ASIE DU SUD-EST

Dernière modification: 16/06/2014

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Pour ceux qui voyagent en ce moment en Asie du Sud-Est, le texte intégral de
mon voyage 2012-2013
en Thaïlande, au Laos, au Myanmar.


Carnet de voyage. 2013 à 2014

(sans photos)

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Asie du Sud-Est

 

2013-2014

Alain Menjot

 

 

Dimanche 10 novembre 2013.

Lube – Bangkok.

Il a plu, cette nuit, et le froid de l’hiver semble vouloir faire son apparition, mais nous avons la chance de partir pendant une accalmie. Aline M nous conduit à la gare de Pau. Nous prenons Michel A à Morlaàs en passant. Nous avons suffisamment de temps pour manger une joue de bœuf au buffet de la gare avant de sauter dans le train avec tous nos bagages. Le voyage jusqu’à Toulouse est bien calme. Les quelques pèlerins qui montent à Lourdes ont l’air triste, un peu comme s’ils étaient déçus qu’aucun miracle ne soit venu changer leur destinée… À la gare Matabiau, j’ai du mal à traîner ma lourde valise à roulettes et mon sac à dos de vingt kilos, mais quand on part vers l’été alors que le ciel noir laisse prévoir une triste soirée hivernale, on supporte tout ! À l’aéroport de Blagnac l’attente ne nous semble pas trop longue, ni le vol jusqu’à Francfort, ni la deuxième attente dans cet aéroport immense, rutilant et confortable. Par contre, les onze heures de vol jusqu’à Bangkok semblent interminables. Michel a du mal à caser ses longues jambes, Amnoay a mal au dos et moi, j’ai les fesses en compote ! Les sièges des Airbus A340 sont vraiment inconfortables.

Ploum ! Nous sommes juste au-dessus du train d’atterrissage et l’impact sur la piste nous fait sursauter. Amnoay est radieuse : elle revient chez elle, et pour moi, c’est « le retour au pays ». J’aime la Thaïlande, je me suis peut-être posé plus de cinquante fois ici, et à chaque fois je ressens la même joie que celui qui revient dans son pays d’adoption. Dès la sortie de l’avion, nous sommes accueillis avec le sourire, nous passons au contrôle de police avec le sourire, les employés nous guident vers le « City train » avec le sourire… Nous sommes loin de l’accueil froid et des visages renfrognés de Roissy ! Il est 14 h 30, nous sommes le…

 

Lundi 11 novembre 2013-

Bangkok.

Nous prenons le « City train », métro aérien jusqu’à Makassang, dans la ville impersonnelle et hérissée d’immeubles de Bangkok. Nous filons sur un pont de béton, juste au-dessus des avenues où les voitures multicolores, des taxis pour la plupart, n’arrivent plus à se sortir des bouchons. De sordides terrains vagues envahis de végétation sauvage alternent avec de somptueux immeubles ou des villas cossues. On sent bien que les plans d’urbanisme, dans la banlieue de Bangkok, sont un peu incertains.

Nous posons nos bagages à l’hôtel, et nous repartons vers les hypermarchés du secteur. Je ne sais trop comment qualifier ces énormes centres commerciaux : ce sont parfois des immeubles de six étages où l’on trouve tous les vêtements, cosmétiques et produits de luxe à peine moins cher qu’en Europe. C’est ici que la bourgeoisie thaïlandaise vient dilapider des sommes colossales facilement gagnées. La corruption allant bon train dans le pays. Les Japonais et les Chinois sont de nouveaux clients bien acceptés, car les devises sont toujours bonnes à prendre. Quand les Russes vont eux aussi s’intéresser à ces magasins, il vaudra mieux cacher la vaisselle en porcelaine et les verres en cristal !

Le soir, nous mangeons sur le trottoir, en face de l’hôtel, juste une soupe de nouilles au porc, de quoi émerveiller Michel qui, son bol terminé, pense qu’il devrait passer un bon séjour ici, la nourriture lui paraissant plutôt sympathique !

 

Mardi 12 novembre 2013.

Bangkok.

Je vais à la banque « Kasikorn » dès huit heures trente. Ambiance feutrée, climatisation, fauteuils moelleux... Une chose est sûre, en Thaïlande, on peut facilement deviner où est « le fric ». Nous déjeunons dans la rue, directement sur le trottoir, à côté des bus et des taxis qui sillonnent l’avenue Sukhumvit dans un vacarme effrayant ! Une délicieuse soupe de nouilles agrémentée de raviolis au porc me redonne les forces que la chaleur lourde et humide a tendance à m’enlever. Nous prenons le « sky train », ce métro aérien sillonnant la ville au-dessus des avenues. La climatisation un peu trop poussée me glace le dos. Ici, l’on passe d’une chaleur presque insupportable à un froid extrême en quelques secondes. Notre organisme a parfois du mal à supporter, aussi, j’ai mal à la gorge, je suis presque aphone et j’en arrive à regretter le temps où les bus « ordinaires » nous menaient d’un quartier à un autre dans la moiteur tropicale et le vacarme de la ville. Au terminus, nous montons dans un taxi pour continuer jusqu’à Samut Sakhon où nous visitons l’énorme éléphant « Chang Erawan ». Je connais, car j’ai déjà visité, et le tarif de trois cents bahts me freinerait presque, mais il faut bien accompagner Michel qui ne connaît pas et qui n’aurait pas l’idée de pénétrer dans le ventre du colossal pachyderme qui nous domine dressant vers le ciel ses trois têtes monstrueuses. Ici, tout est gigantesque : l’escalier en fer à cheval dans le socle sous la statue, la verrière représentant la carte du monde au-dessus de nos têtes, et même le temple situé dans le ventre de l’animal, un temple aux parois d’un bleu si profond qu’on a la sensation de se trouver dans un aquarium. Le parquet verni reflète une statue de Bouddha dorée et la voûte constellée d’étoiles. Toute cette merveille a été construite par un riche Chinois qui me semble être un peu mégalomane...

La visite terminée, nous reprenons un taxi jusqu’à la ferme des crocodiles. J’y suis déjà allé, mais je paye tout de même le tarif demandé pour entrer de façon à ne pas laisser Michel seul, de peur qu’il lui prenne l’idée de visiter, comme précédemment pour l’éléphant, l’intérieur des énormes reptiles se vautrant sur le bord des bassins ou glissant dans une eau verte où ils disparaissent sous les lentisques. Ils ouvrent une gueule jaune qui semble être la seule partie de leur corps relativement propre. Cela ne m’incite pas pour autant à aller y mettre la main ou la tête... Pourtant, nous assistons à un spectacle, dans une arène où des crocodiles un peu moins gros, mais tout aussi voraces somnolent, où des hurluberlus vêtus de rouge n’hésitent pas à aller jusqu’à placer des billets de banque dans la gueule des sauriens et à aller les chercher avec leur main et à mettre leur nez entre les puissantes mâchoires qui se referment parfois en claquant, mais jamais « au bon moment ». Le public frémit, mais, sans oser se l’avouer, les spectateurs souhaiteraient que l’acrobate laisse ses oreilles entre les dents acérées du pauvre animal qui ne demande qu’à revenir dans son bassin.

Avant de sortir, nous passons devant le magasin où l’on vend des sacs à main, des ceintures et des chaussures fabriqués avec la peau de ces affreuses bestioles qui ne méritent pas mieux que de finir en bandoulière autour du cou d’une jolie femme, aux pieds d’un riche bourgeois ou autour de la taille d’un banquier quinquagénaire !

Pour revenir à l’hôtel, nous avons droit aux embouteillages jusqu’à la station de métro qui nous permet enfin de prendre le métro et de survoler l’avenue Sukhumvit où la circulation est totalement paralysée.

Nous descendons à la station « Nana », et nous montons au sommet de la tour de l’hôtel « Landmark ». Nous dominons la ville illuminée comme une fête foraine, hérissée d’immeubles et grouillante. Michel voudrait bien boire une bière au « coffee shop » de cet hôtel de luxe, mais je ne supporte pas l’ambiance feutrée de ces endroits où d’obséquieux serveurs semblent glisser sur une moquette si rembourrée qu’on croirait marcher sur le tapis de mousse d’un sous-bois. Aux costards-cravates de ces clients, je préfère les tables en Formica ou les toiles cirées un peu élimées d’un restaurant de rue ; à la climatisation donnant l’impression que nous sommes « enfin » revenus « chez nous », je préfère le ventilateur qui tangue légèrement au plafond. Je suis un routard, je veux le rester... D’ailleurs, au lieu de siroter notre bière « Chang » dans un bar capitonné de soie, nous irons la boire au soi 14 en observant les serveuses qui traînent leurs tongs et les marchands de copies de montres qui baissent leur prix de cinq cents à deux cents bahts ( 5 € ) pour une superbe « Oméga » sertie de diamants !

 

 

Mercredi 13 novembre 2013

Bangkok.

Nous accompagnons Amnoay à la gare Hualamphon, car elle part en éclaireur chez elle à Surin. À cause des embouteillages, nous arrivons cinq minutes trop tard pour son train, mais nous sommes vite consolés, car elle prendra le train qui partira une heure plus tard et qui est gratuit. Il y a un train gratuit tous les jours entre les principales villes. C’est un train lent, troisième classe, mais les étrangers n’ont pas droit à la gratuité. Le prix reste tout de même abordable pour nous : c’est de l’ordre de trois euros pour quatre cents kilomètres.

Michel et moi, nous l’aidons à installer ses bagages dans le train, puis nous partons visiter le Wat Traimit, un temple abritant un bouddha de cinq tonnes et demie d’or. Cette statue de trois mètres de haut, en or massif date du temps où la capitale était à Sukhothai, dans le nord du pays. Elle fut recouverte de stuc, ce qui lui permit d’échapper aux pillages, même à celui des Birmans lors du siège et de la destruction de la capitale. Au XX° siècle, on décida de rénover le temple abritant la statue, on voulut la déplacer, et le stuc s’étant décollé, l’on s’aperçut alors qu’elle était en or massif. Lors de ma précédente visite, il y a quelques années, elle se trouvait dans un temple datant du début du XIII° siècle plutôt petit et insignifiant, et aujourd’hui, elle trône, dans un bel édifice de marbre, au sommet d’une petite butte dominant le quartier chinois, accessible par une volée de marches. C’est beau, nous sommes contents ! Nous revenons à la gare pour prendre le train souterrain jusqu’à Silom, puis continuer pour aller voir les deux plus beaux temples de Bangkok. Nous changeons pour le métro aérien. Dans la rue, un groupe peu important de manifestants agitent des drapeaux, soufflent dans des sifflets, s’agitent en vain, car les passants semblent plus amusés qu’intéressés. Pourtant, je ne peux m’empêcher de penser que ces manifestations de mécontentement populaire attisées par une partie de l’armée et l’extrême droite ne laissent rien présager de bon.

Nous prenons le bateau de ligne sur le fleuve « Ménam Chao Phraya ». Il s’agit d’une longue embarcation couverte qui approche dans un rugissement de fauve, auréolé d’une gerbe d’écume. Le bateau n’a pas encore abordé que les plus hardis, ou les plus inconscients, sautent sur le quai et se dirigent vers la sortie. Ils ne sont certainement pas plus pressés que d’autres, mais il en est ainsi, ils aiment ajouter une pointe de risque à leur vie quotidienne. S’ils tombent entre le quai et le bateau, ils seront bien aplatis, mais au moins ils auront vécu intensément. Le Thaï aime le danger : il se sent plus fort en le bravant.

Le Wat Pho n’est pas loin du fleuve. C’est le temple du Bouddha couché. Une statue de quarante-six mètres de long et de quinze mètres de haut, construite sur une base de brique recouverte de stuc et dorée à la feuille occupe tout le temple et nous domine de son sourire énigmatique. Je laisse Michel visiter pendant que je m’abrite dans la petite cour à l’entrée, car nous avons droit à une petite averse qui rafraîchit à peine l’atmosphère lourde d’humidité.

Nous nous rendons ensuite au Wat Phra Keo où je n’entre pas non plus, car je l’ai visité plusieurs fois et le prix de l’entrée est de plus en plus élevé ( il est passé de cent à cinq cents bahts ). Je préfère aller manger une soupe dans un des petits restaurants du quartier. Michel revient enchanté, mais un peu assommé par le nombre de touristes et les troupeaux des voyages organisés. Nous partons en touk-touk à Khaosan road, la rue des touristes. À part les boutiques de babioles, de copies de CD et les étalages de chemisettes fantaisies, il n’y a rien à voir. C’est étrange comme les Occidentaux ont besoin de se regrouper, de se concentrer dans un même secteur. Est-ce là une peur de découvrir un monde qui n’est pas le leur, ou bien le besoin de se retrouver « chez eux » à l’autre bout du monde? Je trouve cela bien regrettable ! Il est vrai que pour la plupart, la principale motivation vient du fait que la vie est moins chère ici que chez eux !

