus qu’à nous rendre à l’hôtel « Aerel », juste à côté de l’aéroport. Il est presque minuit, six heures du matin, pour nous, avec le décalage horaire.

 

Lundi 6 avril 2015.

Toulouse – Pau.

Navette jusqu’à la gare Matabiau, par une matinée presque glaciale. Le thermomètre a frôlé le zéro degré ce matin. Pour nous, c’est un froid de Sibérie. À la gare, je trouve un contrôleur arrangeant qui m’autorise à monter dans un train partant plus tôt, ce qui nous permet de ne pas avoir d’attente à Tarbes. Ça me fait plaisir : il n’y a pas qu’en Thaïlande que le personnel des chemins de fer est arrangeant ! Dans le train, tout le monde est triste et silencieux. Il n’y a pas les marchandes de poulet ou de boissons fraîches, je ne peux pas passer un moment sur le marchepied du wagon, je ne peux même pas ouvrir la fenêtre… je suis en France !

Amédée vient nous chercher à la gare et il nous ramène à Lube avec un beau soleil, mais un petit vent frais. « Bonjour Amédée, je te trouve bien pâle, on voit bien que tu ne viens pas de faire 5000 km en vélo sous le soleil tropical ! » (En Béarn, ils viennent de passer plus de trois mois sous des pluies incessantes !)