Nous prenons un touk-touk pétaradant pour contourner le secteur du monument de la démocratie où ont lieu d’inquiétants meetings des partisans d’un nationalisme sectaire et réactionnaire et d’un protectionnisme malsain. Quand le principal slogan devient « la Thaïlande aux Thaïlandais », on a de quoi s’inquiéter pour l’avenir du pays si ce parti qui se dit démocrate arrive un jour au pouvoir. La Thaïlande n’a toujours pas trouvé son équilibre politique, ce qui amène de l’eau au moulin de ces partis extrémistes et opportunistes. Pour l’instant, les manifestations de rues ressemblent à des fêtes foraines, mais ces petits drapeaux nationaux ( bleu blanc rouge comme le nôtre ) que l’on agite pour ponctuer les éructations d’une égérie au discours violent et aux mimiques mussoliniennes ne laissent rien présager de bon !

Nous prenons le bateau de ligne sur le Klong ( canal ) qui mène à Pratunam. L’eau noire me parait épaisse et visqueuse et des odeurs fétides suivent notre sillage jaunâtre. Le moteur hurle, la longue barque bondit, semble vouloir se cabrer lorsque nous croisons un autre bateau. Les contrôleurs de billets passent à l’extérieur, s’accrochant à une corde longeant le toit qui peut se baisser pour passer sous les ponts lorsque la marée fait monter le niveau. Ils portent un casque pour ne pas se scalper à la première passerelle. Nous longeons des murs noirs, lépreux, des balcons sur lequel le linge qui sèche semble étonnamment blanc. Quand nous croisons un bateau, les passagers tirent sur un cordon qui fait monter une bâche en plastique qui n’empêche pas les éclaboussures de passer parfois par-dessus.

À Pratunam, nous mangeons dans un petit restaurant ouvert sur la rue et sur la pollution de la rue. Les motos pétaradent, les bus fument, les voitures laissent parfois derrière elles un sillage de fumée blanche... Je me demande comment les habitants de Bangkok arrivent à survivre !

Jeudi 14 novembre 2013.

Bangkok - Surin.

Nous partons à la gare en Taxi dès le lever du jour. Les embouteillages commencent à se former, mais cette fois-ci nous ne ratons pas le train. Nous traversons le quartier fait de cabanes de planches vermoulues et de tôles rouillées dans lequel les habitants ont réussi à recréer une vie sociale parallèle avec de petites épiceries, des gargotes où la soupe est moins chère que dans la rue, un salon de coiffure entre deux cloisons bancales. Pourtant, la délinquance n’est pas un gros problème dans ce gourbiville où l’on hésiterait à s’aventurer seul ! Les portes et les fenêtres du train sont grandes ouvertes, mais il vaut mieux ne pas se pencher au-dehors, car l’on risque de laisser sa tête sur un toit de tôle avançant comme une lame jusqu’au ras des wagons. Le train ne va pas bien vite, s’arrête, reste immobilisé plusieurs longues minutes le long d’une avenue où les motos font du slalom entre les taxis multicolores. Il nous faut une bonne demi-heure pour parcourir les cinq premiers kilomètres. Nous finissons par sortir de la ville et par nous retrouver pratiquement sans transition, dans un décor verdoyant, paysage de rizières tachetées du blanc des hérons ou des cigognes. La ville grignote la campagne, les immeubles poussent dans les friches, parmi les roseaux, au milieu des champs. Alphonse Allais avait raison : « on devrait construire les villes à la campagne » ! Nous avons l’impression d’avancer à bonne allure, mais à chaque fois que nous prenons de la vitesse, il faut décélérer puis freiner, car la gare suivante est déjà là. Nous avançons par sauts de puce successifs jusqu’à Ayutthaya où je retrouve une femme chauffeur de touk-touk charpentée comme un buffle que je connais depuis plusieurs années. Elle nous conduit à Bang Pa In à une vingtaine de kilomètres, dans son triporteur tout neuf. Ces touk-touk d’Ayutthaya ont l’air de grenouilles. Ils sont parfois peints de superbes images de cette ville qui fut la capitale du pays pendant quatre cent dix-sept ans, jusqu’à ce que les Birmans la détruisent en 1767. Bang Pa In est l’ancienne résidence d’été des rois de Thaïlande. On y trouve quelques bâtiments dispersés parmi des étangs où glissent d’énormes poissons-chats ou de placides tortues, un parc verdoyant et une salle du trône qui rappelle en plus modeste, la cité interdite de Pékin. Il fait chaud, nous avons du mal à nous montrer dynamiques. Nous reprenons un train cahotant jusqu’à Ayutthaya. Cela n’est pas ruineux : nous payons trois bahts pour vingt kilomètres ( huit centimes d’euros ! ). Il nous faut attendre une heure trente le train qui doit nous mener à Surin. Nous avons droit à un gros orage qui ne nous rafraîchit même pas. L’air me colle à la peau. Des touristes chargés de sacs énormes vont et viennent, des chiens galeux rôdent à la recherche d’une âme charitable, des Thaïs traînent leurs tongs... Le train finit par arriver avec une heure de retard. Personne n’a perdu sa bonne humeur, même pas les touristes qui, j’en suis sûr vocifèrent, en Europe, dès que leur train a cinq minutes de retard... Le climat se prête à la tolérance. Dans le wagon, jusqu’à Korat, nous avons le choix entre des brochettes de poulet, des œufs frits avec un peu de viande et du riz, et le succulent poulet cuit sur le grill. On nous propose aussi des cacahuètes bouillies, de la mangue verte, des petits beignets de viande hachée ou de légumes, et toute sorte de choses non identifiées par nous, mais certainement délicieuses. Le paysage vert et monotone devient plus sauvage dès que nous dépassons Sarabury. Nous pénétrons dans la jungle. Les arbres nous offrent une belle couleur verte car ils ont été lavés durant la saison des pluies qui vient de se terminer. En mars le même paysage est sordide, la forêt étant couverte de la poussière de l’énorme cimenterie bordant la voie ferrée : la jungle arbore alors des teintes éclatantes de blancheur ou d’un gris sale. Le train monte sur le plateau de Nakon Rachasima, la locomotive diésel fume et s’essouffle, les branches d’arbustes bordant la voie viennent caresser le wagon. Il vaut mieux ne pas sortir la tête à la fenêtre, car l’on pourrait se retrouver le visage zébré comme par un fouet par les branches. Michel fait des photos des arbres, des oiseaux, des montagnes, des fleurs, des fils électriques... Il en a le temps, car nous ne dépassons pas le quarante kilomètres-heure. Nous nous arrêtons à chaque petite gare ; certaines sont si isolées qu’elles se bornent à un petit toit couvert de tuiles rouges posé sur quatre piquets. Un ivrogne bien imbibé de mauvais whisky se fait enguirlander par une marchande de boissons. Ici, les femmes ne se laissent pas faire. La Thaïlandaise me fait penser à ces chats siamois qui ronronnent sur nos genoux jusqu’au moment où ils plantent leurs griffes dans notre cuisse ou mordent la main tendue pour les caresser ! Le poivrot voudrait bien venir causer avec nous, mais les gens lui demandent de nous laisser en paix. Il obtempère. Il tient difficilement debout avec les cahots de la voie, mais, au risque de tomber à l’extérieur, il va s’asseoir sur le marchepied à la porte du wagon restée grande ouverte.

À vingt-deux heures vingt au lieu de vingt heures, nous arrivons à Lam Chi, petite gare avant Surin. Amnoay, Lam ( sa sœur ) et Yuthasat ( son beau-frère ) sont venus nous chercher. Nous arrivons « chez Amnoay ». La maison a évolué : il y a l’air conditionné dans « la chambre des invités », et une grande parabole sur le toit. Noy, le chien, me reconnaît, mais les deux autres chiens sont morts. Ici, la vie est dure pour eux. Même si on leur donne à manger très correctement, on ne les soigne pas, on ne les caresse jamais ; ils font office de gardiens et non d’animaux de compagnie. Les Thaïlandais ne maltraitent pas les animaux, mais ils ne leur donnent pas les soins dont ils ont parfois besoin. On peut voir des animaux infestés de parasites, galeux, tout pelés, rongés d’abcès... Les personnes ayant mené une vie de dépravation ou ayant fait le mal autour d’elles sont réincarnées en animaux ; donc, ceux-ci sont souvent méprisés !

Vendredi 15 novembre 2013.

Surin.

Aujourd’hui, c’est « la fête des éléphants ». Nous nous rendons à Surin, assis dans la benne de la camionnette de Yuthasat. La ville est en effervescence : il y a des enfants, des vieillards, quelques touristes, une musique assourdissante sur la place du monument à Pra Si Naron Djang Wan fondateur de la ville. Lam et Yuthasat nous laissent dans la rue, car ils vont au marché. Pour eux, « la fête des éléphants » ne présente guère d’intérêt : ils ont déjà vu ! Moi aussi, j’ai déjà vu, mais j’en redemande ! Michel et moi remontons la rue vers la gare. Une musique rappelant à la fois une fanfare militaire et une « banda » landaise nous parvient du fond de la rue. Une masse colorée avance lentement : ce sont les véhicules disparaissant sous d’artistiques dispositions de fruits et de légumes représentant des châteaux, des temples, des scènes du ramayana... Tout cela est destiné à être dévoré par les éléphants dans quelques instants. Des musiciens, des soldats vêtus comme au temps des guerres du XVII° siècle, des danseuses aux habits chamarrés, des porteurs de bannières... et, derrière, comme une grosse masse grise, menaçante, la foule des éléphants qui avancent en balançant leur trompe, en tanguant légèrement, sans se toucher, sans se précipiter pour saisir un concombre, un petit régime de bananes ou une mangue offerts par le public accomplissant ainsi une bonne action. Maintenant, la rue semble s’être assombrie, envahie par cette marée grise ondulant placidement, avançant d’une démarche chaloupée. Ce ne sont plus dix ni vingt pachydermes qui défilent, mais près de trois cents, en troupeau serré, montés par leur cornac qui les guide en promenant son pic acéré sur le front de la bête. Parfois il faut taper un peu plus fort avec le côté pointu, allant même, en cas d’urgence, jusqu’à faire jaillir quelques gouttes de sang qui coulent le long du front de la bête. Il ne faut voir là aucune cruauté, mais simplement la nécessité de maîtriser cette force de la nature qui pourrait causer d’énormes dégâts et devenir extrêmement dangereuse si elle était livrée à elle-même. Le défilé atteint le monument où des danseuses et des musiciens cèdent la place. Dans une rue adjacente, on a disposé sur plusieurs centaines de mètres, des tables que l’on a recouvertes de pastèques, bananes, canne à sucre, ananas et autres friandises qui ne laissent pas les éléphants indifférents. Ils agitent leur trompe, balancent leur énorme tête et piaffent, en attendant que le cornac les autorise à se restaurer. Ils ne se servent jamais seuls, sauf pour ramasser de la nourriture tombée sur le sol, ils attendent qu’on leur offre une pastèque qu’ils prennent avec leur trompe comme on ferait avec une cuillère, et qu’ils enfournent dans une gueule paraissant petite en proportion de leur énorme corps. Je suis dans la rue, et je me retrouve cerné par plusieurs éléphants. Impossible de sortir par aucun côté. Leur ventre me frôle, mais ne me touche pas. Bien que lent, leur mouvement m’inquiète un peu. Pourtant, il me suffit d’apposer ma main sur le flanc à la peau rugueuse de l’un d’entre eux pour qu’il s’écarte, me laissant un passage suffisamment large pour sortir. J’aime ces animaux dont l’œil larmoyant, étonnamment expressif, me regarde presque avec tendresse. La préhension de petits objets avec leur trompe force l’admiration. Ils sont d’une adresse redoutable et peuvent même ramasser un billet sur le sol, et le donner au cornac au-dessus de leur tête.

La chaleur devient plus cuisante et ces animaux n’aiment ni rester au soleil, ni marcher sur un sol brûlant. Alors, la rue se vide ; il ne reste plus que des détritus jonchant le sol et d’énormes déjections qui seront récupérées pour être revendues aux jardiniers. Rien ne se perd ! Les fruits et légumes restant sur les tables sont récupérés par les gens nécessiteux et surtout par les propriétaires d’éléphants. Ils seront revendus aux personnes de la rue qui les offriront à manger aux éléphants.

Samedi 16 novembre 2013.

Surin. ( Koko )

Nous allons à Surin, Michel et moi, et nous commençons par manger un poulet cuit à la broche à Koko, au bord de la route. Il n’est pas des meilleurs, car il est trop sec et en plus, alors que nous mangeons, une de ces vieilles « mamasan », ancienne poule devenue maquerelle arrive et au moment de payer, le prix a augmenté d’un bon tiers. Dans la ville de Surin, il n’y a pas grand monde, car c’est le jour du spectacle au stade et tout le monde est allé voir les gros éléphants jouer au basket, au foot ou participer à la reconstitution de la bataille des Thaïs contre les Birmans. Au sujet de cette guerre fratricide entre ces deux pays voisins, les Thaïs ont tourné l’histoire de telle façon qu’ils se considèrent comme vainqueurs, alors qu’Ayutthaya leur capitale fut complètement détruite et que le pays en sortit exsangue.

Le soir, nous allons à l’autre bout du quartier de Koko pour assister à un liké. Il s’agit d’un spectacle offert gratuitement aux habitants des lieux par des personnes désirant effectuer une bonne action lors d’obsèques ou de fête familiale. Nous sommes accueillis par les organisateurs très chaleureusement avec des sourires, et par les gens du village avec des regards amusés et étonnés. Ils sont contents que nous nous intéressions à leur spectacle. Il s’agit de danses, puis d’une pièce de théâtre interprétées par des acteurs habillés comme des poissons dans des tenues aux paillettes scintillantes. De temps en temps des sketches comiques font rire le public aux larmes. En ce qui nous concerne, c’est dommage, mais nous ne saisissons pas la finesse de l’humour thaï. Plus la soirée avance, plus certains hommes sont ivres. Certains dorment sur leur chaise, d’autres par terre, d’autres font tellement de zigzagues et d’embardées quand ils se déplacent qu’on croirait presque qu’ils sont suspendus à des fils comme des marionnettes. Ceux qui nous ont accueillis aimablement quand nous sommes arrivés sont encore plus aimables quand nous repartons, car ils ont bu quelques whiskys de plus. Il est bientôt minuit et je pense que lorsque la fête se terminera vers le milieu de la nuit, il y aura beaucoup de monde dormant sur l’herbe!

Dimanche 17 novembre 2013.

Surin. ( Koko )

Nous restons chez nous toute la journée. Michel n’a pas envie d’aller voir les acrobaties des éléphants sur le stade, et moi non plus, car je trouve ce spectacle de cirque moins intéressant que les animaux dans les rues. Nous allons manger une soupe chez la voisine, sous un petit préau ouvert aux quatre vents et couvert d’un toit de tôle. Le sol est de sable et de terre battue, trois chiens douteux rôdent parmi les tables, mais la soupe de nouilles est délicieuse. J’en mange même deux : une pour calmer ma faim, l’autre pour satisfaire ma voracité.

Le soir nous revenons à Surin, au bord des douves pour assister au Loy Kratong (fête des chandelles). La foule se presse au bord de la petite étendue d’eau, chacun portant un petit panier artistiquement réalisé avec des feuilles de bananier. On a planté des bâtonnets d’encens et décoré avec des fleurs ce petit esquif qu’on va laisser dériver sur l’eau. Les jeunes adorent envoyer dans le ciel où la pleine lune resplendit, des gros ballons d’air chaud. Il s’agit d’une cloche de papier de soie blanc sous laquelle une flamme issue d’une coupelle brûle en dispensant une lumière jaune. L’appareil a parfois du mal à démarrer, car les jeunes sont un peu impatients de le voir monter vers la pleine lune. J’en ai vu faire un atterrissage forcé dans le canal, alors qu’un autre s‘accrochait à un poteau, mettant le feu aux fils électriques. En général, les ballons montent haut dans le ciel, partent au loin et disparaissent lorsque la flamme s’éteint ! On peut aussi acheter des oiseaux dans une petite cage, et les libérer : cela porte bonheur. Les oiseaux, eux, ils reviennent à l’endroit où on les élève et sont capturés pour être relâchés à nouveau. On libère aussi des petites tortues, des poissons, des anguilles en faisant un vœu.

Dans la rue, les marchands de brochettes, de calmars séchés font fortune. Ces calmars ressemblent à des chaussettes séchant les unes à côté des autres sur un étendoir. On les met sur la braise quelques instants, puis on les passe entre deux rouleaux, dans une sorte d’essoreuse. Ils ressortent aussi plats, qu’une feuille de papier et sont aussi difficiles à manger qu’une chambre à air de camion !

 

Lundi 18 novembre 2013.

Surin - Ban Krouat.

En fin de matinée, nous partons en voiture avec Chulomphon ( le fils d’Amnoay ), à Ban Krouat, chez Mem ( la fille d’Amnoay ). La route est tranquille, peu fréquentée et Chulomphon est prudent. Cependant, il ne respecte aucune signalisation. Ici, on conduit à l’instinct, et les lignes continues, souvent injustifiées d’ailleurs, ne sont là que pour « faire joli » !

Arrivés chez Mem nous mangeons une délicieuse soupe achetée au marchand du quartier pendant que Chulomphon dort dans le canapé. Quand il se réveille, il ne lui reste rien, nous avons mangé même sa part. Je trouve que nous n’avons pas été très chics avec lui, mais Amnoay prétend que ce n’est pas grave… Les Thaïs ont parfois de singulières façons de voir les choses !

L’après-midi, avec la voiture de Mem, nous allons au Prasat Meuang Tham. Il s’agit d’un ancien temple khmer certainement antérieur au X° siècle. Ce qui est certain, c’est qu’il s’agit d’un ancien sanctuaire dédié à Shiva. On peut y voir un splendide linteau figurant Shiva et son épouse Uma chevauchant leur taureau sacré Nandi. On n’y voit pas d’Apsaras comme à Angkor, mais le temple en lui-même, restauré par Jayavarman V ( roi khmer ) au début du XI° siècle rappelle le grand temple d’Angkor, avec ses cinq prang de même style. Ces prang ou tours, représentent le mont Méru qui était aux Dieux hindous ce que l’Olympe était aux Dieux grecs. On y trouve aussi le Barai Meuang Tham, un réservoir de cinq cents mètres de large sur un kilomètre de long et représentant l’océan. L’ensemble est entouré d’une muraille comme les temples d’Angkor. Le grès et la latérite alternent avec bonheur dans cet ensemble posé sur une pelouse verte comme un objet de collection. Ses proportions sont assez réduites, et l’absence de visiteurs nous permet de passer un agréable moment. Michel photographie tout ce qui se présente devant son objectif : la muraille de latérite rouge, les fleurs de lotus sur les petits bassins, les sculptures de grès doré, les statues… rien ne lui échappe. C’est bien, il s’intéresse à tout, Michel, il n’est pas venu pour rien !

Par de petites routes tranquilles dans une campagne verdoyante, nous nous rendons à Phanom Rung. Ce site est plus imposant que le Prasat Meuang Tham. Il domine de près de quatre cents mètres une plaine, véritable patchwork de rizières et de champs de canne à sucre. Cette colline n’est autre que le cratère d’un ancien volcan ; c’est ce qui explique que les blocs de latérite rouge sont abondamment utilisés. L’ensemble fut bâti entre le dixième et le douzième siècle, en plein apogée de l’architecture khmère. C’est surtout Suriyavarman II, roi de l’empire khmer s’étendant alors jusqu’à Lopburi qui édifia les principaux monuments durant la première moitié du XII° siècle. Il est seize heures, il fait chaud, et il n’y a presque personne. C’est donc un moment de sérénité qu’on a le privilège de vivre !. Du parking, tout d’abord, on ne voit rien, sauf des bouquets d’arbres nous dispensant une ombre bienfaisante. Nous grimpons une volée de marche au sommet desquelles une terrasse aux dimensions réduites nous permet de découvrir l’ensemble : une longue allée de cent soixante mètres de long, pavée de blocs de latérite, et bordée de lingams symbolisant le phallus de Shiva, ou de bornes coiffées d’un bouton de fleur de lotus. Personnellement, j’opterais pour la première interprétation, car l’on trouve ce genre de symbolique le long des allées des temples du Wat Phu au Laos ou du Bantei Srei au Cambodge. Michel a disparu : il court partout avec son appareil photo pour mettre le temple « en boîte ». Moi, je suis plus calme, car c’est la troisième fois que je viens, mais j’apprécie toujours autant. Je longe l’allée jusqu’aux escaliers monumentaux : cinq paliers, jusqu’au temple. De là-haut, on distingue les monts Dangrek derrière lesquels se trouvent les merveilles de Nakhon Vat au Cambodge ( c’est ainsi que les Thaï nomment Angkor ). Le soleil décline à l’horizon, la lumière devient rouge donnant des teintes chaudes aux grès sculptés et à la latérite brune. Les linteaux sont superbes, véritable dentelle de pierre. L’un d’entre eux avait été subtilisé par un commando de G.I venu ici en hélicoptère durant la guerre du Vietnam. Les Thaïlandais n’ont jamais cédé et au bout de plusieurs dizaines d’années, ils ont réussi à récupérer leur bien.

Nous revenons à Ban Kruat à la tombée de la nuit. Nous avons la surprise de trouver, devant chez Mem, un immense marché qui occupe deux rues. On y trouve de tout, de la clé à molette à l’insecte frit en passant par les calmars séchés et une profusion de vêtements et de chaussures… nous sommes les seuls Occidentaux, et les gens nous observent, nous sourient, voudraient bien que nous nous arrêtions devant leur étalage, mais en même temps, ils ont peur que nous ne nous comprenions pas, car la plupart ne parlent pas anglais. Ici, la langue vernaculaire est le khmer, et les autochtones se définissent comme appartenant à l’ethnie « Khmer-Surin ». On voit bien que leur histoire ne leur a pas laissé que des ruines !

 

MARDI 19 novembre 2013.

Ban Krouat – Lopburi.

Départ à huit heures avec Mem, en voiture, jusqu’à Prakhon Chai, puis nous prenons un car jusqu’à Saraburi. Si, parfois, nous avons des poussées d’adrénaline, sur la route, à cause de chauffeurs qui croient piloter un bolide de rallye, ce matin j’ai plutôt l’impression que nous nous traînons à la vitesse d’un vélopousse ! Nous arrivons trop tard pour continuer en train, mais un minibus stationne dans la gare routière et il nous conduira à Lopburi dans une demi-heure. C’est juste le temps qu’il nous faut pour manger une soupe ! Dans le minibus, on sent que nous devrions rattraper le temps perdu… Ces boîtes de conserve vont toujours à une vitesse inconsidérée, et je ne suis jamais rassuré… Bah ! trop lent, trop vite… je ne suis donc jamais content. Pourtant, nous voici à Lopburi en milieu d’après-midi. Nous allons à l’hôtel Indra où je ne paye que deux cents bahts ( cinq euros ) pour une chambre très propre avec ventilateur. J’évite l’air conditionné qui ne présente que des inconvénients : bactéries, froid, ronflement de la soufflerie… Et quand on sort, on a du mal à s’adapter à la chaleur de la rue. Alors, ventilateur et douche froide, cela peut paraître spartiate, mais c’est mon secret pour m’adapter à la canicule de cette saison. Et justement, j’ai un peu de mal, cette année, et je souffre de la chaleur qui me semble humide et lourde. L’adaptation se fera lentement ! J’ouvre ma fenêtre : je suis enfermé dans une cage grillagée qui entoure l’hôtel ainsi que les maisons voisines. Dès que je parais, un macaque arrive, placide, et il s’accroche au grillage juste devant moi. J’ai acheté de petits biscuits que je lui donne un par un. Il les saisit délicatement, avec une surprenante douceur. Il m’observe, un sourire étrange dans le regard. C’est vrai qu’en ce moment, l’animal qui est dans la cage, c’est moi. D’autres singes arrivent en sautant sur le grillage, dans un bruit de grelots. Ils sont bientôt une bonne trentaine, des gros des maigres, des petits, de vieux briscards aux fesses rouges, des femelles trimballant sur leur ventre, leur progéniture comme une fillette le ferait avec sa poupée. Le bébé s’accroche et m’observe de ses yeux noirs dans un visage rose, presque glabre. Maintenant j’en suis certain, ces ouistitis viennent me voir comme qui irait au zoo. Ils se battent même pour mieux m’approcher ! Hé bien je peux le dire : être dans une cage grillagée à observer les spectateurs allant et venant à l’extérieur, cela n’a rien de bien excitant ; je m’en lasserais bien vite ! Je réalise alors la cruauté qui consiste à mettre des animaux dans un zoo… pauvres bêtes !

Nous allons dans la rue où les singes sont totalement intégrés. Ils font partie du paysage, ils sont les descendants du dieu hindou Kala. Les gens du quartier ont toujours un bâton ou un lance-pierre à portée de main, mais c’est uniquement pour intimider les importuns, car il ne faut leur faire aucun mal sans quoi on aurait droit à tous les malheurs de la terre ! On les nourrit pour faire une bonne action, on les tolère, même si parfois on aimerait bien s’en débarrasser ! J’ai même vu des gens sympathiser avec un macaque de façon à ce que l’animal ainsi favorisé chasse ses congénères en protégeant son territoire ! Ils sont partout : sur les voitures ou les motos en stationnement, sur les fils électriques, sur les panneaux, sur l’auvent des boutiques, et surtout autour du temple San Phra Kan, sanctuaire dédié justement à Kala. Ces farceurs ont pris Michel en affection et ils lui sautent dessus à plusieurs reprises. Je me sens abandonné, délaissé : je passe à côté d’eux, ils ne daignent même pas me jeter un regard… C’est sûr, ils me prennent pour l’un des leurs, un vieux mâle solitaire et acariâtre avec qui il vaut mieux ne pas plaisanter !

 

Mercredi 20 novembre 2013.

Lopburi – Chachoengsao.

Nous sommes dans la rue à sept heures pour le déjeuner des singes, mais ils doivent faire la grasse matinée, car il n’y en a aucun dans la rue et le temple San Phra Kan est désert. C’est là que vers le milieu de la matinée, les généreux donateurs vont offrir fruits et friandises à ces animaux exubérants.

Départ à huit heures. Le train nous mène vers Bangkok. Il n’y a pas grand monde et nous nous installons du côté où le soleil ne donne pas, car pour se protéger de ses ardeurs, les passagers baissent des rideaux métalliques et nous sommes alors privés à la fois de l’air et du paysage ! Dès que nous atteignons la banlieue de Bangkok, les gares deviennent plus nombreuses, le convoi ralentit, s’arrête parfois de longues minutes dans des zones qui ne sont ni la ville ni la campagne… Nous nous trouvons parfois dans de curieux terrains-vagues où des engins de chantier semblent abandonnés dans la fange d’une tranchée. Peut-être que dans deux ou trois ans le métro aérien arrivera jusqu’ici ? Nous descendons à la gare de Bang Sue, pour éviter les quelques derniers kilomètres beaucoup trop lents. Nous prenons le métro souterrain jusqu’à Sukhumvit, puis le métro aérien jusqu’à Ekkamai où se trouve la gare routière pour Chachoengsao. Le minibus est là, comme s’il nous attendait ! Le trajet dure une demi-heure de moins qu’annoncé car le chauffeur a « mis les gaz ». Il s’est faufilé tout le long de la route doublant à droite ( c’est normal puisqu’on roule à gauche ) mais aussi à gauche, ce qui est moins conventionnel !

À Chachoengsao, nous allons au Djé Phi Bungalow, et l’on nous propose des chambres climatisées toutes neuves, loin de la rue, donc du bruit. Cependant, dans les chambres, il n’y a même pas une chaise ni un porte-manteau. Ici, c’est comme ça, on a toujours presque tout, mais jamais tout !

Nous allons au temple Wat Sothon avec le taxi collectif jaune. Le temple est pratiquement désert, les grands jours de pèlerinage étant surtout le samedi et le dimanche. Je ne ressens pas la grande ferveur qui m’avait impressionné il y a deux ans. Les danseuses sont assises sur le sol, dans un coin sombre de la piste de danse, et elles papotent doucement. Les étagères où les fidèles déposent leurs offrandes sont presque vides. La tradition veut que lorsqu’on demande au Bouddha de nous aider, nous apportions cent œufs, et nous en apporterons cent de plus si le vœu est exhaussé ! Je ne sais pas ce que font les moines avec tous ces œufs ? Soudain, le son chaud du xylophone résonne. Quelqu’un vient de payer pour donner une danse en offrande. On paye suivant ses moyens plus ou moins cher selon que quatre, six ou huit danseuses se produisent. Aujourd’hui, les jeunes filles ondulent sans grande conviction, d’un air désenchanté. À part Michel et moi, seules trois personnes assises sur le sol de ciment assistent au spectacle. Il est cinq heures, c’est leur dernière danse, elles ont hâte de rentrer chez elles, et ça se sent !

Nous revenons dans le quartier de la gare, et nous allons au Big C, la grande surface où les prix sont moins intéressants que dans les petits commerces. Cela est tout à fait logique : on trouve tout sur place, mais cette facilité se paye ! Ainsi les « seven – eleven », petites supérettes fleurissant un peu partout dans chaque quartier peuvent continuer à vivre et à ouvrir nuit et jour !

Le soir, nous allons manger dans un restaurant typiquement Isan. On propose une cuisine authentique du centre du pays. Bien entendu, qui dit « authentique », dit relevée, et nous avons du mal à honorer les plats. Peu importe, la bière est fraîche et les petites grenouilles croustillantes. De plus, les serveuses viennent chahuter dans notre coin car dans ce type de restaurant, les étrangers ne viennent jamais.

Michel n’a pas osé manger, alors nous allons dans un autre restaurant, un peu plus loin. C’est une bonne idée, car il y trouve des calmars frits à l’ail délicieux et comme je dis à la patronne qu’il est médecin, elle vient « consulter », lui montrer les comprimés qu’elle prend pour son hypertension. Son amie, une quinquagénaire un peu corpulente, vient montrer son genou et ses pieds plats. Michel lui recommande des chaussures spéciales et lui conseille d’enlever sa genouillère qui ne sert à rien, sauf à gêner la circulation. Les « patientes » sont tout ouïe et se sentent déjà mieux ! Une consultation de rue avec un médecin français, cela n’arrive pas à tout le monde !

 

Jeudi 21 novembre 2013.

Chachoengsao – Bangkok.

Le train devrait passer à dix heures, mais il a une demi-heure de retard. Après une heure de trajet, nous descendons à « Asoke ». Il n’y a même pas de gare, juste un quai au bord de l’avenue Petchaburi. C’est au passage à niveau se trouvant à cet endroit que, l’an dernier, le train a « bousculé » six voitures arrêtées en travers de la voie, alors que le signal rouge clignotant aurait dû les dissuader de s’engager. Sous nos yeux, c’est le même scénario qui se reproduit ; un grand car de tourisme et quelques voitures se trouvent bloqués par un embouteillage sur le passage à niveau alors que le train arrive. Les passagers du car doivent avoir de grosses poussées d’adrénaline en voyant la locomotive se rapprocher ! Mais cette fois-ci, le train avait de bons freins et le convoi s’arrête en attendant que la voie se dégage. Pour une fois, ce n’est pas le plus gros qui a priorité !

 

Vendredi 22 novembre 2013.

Bangkok.

J’accompagne Michel à la maison de Jim Thomson. Il s’agit d’une habitation reconstituée en 1959 par Jim à partir de plusieurs éléments d’authentiques maisons en bois du centre du pays. Il eut l’idée ingénieuse d’inverser les façades de façon à ce que la partie extérieure se trouve à l’intérieur, de sorte que les invités ou les visiteurs peuvent admirer le superbe travail du bois. Il relança l’industrie de la soie. Au début des années soixante, Jim Thomson, ancien membre OSS ( ancêtre de la CIA ) disparut mystérieusement en Malaisie. Aujourd’hui, cette maison contenant ses anciennes collections privées d’objets d’art est devenue un musée. Je laisse Michel visiter et je reste dehors à observer le défilé des touristes. Une charmante jeune fille au sourire un peu figé enroule des fils de soie sur une bobine et toutes les demi-heures, elle se lève, et j’ai droit à cinq minutes de danse. Entre-temps, je somnole en surveillant le sac contenant toute la fortune de Michel qu’il n’a pas voulu confier au coffre de l’hôtel. Entre nous, se promener avec tout son argent sur soi dans Bangkok, surtout après la tombée de la nuit est certainement plus risqué que de le confier au coffre de l’hôtel dont le responsable est un ami de longue date.

Nous sortons de la maison de Jim et allons au fond du soi pour prendre le bateau sur le klong, de Rachathewi à Asoke. C’est bien plus rapide que le bus et moins populeux que le métro.

Michel part à minuit avec le vol Lufthansa, mais il veut arriver à l’aéroport à l’avance, alors, à sept heures nous allons au métro, puis nous prenons le « sky-train » jusqu’à l’aéroport. Personnellement, je serais parti à neuf heures, mais Michel veut être sûr de ne pas avoir de problème. Nous buvons de la bière dans l’aéroport à cent soixante bahts ( quatre euros ) la canette ! Il vaut mieux faire ses provisions en ville et boire assis sur un siège dans l’aérogare !

Quand Michel me quitte pour passer la porte de la salle de contrôle des passeports, je me sens un peu seul comme si c’était moi qui étais parti ! Je reviens par le « sky-train » et le soir je ne sors que pour aller manger une soupe sur le trottoir d’en face.

 

Samedi 23 novembre 2013.

Bangkok - Surin.

Je reste à l’hôtel le matin, car je n’aurai plus la chambre cette après-midi puisque je pars à vingt heures par le train couchettes. Je vais manger une délicieuse côte de porc au self du Robinson : je suis content !

Je passe la nuit dans le train de nuit. Les couchettes sont aménagées le long les parois, une en haut l’autre en bas, séparées par un couloir. On s’isole grâce à un rideau et l’on bénéficie d’un ventilateur placé au plafond du couloir. C’est mieux que nos compartiments couchettes, car on peut se lever et se promener dans le couloir sans déranger personne puisqu’on n’a pas de porte à ouvrir. Je suis installé dans la couchette du haut, un peu moins chère mais un peu moins confortable que celle du bas car on ne bénéficie pas de la fenêtre, et l’on ressent un peu plus le ballant du train. À Korat, à mi parcours, le train a déjà deux heures de retard. Ça m’arrange, car je préfère arriver à Surin en début de matinée plutôt qu’à quatre heures et demie. Je dors pratiquement toute la nuit, bercé par le tacatac des roues sur les rails disjoints et par le balancement du wagon. Je trouve cela très agréable ; pourtant, j’ai même vu des touristes qui ne prenaient pas le train de peur qu’il déraille… Les pauvres ! Ce n’est pas toujours ceux qui ont peur de tout qui vivent le plus vieux !

 

Dimanche 24 novembre 2013.

Surin.

J’arrive à la gare de Surin à six heures, avec une heure trente de retard. Le soleil donne des teintes chaudes aux bâtiments hétéroclites, harmonisant les couleurs discordantes des façades de boutiques aux rideaux baissés. La ville bourdonne d’une rumeur feutrée, les gens se rendant au marché se faisant discrets ; de rares personnes balaient devant leur porte d’un air flegmatique, le bras retourné dans leur dos, la main grande ouverte comme pour cacher le creux de leurs reins. Soudain, débouchant d’une ruelle, trois bonzes vêtus de jaune viennent jeter une nouvelle tache de couleur dans ce patchwork ambré, aux teintes changeantes. Le jour se lève très vite sous les tropiques et le ciel passe du violet au blanc, puis au rouge pour devenir doré en quelques instants. Devant un petit restaurant ouvert sur la rue, les propriétaires ont installé une table sur laquelle une grande soupière argentée pleine de riz et des bols contenant des plats cuisinés ont été déposés. Les bonzes s’arrêtent. Un homme verse trois cuillères de riz dans le bol à aumônes de chacun, met les sauces dans une poche en plastique qu’il dépose par-dessus le riz, délicatement, puis remercie les bonzes d’accepter ce modeste présent. Alors, une litanie monocorde, à peine perceptible me parvient comme un bourdonnement venant de ces trois religieux aux robes safran. Le donateur salue d’un « wai » respectueux et les trois silhouettes recouvrant leur bol de leur robe s’éloignent comme si elles glissaient, pieds nus sur le trottoir aux dalles disjointes. Dans quelques minutes, la rue s’animera et résonnera des pétarades de motos et du vrombissement de camions aux pots d’échappement chromés comme des trompettes.

Je passe par le marché très animé à cette heure matinale. C’est un mélange d’odeurs plus ou moins agréables dont le mélange est tout d’abord écœurant : vapeurs de graisse chaude s’échappant des marmites de marchands de soupe, douceâtre odeur de fruit pourri des durians, effluves capiteux des étalages d’orchidées et de jasmin tressé en collier, relents d’égouts ou de poisson séché… Les chalands encombrés de paniers ou de poches en plastique se croisent, se saluent ou s’interpellent avec leur immuable sourire, sans jamais se bousculer. Et dans cette foule ondulant mollement, un portefaix se faufile sans peine, charriant d’énormes sacs de riz dans sa voiture à bras ou simplement sur ses épaules.

Notre maison est à quatre kilomètres de là, alors je prends un taxi collectif, le « songtaew N°1 ». C’est une camionnette rose dans la benne de laquelle des banquettes ont été aménagées le long des ridelles. En quelques minutes je suis déposé à six ou sept cents mètres de la maison. Je continue à pied en traversant le monastère jouxtant le temple. Je savoure le plaisir de marcher dans un sous-bois ombragé. Il est huit heures et il fait déjà chaud ! Quand j’arrive, Amnoay m’attendait avec un café chaud et des petits biscuits à la confiture d’ananas. Un climat estival, une maison, une femme, le déjeuner… Si le bonheur est fait de choses simples, alors il est complet ! Et comme je n’ai même pas sommeil, je vais pouvoir savourer le plaisir de rester toute la journée sans rien faire sans en gaspiller une seule minute en faisant la sieste !

 

Du lundi 25 novembre au jeudi 5 décembre 2013.

Surin.

Rien à raconter, car mes journées se suivent et se ressemblent : je me lève tantôt à six heures, tantôt à cinq, pour profiter de la fraîcheur du matin, je lis, je vais en ville parfois pour musarder sur les trottoirs et dans les magasins où je n’achète pas grand-chose, car je n’ai besoin de rien. Les gens finissent par me connaître, car il y a peu de touristes ici. Alors, c’est parfois un salut amusé, parfois un sourire et la sempiternelle question « pay naï krap » ( où vas-tu ?). Cela n’a rien d’inconvenant, au contraire. D’ailleurs, la réponse donnée n’a pas plus d’importance que la question posée, mais lorsque je réponds en thaï, avec mon accent béarnais, ça les amuse et ils en redemandent. Ils me proposent alors de m’asseoir à leur côté et si j’obtempère, ils me demandent de quel pays je viens, pourquoi je parle un peu le thaï, si j’aime la Thaïlande… Je peux leur répondre sans chercher à les flatter que je suis aussi bien accueilli ici que ma femme thaïlandaise l’est en France. Je ne sais pas si c’est cela la discrimination positive, mais en tout cas, ça fait du bien !

 

Jeudi 5 décembre 2013-

Surin.

Aujourd’hui, c’est le quatre-vingt-sixième anniversaire du Roi de Thaïlande, le Roi Bhumibol. Depuis le matin, la foule se presse le long du trajet qu’il doit emprunter. Contrairement aux autres années, ce n’est pas près du monument de la démocratie devenu le point central de la contestation des manifestants de ces derniers jours, mais non loin du palais royal. Les fidèles, car je crois pouvoir utiliser ce terme pour nommer les gens qui sont venus adorer leur Roi, icône divine, père de leur nation et référence morale, sont vêtus de jaune et agitent de petits drapeaux jaunes ou tricolores. Le drapeau thaïlandais est rouge blanc bleu blanc rouge avec des bandes horizontales, et le jaune est la couleur de la royauté. On pourrait croire que la Thaïlande est en pleine révolution, et pourtant, le chef de l’opposition qui est ultraroyaliste ne paraît pas et aucun slogan, aucune banderole n’apparaît. D'une part, la foule a été filtrée, et de plus, il serait très malvenu, même pour ceux qui souhaitent remplacer la royauté par une république, de profiter de cette célébration hiératique.

Le long convoi avance lentement : d’abord le minibus Wolkswagen dans lequel le Roi apparaît derrière la vitre latérale, regardant cette foule dorée sans la saluer, puis des Mercedes jaunes pour la suite royale et rouges pour la première ministre Madame Yingluck Shinawatra et les membres du gouvernement. Il en était ainsi l’an dernier alors que la situation était sereine, il ne faut donc pas voir là une provocation « chemises jaunes » contre « chemises rouges ». Les petits drapeaux s’agitent, des femmes, des hommes pleurent. Les gardes royaux aux tuniques vertes, rouges, bleues ou jaunes restent au garde-à-vous, leur œuf sur la tête comme Kaliméro ! Au fond d’une salle où sont réunis tous les dignitaires en tenue de parade blanche pour la plupart d’entre eux, le rideau doré s’ouvre et le Roi Bhumibol apparaît, assis sur un trône surmonté d’un parasol conique. Il est vêtu d’un habit de parade doré, et son visage inexpressif trahit une grande lassitude. Sans émotion apparente, il écoute le discours de son fils, le prince héritier et de Madame Yingluck Shinawatra la première ministre. Les allocutions assez brèves sont écoutées par les officiels sans broncher, sans un applaudissement. Le moment est venu pour le Roi, de prendre à son tour la parole. Il tient une feuille devant lui, ce qui laisserait supposer qu’il y voit encore ; ses mains ne tremblent pas, mais sa prononciation est très laborieuse. Il s’arrête parfois pour reprendre des forces, et à un moment, il s’est interrompu durant près d’une minute. Ce silence semblait interminable, d’autant plus que les caméras ne montraient que son auditoire qui ne parvenait pas à dissimuler une certaine inquiétude. Sa diction est presque inaudible, un rictus déforme sa bouche. Avec lenteur, il replie la feuille sur laquelle est écrit son discours qui semble-t-il, n’était pas terminé. Peut-être n’a-t-il pas eu le temps ou la force d’évoquer la situation inquiétante dans laquelle se trouve le pays, il n’a pas essayé de calmer les manifestants, et de ce fait, on peut penser qu’il cautionne leur mouvement. Il aurait suffi d’un appel au calme pour que tout rentre dans l’ordre ! La reine Sirikit, comme l’an dernier, brille par son absence. Les « chemises rouges » prétendent qu’elle a un amant, et les « chemises jaunes » parlent de maladie et d’hospitalisation. La rumeur a toujours été faite pour satisfaire celui qui l’entretient !

En voyant cette cérémonie d’anniversaire, je garde l’image d’un homme certainement plongé dans une effroyable solitude parmi une foule qui l’adore et l’idolâtre ! Finalement, ce qui aurait dû être un jour de liesse populaire ressemble davantage à des funérailles.

Je souhaite longue vie au Roi ; d'abord, car je crains qu’à sa mort le pays ne sombre dans le chaos, ensuite parce qu’avec Ramsès II et Louis XIV, il fait partie des rois qui auront gouverné le plus longtemps !

Le soir, comme dans tous les quartiers de toutes les villes, une fête est donnée et Amnoay a dansé entre deux bambous qui claquent… Vu qu’il y a longtemps qu’elle n’a plus fait ce genre d’acrobaties et qu’elle a un peu perdu la main, j’avais peur qu’elle y laisse les pieds !

 

Vendredi 6 décembre 2013.

Surin.

Une journée comme une autre, 21° le matin, 30° l’après-midi avec un peu de vent donnant l’agréable sensation d’être au bord de la mer. Je suis levé à six heures. Sur la terrasse, la brise pique un peu, mais je profite de ce moment privilégié, car dès que le soleil va monter dans le ciel, et il monte très vite sous ces latitudes, le mercure va monter lui aussi ! Ce qui est curieux, c’est qu’en France je déjeune souvent avec une soupe thaïe, alors qu’ici je préfère le classique chocolat au lait avec des biscuits. Quand je suis quelque part, j’ai peut-être toujours besoin de me sentir ailleurs ! Je lis un peu, je prépare mon « périple » vers le Laos et le Vietnam en potassant les guides Lonely Planet, je regarde passer les motos sur la route, les enfants entrer dans l’école voisine ; certains viennent me souffler quelques mots en anglais par-dessus le mur, et ils sont tout étonnés de voir que je comprends ce qu’ils me disent ! À huit heures, c’est le lever du drapeau dans la cour, et les cinq cents élèves chantent l’hymne national : une véritable cacophonie ! La matinée passe vite, car je m’occupe de beaucoup de choses aussi variées qu’inutiles, ce qui fait que quand arrive midi, il me semble n’avoir rien fait du tout ! Je mange une bonne soupe achetée chez la voisine au petit restaurant dont le sol est en terre, le toit en tôle posée sur des poteaux tout tordus et les tables et les chaises sont en ciment. Pas de murs, donc pas de porte. À la saison des pluies, pendant les gros orages, on déplie des bâches en plastique sur les côtés au vent pour éviter que l’averse ne trempe la soupe.

L’après-midi, je vais à pied jusqu’à la grande route, et je prends le songtaew, cette camionnette dans laquelle on a aménagé des banquettes le long des ridelles. Je paye dix bahts ( 25 centimes ), et le prix est unique quelle que soit la distance. C’est pour moi un moment agréable, car il y a peu de gens à cette heure-là, et cela me permet de causer un peu avec un passager ou une passagère curieux de savoir d’où je viens et qui je suis. Il y a quatre kilomètres jusqu’au centre de Surin où je flâne d’une rue à l’autre. Je vais dans un cybercafé et je paye vingt bahts ( cinquante centimes ) pour deux heures utilisables sur trois jours. Je n’ai pas Internet à la maison. Le dernier songtaew est à dix-sept heures, alors je rentre, j’attends que la nuit tombe, vers dix-huit heures pour boire ma bière avec de la buée sur la bouteille. Amnoay, elle, est partie « en ville » tout l’après-midi : elle a retrouvé son ancienne clientèle, alors elle coiffe et fait des permanentes à domicile. Ce n’est pas du « travail noir », car ici, les impôts directs n’existent pas. Elle paierait une redevance incertaine d’ailleurs, si elle avait une boutique.

Le soir, avec Amnoay, on fait quelques grillades sur un minuscule barbecue ou on mange un plat cuisiné qu’elle a ramené du marché. Puis vers huit heures, on n’a plus rien à faire… La télé est lamentablement inintéressante, il n’y a jamais de film ni de bonne émission, alors Amnoay va se coucher, j’allume mon ordinateur, j’écris ou je classe des photos, et à neuf heures, je suis au lit.

C’est ainsi depuis quelques années déjà, mais si je me sens fatigué de ce train-train routinier, j’endosse mon grand sac, et je pars vers des bus, des trains ou des carrioles qui me secouent tellement que je regrette d’avoir quitté mon doux « chez nous ».

 

Samedi 7 décembre 2013.

Surin.

Aujourd’hui, c’est un grand jour pour Piew, le petit fils d’Amnoay, c’est le « pay boat pen phra », ce que j’appellerais son entrée dans les ordres. Chaque bouddhiste se doit de consacrer une période de sa vie à un séjour dans le temple pendant lequel il doit revêtir la robe de bonze et faire vœu de chasteté et de pauvreté. Même le Roi n’y échappe pas. Chacun peut choisir la durée de son séjour. Piew, lui, va rester trois mois dans un monastère, dans la montagne dans la région de Korat. Il est arrivé au temple de Surin vers neuf heures, et la journée commence par les hommages à chaque personne venue assister à la cérémonie. Tenant devant lui un plateau sur lequel sont disposés de petits cierges des fleurs de jasmin et des fleurs de lotus, la fleur sacrée du Bouddha, il s’agenouille devant chaque personne elle-même assise sur une chaise et, tour à tour, il leur fait à la fois ses salutations et ses adieux puisqu’il part se retirer dans un monastère. Il deviendra alors Phra Piew. Cela se passe dans la bonne humeur, parmi les rires et les plaisanteries.

On passe maintenant à la cérémonie de coupe de cheveux. Chaque personne présente lui coupe une mèche de cheveux que l’on recueille dans sur un plateau. Ces cheveux seront ensuite déposés dans une rivière. Un bonze initié termine en rasant le crâne et les sourcils. Ensuite, Piew revêt une tenue blanche : pantalon et chemise longue, et l’on fait trois fois le tour du temple, Piew abrité sous un parasol. Tous les invités crient : « Phra Piew chok dee », ce qui signifie « Bonne chance ». Et c’est la photo traditionnelle avec les parents, les amis, les cousins, les voisins... Le cortège entre dans le temple où dix ou douze moines attendent, vêtus de leur robe brune. Les bonzes vêtus d’une robe brune ne peuvent manger qu’une fois par jour, à midi, alors que ceux revêtus de la robe jaune peuvent manger le matin et le midi. Tous ont le droit, dans la soirée, de boire du chocolat ou du café au lait. Il doit bien y avoir d’autres différences, mais comme je ne suis pas encore initié, cela m’échappe ! Durant la cérémonie à laquelle personne ne comprend rien, car elle se déroule en pali ( langue religieuse provenant de l’Inde ), Piew fait vœu de respecter tous les préceptes de la philosophie bouddhiste. Il est ensuite revêtu de sa robe brune que deux moines nouent autour de son corps d’une façon si sophistiquée que je pense qu’il faut plusieurs jours avant d’être capable de se vêtir correctement tout seul. On lui remet alors son éventail et son bol à aumônes, et il revient se placer devant les bonzes qui l’acceptent alors parmi eux. Il est devenu « Phra Piew », ce qui pourrait presque signifier « Saint Piew »... On sort du temple et c’est la photo traditionnelle avec les parents, les amis, les cousins, les voisins...

C’est l’heure du repas, dans une salle immense au fond de laquelle trône un grand Bouddha de bronze brillant comme s’il était en or massif. Les tables sont mises avec les couverts, la bouteille d’eau ( on ne boit pas d’alcool dans les temples ). Le repas a été préparé dans de grandes marmites d’inox ou d’aluminium devant le temple au cours de la matinée. On nous sert tout d’abord des moules, une ou deux chacun, avec quelques crevettes, des morceaux de calamars et de surimi, puis c’est un petit bol de soupe avec des œufs d’oiseaux et des estomacs de poissons. On a ensuite du poisson à la citronnelle, un pied de veau bouilli, du riz frit, et en dessert, une salade de fruits chaude dont je n’ai pas pu identifier les ingrédients. Chacun des plats est peu copieux : un seul poisson ou un seul pied de veau pour huit, mais il y a une telle variété de plats qu’on mange plus qu’on ne le croirait. Je trouve ces repas très chaleureux : le plat est au milieu de la table et chacun prélève, avec sa fourchette ou ses baguettes quelques morceaux qu’il mange avec son riz. La grande assiette de civet de chevreuil ou la dorade pour chacun leur ferait peur !

Vers midi, on dit au revoir à « Phra Piew » d’un waï respectueux les mains jointes au niveau du nez, et chacun entre chez soi.

 

Dimanche 8 décembre 2013.

Surin - Ubon

Nous partons à Ubon car je dois sortir du pays, mon visa arrivant à expiration le onze. Nous attendons le train dans la gare de Surin, et il n’a que trois quarts d’heure de retard. C’est un vieux train dont certaines portes ont du mal à ouvrir, d’autres ne ferment pas, le bruit est infernal, mais c’est gratuit pour les Thaïs, et seulement trente-deux bahts pour moi. Quand on paye l’équivalent de quatre-vingts centimes d’euros pour un trajet aussi long que Pau-Toulouse, on se doit d’être prêt à toutes les concessions. Je trouve les trois heures de trajet un peu monotones, car le paysage ne présente pas grand intérêt, et les voyageurs sont en majorité des jeunes qui dorment sur leur banquette. Il y a bien quelques marchandes de poulet rôti, mais les morceaux qu’elles proposent semblent un peu trop bronzés et tout secs. Moi, j’aime bien les grillades de poulet, mais seulement si elles sont appétissantes ; ou alors, si elles sont un peu douteuses, elles ne font l’affaire que si j’ai vraiment faim ! Le terminus du train se trouve à une dizaine de kilomètres de Ubon, à Waring. Les passagers sortant de la gare montent donc dans des songtaew pour se rendre en ville. Nous prenons un touk-touk, et nous nous installons à l’hôtel Goulap. Deux cents bahts pour une chambre très correcte avec ventilateur ( inutile, car il ne fait pas chaud la nuit ) cela reste dans nos prix ! Nous allons dîner dans la rue, non loin de l’hôtel, et j’ai la chance de trouver du canard rôti, ce qui contribue à rendre mon bonheur parfait.

 

Lundi 9 décembre 2013.

Ubon - Paksé ( Laos ).

Nous nous rendons à la gare routière de Ubon à neuf heures pour prendre le car jusqu’à Paksé, au Laos, mais il est complet. Peu importe, nous attendrons le prochain jusqu’à quinze heures trente. J’en profite, en attendant, pour aller au centre de Ubon changer un peu d’argent, car à la frontière, il vaut mieux payer son visa en dollars plutôt qu’en bahts. Quand on a l’habitude de voyager par ici, ce sont tous ces petits détails qui finissent par faire sensiblement baisser le coût du voyage. Nous en profitons pour faire quelques emplettes dans un supermarché où les soldes sur les vêtements intéressent Amnoay. Nous allons manger dans un petit troquet où à chaque fois que la cuisinière fait revenir des piments dans son wok, nous manquons de nous étouffer. Tous les clients se mettent alors à tousser et à pleurer, mais personne ne rouspète, car l’on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre : si l’on veut que le plat soit correctement relevé, il faut en passer par là !

Le car part à quinze heures trente comme prévu. L’an dernier, entre Paksé et Ubon, nous avions eu un accident, le car n’ayant pas de freins avait percuté des voitures. Ce n’est plus le même car, mais c’est le même chauffeur. Je ne suis qu’à moitié rassuré, car l’an passé, il avait aussi oublié, à un moment donné qu’on roule à gauche en Thaïlande, et il avait aussi pris une portion d’autoroute à contresens sur une centaine de mètres.

Les formalités au passage de la frontière sont rapides et j’obtiens mon visa sans même à avoir à fournir de photo. On voit bien que ce visa est juste un prétexte pour nous taxer de trente et un dollars. Il faut donner un petit pourboire au policier qui me demande un dollar ( trente-deux bahts ) mais qui se contente du petit billet de vingt bahts que je lui offre avec magnanimité !

La nuit tombe, on roule à droite au Laos, et je ne sais pourquoi, le chauffeur qui s’était montré prudent jusqu’alors commence à accélérer. Ce n’est peut-être d’ailleurs qu’une impression, car il y a tellement de véhicules divers sur la chaussée qu’on se demande à quel moment on va en écraser quelques-uns. Des motos circulent de front, sans lumière, et maintenant que la nuit est tombée, on les distingue à peine dans la lueur des phares des véhicules arrivant en face, des cyclistes traversent sans se préoccuper de la circulation, et soudain, une masse sombre surgit devant nos phares : un buffle qui rentre au bercail, tout simplement.

Nous traversons le long pont suspendu sur le Mékong, et nous voici dans les lumières de la ville de Paksé, sur ses avenues sillonnées par des motos, des touk-touk, des voitures luxueuses aux vitres teintées. La miteuse petite bourgade que j’ai connue il y a vingt ans, est devenue une belle ville lumineuse et populeuse. Nous sommes toujours aussi bien accueillis au Nangnoi G.H, nous allons « boire l’apéro » avec un grand verre de vin rouge ( chilien ), et je mange une côte de porc sauce moutarde avec du pain frais. De quoi devrait-on avoir peur ? des glaçons ? Je n’en ai pas mis dans ma bière ; le bonheur est complet !

 

Mardi 10 décembre 2013.

Paksé ( Laos ).

Le climat est parfait, juste un peu frais ce matin, chaud comme une belle journée d’été ensuite. Nous allons au centre commercial, un immeuble à trois étages près du marché du matin. Le troisième étage a été vidé de ses commerces, le supermarché du deuxième est si peu fréquenté que je suis le seul client, et les nombreux marchands de vêtements du rez-de-chaussée dorment sur leurs piles de marchandises que personne ne vient voir. Le Laos a évolué très vite, mais les pauvres sont restés pauvres et le pouvoir d’achat ne suit pas. Ceux qui en ont les moyens ouvrent des commerces, mais les clients n’ont pas d’argent. Pratiquement tous les produits viennent de Thaïlande et sont vendus plus cher que de l’autre côté de la frontière. Le Laos se modernise, ses routes sont meilleures, ses bus plus confortables, ses hôtels et restaurants se rapprochent de nos normes d’hygiène et de sécurité, mais tout cela n’est peut-être qu’une façade...

 

Mercredi 11 décembre 2013.

Paksé - Don Det ( les 4000 îles ).

Départ vers le sud à neuf heures, dans un grand car moins rapide, mais bien plus confortable que ces affreux minibus où l’on a la désagréable sensation d’enfermement. La sortie de Paksé se fait dans une poussière teintant de rouge toutes les maisons avoisinantes, car on améliore la route qui deviendra une large avenue à quatre voies. Dans le car, il n’y a que des touristes, les « locaux » voyageant encore en songtaew nettement moins cher. Premier arrêt : le chauffeur annonce le village de Champasak où se trouvent les ruines réputées du temple khmer Vat Phu. Certains touristes descendent, se croyant arrivés à Don Khône ou Don Det, les îles du sud. Cela me fait pitié ! Non seulement ces pauvres individus ne savent pas ce qu’est Champasak, mais en plus il est certain qu’ils n’ont même pas pris le temps de regarder une carte, sans quoi ils sauraient que sur les cent-cinquante kilomètres prévus, nous n’en avons fait que trente ! Leur conception du voyage, c’est de trouver un endroit moins cher que chez eux, et de venir fumer leur « pétard » en toute tranquillité. Ils ne trouvent aucun intérêt à préparer leur voyage. Ils s’échangent des « tuyaux », ou ils les trouvent sur Internet, et ils ne savent même pas où ils sont. C’est là la nouvelle conception du voyage... Ils n’ont aucun respect pour les mœurs des habitants et ils amènent leurs préjugés et leurs jugements sectaires collés à la semelle de leurs tongs. Heureusement, dès que les conditions de voyage deviennent un peu difficiles, on ne trouve plus ces pécores.

La route vers le sud est peu fréquentée. La campagne est aride et les buissons alternent avec de petits lopins de terre où l’on cultive des piments et un peu de riz. Arrivés à Nakassang, on nous fait monter dans une grande barque qui prend un peu l’eau, mais pas beaucoup ! Nous sommes presque en surnombre, avec des bagages qui s’entassent à l’avant. Pas une bouée, pas un gilet de sauvetage... en cas de naufrage, ceux qui ne savent pas nager s’accrochent à ceux qui savent. Et puis d’ailleurs, pourquoi y aurait-il un problème puisqu’il n’y en a jamais eu ? Nous, les Occidentaux, nous vivons toujours dans la crainte du pire. Ici chacun a confiance en son destin, et si la fatalité vient s’en mêler, c’est que le destin l’a voulu !

Nous retrouvons l’île de Don Det inchangée, les petits bungalows au bord de l’eau toujours les mêmes, les trous dans le plafond du restaurant de Bounhom ont un peu changé de place, c’est tout ! Nous passons l’après-midi à regarder couler l’eau jaune du Mékong. On entend le bourdonnement sourd des chutes de Khon Phapheng dans le lointain. Ici le temps coule tout doucement, et je crois comprendre le sens du terme « couler des jours heureux ».

 

Jeudi 12 décembre 2013.

Don Det.

Nous sommes à Si Phan Don cela signifie les quatre mille îles. Je me suis laissé bercer par le bourdonnement continu des chutes du Mékong pourtant distantes de huit kilomètres, toute la nuit. Je mets le nez dehors vers six heures, c’est l’heure où l’horizon bleuté se teinte de safran. L’eau scintille, étincelle, alors que le soleil monte à l’horizon. 4000 îles... ce n’est pas exagéré si l’on compte tous ces îlots de verdure, parfois simples buissons semblant à la dérive sur un lac qui glisse doucement, donnant à ce décor et à cette lassante immobilité, un incessant mouvement. Une pirogue effilée comme un tronc d’arbre dérive le long de la berge. Deux enfants silencieux relèvent une nasse dans laquelle aucun poisson n’a daigné se laisser prendre. Ils rentrent à la maison bredouille, juste à temps pour partir à l’école. Soudain, une pétarade infernale vient troubler ce havre de paix : une longue barque surgit de derrière la touffe verte d’un îlot. Son moteur est fixé au bout d’un long arbre d’hélice et l’ensemble fait office de gouvernail. Six femmes assises les unes derrière les autres ont mis sur leurs épaules et sur leur tête tout ce qui pourrait les abriter de la fraîcheur matinale : leur fichu coloré, une serviette de toilette, ou même le grand sac qui reviendra du marché rempli de pommes de terre.

Je suis le sentier sablonneux jusqu’au pont construit par les Français pour laisser passer la seule voie ferrée existant au Laos, destinée à transporter les marchandises des bateaux venant de Saigon et obligés de rester en aval des chutes, jusqu’à ceux attendant en amont et continuant leur voyage vers Vientiane, Luang Prabang, et même plus loin.

Quand je reviens au bungalow, mon petit chat m’attend et me suit partout. En Asie, on ne martyrise pas les animaux, on les nourrit, mais on ne les cajole que quand ils sont petits. Ensuite, plus une caresse, plus aucun soin. Alors, les chiens ou les chats recherchent parfois ces caresses autant que de la nourriture.

Indolents de nature, les Laotiens ne cherchent qu’à vivre le plus agréablement possible. On n’a pas de besoins. Pourvu qu’on ait de quoi se nourrir, se loger, se vêtir, donner un peu au temple pour les bonzes... Les Laotiens préfèrent se passer du superflu plutôt que de renoncer à leur douce existence. Mais attention, notre belle civilisation du besoin, notre occidentalisation les rattrape. Nous leur créons des besoins, nous leur vendons à crédit, les forçant ainsi à entrer dans le cercle vicieux de notre société de consommation.

 

Vendredi 13 décembre 2013.

Don Det.

Il n’y a vraiment rien à faire à Don Det quand on a déjà tout visité les années précédentes. La principale attraction, ce sont les chutes du Mékong : les petites chutes de Li Phi, ce qui signifie « piège à esprits » et qui donnent presque une impression d’intimité, et les effrayantes chutes de Khon Phapheng où la fureur des eaux devient assourdissante. J’ai vu ces cataractes à différentes périodes de l’année, et si je trouve celles de Khon Phapheng plus effrayantes et spectaculaires durant la mousson ou dans les deux mois qui suivent, elles ont, par contre, une beauté indéniable lorsque le débit est plus faible, que l’eau est plus propre et que les pêcheurs escaladent les rochers avec une agilité de félins. Cette année, je ne visite pas ces endroits, je reste dans les parages de mon bungalow. Je passe ma journée à me laisser aller à une totale inactivité, et c’est si bon que je dois me faire violence pour aller me promener le long du fleuve. Je vais voir les joueurs de pétanque qui jouent sans se quereller, sans éclats de voix... Les enfants barbotent, les buffles aussi, un peu plus loin, des joueurs de takro par équipe de deux se renvoient une balle en rotin par-dessus un filet, comme au volley. On peut toucher la balle avec toutes les parties du corps sauf les mains et les avant-bras. Cela donne lieu à de spectaculaires acrobaties de la part des joueurs qui renvoient une balle arrivant dans leur dos d’un coup de talon.

Lorsque le paysage prend des teintes fauves, que la chaleur se fait moins lourde, je vais m’asseoir au restaurant donnant directement sur le fleuve, et je regarde passer les pirogues pétaradantes ou les grosses barques transportant le matériel nécessaire à la construction d’un nouveau bâtiment. Puis, quand la nuit est enfin venue, je me délecte avec une bière glacée. C’est un peu comme une récompense, dans la mesure où les récompenses ne sont pas réservées qu’aux personnes qui ont fait quelque chose de bien.

 

Samedi 14 décembre 2013.

Don Det.

Il n’y a vraiment pas grande différence entre la journée d’hier et celle d’aujourd’hui. Alors, je laisse couler le temps et passer les heures...

 

Dimanche 15 décembre 2013.

Don Det - Paksé.

Nous quittons l’île de Don Det dès huit heures, dans la petite barque de Bounhome. Le soleil, déjà haut, illumine d’énormes nuages blancs montant en volutes dans un horizon d’un bleu profond. Sur les berges rongées par le fleuve, des chaumières sur pilotis sont comme suspendues dans les airs : on voit le ciel sous la maison. Des arbres aux racines tortueuses s’accrochent comme ils peuvent à de petits îlots, et finissent par s’écrouler, entraînés par leur propre poids. Ils deviennent alors de blancs squelettes emportés par le fleuve. Sur la rive, entre deux minuscules champs de maïs, on ne distingue plus le tronc des arbres gigantesques, masqués par un fouillis de lianes, semblables aux haubans du grand mât d’un navire retombant des branches. Dans de petits jardins découverts au fur et à mesure que le niveau du Mékong baisse, sur le limon riche et humide, on cultive des oignons, des piments, de l’ail, des liserons d’eau… mais pas ou très peu de tomates, et je ne m’en explique pas la raison, car tout se prête à la culture de ce fruit : l’eau, le soleil, la chaleur. Nous louvoyons dans un dédale d’îlots verdoyants, puis nous atteignons un immense espace découvert sur l’un des principaux bras du Mékong qui s’étend, dans cette région, sur quatorze kilomètres de largeur. Sur la berge, là-bas, Nakasang et ses cabanes de bois couvertes de tôles rouillées juchées sur des pilotis de bois, laisse deviner une grande activité. Toutes les pirogues convergent vers la plage de sable brun longeant ce gros bourg prenant, d’année en année, de plus en plus d’importance. Au bord de l’eau, quelques marchandes de poisson ont installé leur parasol aux couleurs vives. Bounhome se faufile parmi les barques déjà amarrées à la rive, et nous devons passer d’une pirogue à l’autre avant de pouvoir sauter sur le sable brun du rivage. Nous nous rendons à la gare routière d’où d’inconfortables camions-bus partent vers Paksé dès qu’ils sont pleins. Pour les Laotiens, « plein » veut dire qu’il n’y a plus la place de caser le moindre petit poulet dans la benne de la camionnette dans laquelle on a placé trois rangées de banquettes parallèlement aux ridelles. Quatre heures dans un fouillis de paniers et de cages à canards, quand ce n’est pas en compagnie de porcs méticuleusement ligotés dans des cages en rotin, ce n’est pas conseillé pour le récent tassement de vertèbres d’Amnoay. Il est huit heures : nous attendrons le départ du grand bus à midi pour avoir un confort un peu meilleur. Attendre, attendre… aucune importance dans ces contrées où tout un chacun semble toujours en train d’attendre. Et puis, c’est souvent lorsqu’on est en train d’attendre qu’arrive l’inattendu, la rencontre ou l’événement inespéré ! Amnoay sympathise avec une dame ayant pour toutes richesses une trentaine de sodas à vendre dans une boutique où les poules et deux chats faméliques semblent les seules âmes qui vivent. Je vais au marché. Il n’y a pas grand monde aujourd’hui. Les vendeurs ont étalé leurs marchandises sur des toiles en plastique étendues sur le sol. À part les bouchers, personne n’a de tables. Les légumes sont un peu rachitiques, les fruits peu appétissants et les nouilles de farine de riz exposées en pleine poussière. Quand on fait son marché à Nakasang, il ne faut pas être trop regardant ni sur l’hygiène, ni sur la qualité !

Nous nous rendons à Paksé, à cent cinquante kilomètres d’ici, soit trois heures de route. Le grand bus dans lequel nous avons trouvé des places de choix à l’avant démarre comme prévu à midi. Il s’arrête en cours de route pour charger des passagers supplémentaires et bien que complet, on trouve toujours de la place. D’abord, on met des chaises en plastique dont le dossier a été coupé, dans la travée, puis les passagers suivants sont debout, et jeunes ou vieux, personne ne se plaint. J’ai pour compagnes, assises à mes pieds sur le plancher du car, une vieille dame et une jeune fille qui ne semblent pas souffrir de leur position inconfortable. Les Asiatiques passeraient des heures pliés en quatre dans une cage à oiseau. La souplesse de leurs articulations ne s’altère pas avec l’âge, et cela m’a toujours laissé admiratif.

Au fur et à mesure que nous nous rapprochons de Paksé, le ciel s’assombrit et la pluie finit par tomber sous la forme d’une légère bruine tout d’abord, puis d’une grosse averse ensuite. Le car ralentit pour la bonne raison que la chaussée devient glissante, mais surtout parce que les essuie-glaces sont en option sur ce modèle de véhicule, ou alors ils ne marchent plus depuis bien longtemps déjà. Le chauffeur essaye de deviner la route devant lui, et surtout les motos ou les animaux se trouvant sur sa trajectoire. Alors comme il y voit mal, il klaxonne ! Et c’est un bon plan qui nous permet d’arriver jusqu’à Paksé sans encombre ! L’avenue en réfection l’autre jour a troqué sa poussière orange contre une boue rouge, ce qui n’est pas mieux, je dois en convenir !

La température a fraîchi, mais le soleil refait une apparition dans l’après-midi, ce qui nous permet d’aller manger une soupe insipide dans un restaurant où seuls les prix sont relevés. Le soir, nous allons dîner au Dao Lin, et comme il ferme à neuf heures, nous allons nous coucher, à Nangnoi Guest House alors que la pluie refait son apparition.

 

Lundi 16 décembre 2013.

Paksé -Savannakhet.

Il est tombé des trombes d’eau toute la nuit, une cataracte ininterrompue. Le vent et le froid se sont mis de la partie, et le ciel noir assombrit notre moral. Heureusement, le patron de l’hôtel nous accompagne, avec sa voiture, à la gare routière du car de Savannakhet qui part à dix heures. La campagne est détrempée, inondée, changée en bourbier. Les rizières deviennent des marécages brunâtres, les talus ruisselants d’une eau jaune débordent parfois sur la route. La boue rouge ou orange recouvre tout, et dans ce camaïeu fauve, quelques bananiers aux feuilles alourdies de pluie semblent fourbus. Durant les deux cent quarante kilomètres de route, nous sommes parfois vigoureusement secoués sur une chaussée à peine carrossable. Le décor devient vite monotone sous la tristesse grise d’un ciel de plomb.

À Savannakhet, nous allons au Mékong hôtel, une « guest house » où j’allais d’habitude. Le prix de 90 000 kips ( dix euros ) est trop élevé pour une chambre aux murs maculés de taches et au mobilier boiteux, mais comme il fait trop froid pour chercher ailleurs, nous nous contentons de cet antre presque sordide. Les araignées ont élu domicile dans les moustiquaires trouées des fenêtres, la télé ne donne qu’une image floue et enneigée, la chasse d’eau des toilettes est cassée… Ça finit par nous faire rire ! Le soir, nous allons manger dans le restaurant de l’hôtel, un immense préau ouvert aux trois vents ( sur trois côtés ) et où une jeune fille africaine, seule, passe son temps à téléphoner, alors qu’à une autre table, à l’opposé, un Européen solitaire parle seul, dans le vide, avec un téléphone « mains libres ». Une nuée de moustiques nous environne, mais il fait trop froid, alors ils ne piquent pas. Le repas est acceptable, mais il ne mérite pas qu’on en garde un souvenir quelconque et il ne réussit pas à nous redonner la forme. Dehors, il pleut à nouveau, et il y a des moments où le voyage devient une sinécure : rien à voir, rien à faire ! À dix-neuf heures trente, nous sommes au lit, car c’est l’un des rares endroits qui ne soit ni froid ni humide !

 

Mardi 17 décembre 2013.

Savannakhet.

Il fait froid, environ quinze degrés bien humides, mais le vent et la pluie se sont calmés. Nous quittons l’hôtel « Mekong » à sept heures trente pour nous rendre au « Nongsoda guest-house », non loin de l’ambassade de Thaïlande où je dois demander mon visa. Pour le même prix, nous avons une chambre convenable. Je laisse mon passeport à l’ambassade à neuf heures, et nous allons flâner dans la ville de Savannakhet. Vieux bâtiments coloniaux en ruine, ordures jonchant les bords de rue broussailleux, bord du fleuve enlaidi par des baraques boiteuses dans lesquelles il n’y a rien à manger hormis des poissons grillés au gros sel et les éternelles grillades de poulet. Cette ville se partage entre des maisons cossues aux grilles en inox doré et de vieilles masures tellement fatiguées de pencher du côté où elles vont tomber qu’elles finissent par s’agenouiller dans les broussailles qui les cernent. Et elles restent habitées jusqu’au dernier moment, elles sont comme ces vieillards qui rendent service jusqu’à ce que le poids des ans les terrasse !

 

Mercredi 18 décembre 2013.

Savannakhet – Mukdahan ( Thaïlande ).

Le soleil est revenu, et il nous donne une meilleure opinion de cette ville hésitant entre son passé et son présent. Je vais au Vat Sainyaphum, car on y fabrique des Bouddhas en ciment grandeur nature, puis on les couvre d’une couche de peinture dorée, et c’est très joli ! Nous allons manger des grillades de poulet et de porc dans un de ces petits restaurants ouverts sur la rue, je récupère mon passeport à deux heures, et nous prenons le bus-navette entre le Laos et la Thaïlande. Premier arrêt au poste de police laotien, juste le temps de laisser vérifier nos passeports, et nous comptons remonter dans le bus-navette, mais voilà qu’il démarre sous mon nez, car il est complet ! Nous ne comprenons pas très bien : mon sac est dans la soute, et je n’aime pas beaucoup ça ! Je vois le car emprunter le long pont suspendu et disparaître vers l’autre rive, du côté de la Thaïlande… plus je réfléchis à ce qui est dans mon sac, plus cela m’inquiète. Il y a, avec nous des passagers qui ont laissé leur bagage à main sur le siège, d’autres qui semblent avoir une fortune dans leur sac tant ils sont inquiets. Nous attendons. Un car arrive, ce n’est pas le nôtre, un autre apparaît là-bas, au milieu du pont ; il approche ; il s’arrête devant nous. Ce n’est pas notre car non plus, et les bagages ne sont pas dans la soute. On nous fait monter en nous disant que nous récupèrerons nos sacs en Thaïlande. Ah bon ? Amnoay est un peu inquiète pour ses produits de maquillage et sa savonnette, moi pour ma caméra, mon appareil photo, mon ordinateur, mon téléphone… Nous arrivons à la frontière thaïe. Le car s’arrête, je descends et que vois-je sur le trottoir : une petite pile de bagages dans laquelle trône, debout, mon grand sac qui m’attendait fidèlement. J’ai bien raison de ne jamais trop m’inquiéter, n’est-ce pas que tout s’arrange ! D’habitude, quand nous égarons nos bagages, ils arrivent après nous, entre le Laos et la Thaïlande, ils nous devancent. C’est fabuleux !

Le passage de la frontière est rapide : poum ! poum ! tampon dans les passeports, yim krap ! sourire à la caméra biométrique, et nous revoilà dans le bus jusqu’à la gare routière de Mukdahan, puis à l’hôtel Sangthai, à deux pas du marché de nuit. À la tombée de la nuit, je fais le tour du quartier. Il y a peu de touristes ici, et les passants sont étonnés de me voir en chemisette et en short. Ils sont frigorifiés. Il ne fait que seize degrés, mais le vent semble glacial. Au marché, on trouve l’abondance des étalages thaïs : mangues et papayes, belles bananes et jolies pommes, des grillades de poisson, de calmars, de saucisses, des omelettes aux moules… Après la disette du Laos, on se sent revivre.

 

 

Jeudi 19 décembre 2013.

Mukdahan - Surin.

Nous quittons l’hôtel au lever du jour, et nous nous trouvons frigorifiés dans le touk-touk qui nous mène à la gare routière. Nous prenons le car de sept heures qui doit nous mener directement à Surin. Six heures de trajet confortable sur une route large, souvent dédoublée. Dans l’ensemble, les routes sont meilleures en Thaïlande qu’en France. Si les usagers étaient un peu plus respectueux des règles du code de la route, il n’y aurait pas trop de soucis, mais les motocyclistes n’ont pas souvent de casque, ils remontent les autoroutes à contresens, on double aussi bien à gauche qu’à droite, sans prendre la peine d’utiliser le clignotant qui semble être considéré par les Thaïs comme un gadget. On roule en ville comme on marche sur le trottoir : en évitant tout ce qui arrive en face, et cette technique de l’évitement, paradoxalement, provoque moins d’accidents que chez nous, car tout conducteur reste vigilant, s’attendant à trouver quelqu’un en face à tout instant. L’inconscience des motocyclistes est effrayante. Ils vont à quatre et même davantage sur une moto, sans casque, avec des enfants pris en sandwich entre le père et la mère, des bébés dans les bras… Un jour, à Sangkhlaburi, j’ai vu une mère de famille conduire sa moto serrant de son bras gauche un bébé sur sa hanche, portant une cuvette pleine de fruits sur sa tête avec une fillette de quatre ou cinq ans sur le siège derrière elle. Cela n’étonnait personne. La police sanctionne de plus en plus ceux qui ne portent pas de casque, sauf si ce sont des enfants avec les parents ! Jusqu’à présent le casque n’était pas obligatoire pour le passager. Je n’ai jamais vu d’auto-école : on apprend à conduire avec son voisin ou ses parents et ensuite, si l’on veut aller seul, il faut acheter un permis, comme on achète un passeport. Cela revient beaucoup moins cher que chez nous où tout le monde finit par obtenir son permis après avoir déboursé plus ou moins d’argent !

Nous avons pris place à l’avant, juste derrière la cloison qui nous sépare du chauffeur. Celui-ci s’arrête de temps en temps pour faire ses courses. Il achète des brochettes de poulet, puis plus loin du melon qu’il mange tout en conduisant. Je le surveille par la fenêtre de la porte fermée au verrou qui me sépare du « poste de pilotage ». Je peux aussi surveiller la route et les bornes kilométriques indiquant la distance restant jusqu’à Surin. Devant un grand temple situé à l’orée d’un bois, j’ai vu un gros singe traverser devant une voiture arrivant en face. Si le chauffeur avait blessé ou tué l’animal, il aurait été désolé, car les singes sont des animaux sacrés dans la mythologie asiatique puisqu’ils sont la réincarnation d’Hanuman. Leur faire du mal peut attirer sur soi les pires malheurs.

Nous arrivons à Surin avant midi. Si les trains accusent souvent de nombreuses minutes de retard, les cars eux sont relativement ponctuels. Nous montons dans un touk-touk pour parcourir les quatre kilomètres nous séparant de notre maison, et même en plein midi, nous avons froid. L’appellation de « redou nao » ( saison froide ) est vraiment justifiée cette année !

 

Vendredi 20 au lundi 23 décembre 2013.

Surin.

Je deviendrais facilement casanier, car je me sens bien « chez nous ». Amnoay part tous les jours en moto en ville, chez sa sœur aînée. Elle a retrouvé sa clientèle du temps où elle avait son salon de coiffure, et, les fêtes de fin d’année approchant, elle a beaucoup de travail. Et moi, pendant ce temps, je fais un puzzle représentant Ganesh, le dieu éléphant, je lis et je vais au marché de Surin, de temps en temps, juste pour passer le temps. Je n’ai même pas envie d’aller dans une île, sur une plage de sable blanc, car je ne connais plus d’endroit qui ne soit gâché par le tourisme. On a fait de ces lieux paradisiaques des endroits où les hôtels bétonnés avec leur double vitrage et air conditionné ont écrasé les paillotes et les petits bungalows, où le sentier sablonneux a été goudronné, remplacé par une route sillonnée de motos pétaradantes quand ce n’est pas de 4X4 de location… La seule différence avec Nice ou Biarritz, c’est que c’est moins cher ! Alors, c’est la seule motivation de ces touristes idiots qui viennent ici pour « payer moins cher » ! Et les mœurs du pays, les coutumes des habitants, ils s’en moquent, car le commerçant est là pour vendre pas cher, et le personnel des hôtels pour servir de « boy ». « Ils sont là pour ça » ! Voilà une forme de colonisation que personne ne dénonce, car ils ont bonne conscience, même en dépensant en une journée ( tout en ne trouvant « pas cher » ), ce que ces gens gagnent en un mois. Certains touristes n’ont même pas la pudeur de cacher leur aisance, et pour payer une misère une babiole qu’ils ont marchandée avec acharnement, ils ouvrent leur portefeuille, laissant apparaître une liasse de billets de cent dollars. C’est aussi ça, la mondialisation : ne plus se passer de notre confort occidental, créer des besoins à des gens qui savaient se contenter de ce qui les entourait. Alors, le pêcheur a transformé sa barque en bateau-promenade, l’agriculteur est devenu chauffeur de taxi et la marchande de soupes vend des pizzas ou des hot dogs !

Je ne sais pas si c’est moi qui deviens de plus en plus aigri ou si, tout simplement les endroits « paradisiaques » sont de plus en plus pollués ? Allez, il y a peut-être des deux, mais une chose est certaine, parmi ceux qui, comme moi, ont connu ces endroits il y a trente ans pratiquement tous partagent mon avis… Ça me rassure !

Heureusement, quand on s’éloigne du confort occidental, on retrouve un peu d’authenticité et on a la joie de rencontrer des gens qui trouvent du plaisir à plaisanter avec nous et à nous poser des questions dont ils ne connaissent pas encore la réponse.

 

Mardi 24 décembre 2013

Surin.

Soirée de Noël ? Pourquoi pas ? Alors, je déniche la boîte de foie gras que j’avais enfouie dans les profondeurs de mon « sac cadeau ». Le menu est tout simple. En entrée : foie gras sur pain de mie légèrement grillé, ensuite, grillades d’encornets avec le riz du jardin ( je ne plaisante pas, il s’agit du riz de la récolte du mois dernier sur la parcelle du fils d’Amnoay ) et en dessert une mangue fraîche et des mandarines aussi minuscules que des noix. Le tout arrosé d’une bière « Chang ». Bien sûr, ça peut paraître un peu frugal, mais le plaisir n’a pas de normes, et puis manger sur la terrasse, à dix-neuf heures, alors que les dernières lueurs du couchant s’effacent à l’horizon, cela vaut bien une grosse dinde, même farcie !

Donc, le foie gras est là, soigneusement étalé sur la tranche de pain ( de mie ) grillée encore chaude quand Noy arrive. Lui, il arrive toujours quand on mange. Il louche sur les tartines, il en bave presque. Allez ! c’est Noël, alors je lui donne un peu de foie gras, très peu, car pour lui qui n’en a jamais mangé, ça ou du pâté… Je ne me trompe pas, il l’engloutit sans même prendre la peine de mâcher et de savourer, et pendant tout le temps où nous nous régalons en dégustant notre précieux repas, il nous regarde, l’œil triste. « Écoute, Noy, un repas de Noël, ce n’est pas pour toi, c’est sacré et tu n’es pas capable d’apprécier à sa juste valeur ! » À la fin du repas, nous lui laissons tout de même un peu de calamars, juste pour faire une bonne action. Hé bien Noy, il n’en veut pas de nos chipirons, il les flaire, les lèche légèrement et revient me faire comprendre que par contre, s’il restait un peu de foie gras, ça ne lui déplairait pas. C’est curieux comme notre chien a le « bec fin » ! On se doit de nourrir les animaux, étant donné qu’ils peuvent être la réincarnation de quelque être cher disparu, mais de là à donner du foie gras à son chien… Mais comme les chiens ont moins le sens des injustices que les humains, il s’est contenté d’une tranche de pain de mie, et il est même venu me lécher les pieds, discrètement, comme pour me remercier !

Du mercredi 25 au vendredi 27 décembre 2013

Surin.

La routine… le 25 décembre n’est pas férié, alors j’ai droit aux rires des enfants jouant dans l’école voisine. Ce qui fait plaisir, ici, c’est que les enfants ne se disputent jamais et ne pleurent jamais. Ils sont heureux ou stoïques ; parfois on se demande… À huit heures, c’est le lever du drapeau, l’hymne national chanté par une petite fille qui arrive à peine à concilier l’air et les paroles, sur un fond musical de timbales qui ferait penser à une fête mortuaire dans une tribu de sioux ! L’après-midi, je vais parfois au centre de Surin avec le songtaew qu’on appelle rotmé ( autobus ) et qui n’est autre qu’un pick-up ouvert aux quatre vents. Alors, comme le matin il fait frais ( 13 ou 14° ) j’attends que le soleil soit monté dans le ciel toujours bleu. Ici, je n’interroge jamais le ciel pour savoir le temps qu’il fera aujourd’hui. Il ne risque pas de pleuvoir : ce n’est pas la saison ! On trouve parfois amusant que les autochtones se plaignent du froid, mais nous sommes en hiver ( redou nao ), et rien n’est prévu pour supporter des températures en dessous de vingt degrés. Les bus locaux ne sont pas fermés, on se déplace surtout en moto, les restaurants, souvent en plein air, sont exposés au vent, et les maisons elles-mêmes n’ont parfois que des volets et pas de fenêtres vitrées. Alors quand il fait 13°, avec une bise venant du nord et que la température ressentie est de huit ou neuf degrés, il est un peu difficile de prendre son déjeuner dehors sans grelotter et sans se plaindre du froid ! Par contre, lorsque les chaleurs moites assomment les farangs, les Thaïs eux, se sentent en pleine forme !

 

Samedi 28 décembre 2013

Surin - Bangkok.

Je pars à Bangkok pour rompre un peu la monotonie de mon existence, et pour récupérer des affaires laissées en self deposit ( au coffre et en consigne ) au Crown Hotel. Pour éviter de passer toute la journée dans le train, car pour parcourir les quatre cents kilomètres nous séparant de la capitale, il faut compter huit heures de trajet au moins, je partirai avec le train de nuit, en wagon couchettes. Je me rends à Surin à seize heures trente. J’attends le Songtaew au bord de la grande route, et il n’arrive pas. Il y a une circulation affolante sur cette grande route à quatre voies séparées par un terre-plein. Ça double à gauche, à droite, des motos vont à contresens, les camions soulèvent une véritable tempête de poussière à chacun de leur passage… Je vois un cycliste en tenue. C’est un spécimen rare. Il faut être presque inconscient pour se risquer sur les routes thaïlandaises en vélo ! La route, c’est la jungle : les bus et les camions ont priorité sur les voitures qui font ranger les motos qui elles-mêmes ont priorité sur les cyclistes ou les piétons… Donc, pour le cycliste, tout en bas de cette échelle, les prédateurs sont trop nombreux pour que la vie soit de tout repos ! Et le songtaew n’arrive toujours pas. Je me prépare à aller à pied, car il n’y a que quatre kilomètres à parcourir, quand le pick-up arrive. Je monte devant, avec le chauffeur que je connais déjà. Nous racontons des histoires tout le long du trajet. Quand je lui demande s’il est au courant de la situation à Bangkok, il me répond que cela ne le tracasse guère. Ce n’est pas qu’il a peur de parler, car la Thaïlande est un pays où la liberté d’expression est bien effective, mais c’est le moindre de ses soucis. À Surin, on est loin de Bangkok et surtout des préoccupations des gens de la capitale : ce n’est pas le même monde !

J’arrive au marché. Il y a un monde fou, c’est presque la fête ! Les couleurs, les odeurs, les éclats de voix toujours enjoués, les rires ou les sourires… tout contribue à rendre l’ambiance agréable. Comme nos marchés de Noël sont tristes ! La nuit tombe, je retrouve Amnoay, et nous allons ensemble au marché de nuit. Les lumières donnent des teintes chaudes aux étalages. On y trouve des vêtements, des objets usuels et surtout des plats cuisinés. Ce marché a lieu tous les soirs de dix-huit à vingt et une heures, et il y a toujours autant de monde. Marchands de brochettes, de poulet rôti, de poissons grillés, de pâtisseries et d’omelettes aux moules… On ne peut que craquer ! Nous nous laissons tenter par du porc frit à l’ail et au poivre.

Mon train doit partir à huit heures trente, il a une heure de retard. Peu importe. Amnoay m’abandonne sur le quai de la gare, car il souffle un petit vent froid qui lui glace le dos. Elle ne vient pas avec moi à Bangkok, car elle n’a rien à y faire ! Je reviendrai dans trois jours, dans la nuit du trente et un décembre.

J’ai pris la couchette du bas qui est beaucoup plus confortable que celle du haut, et je dors comme un loir. Le train est étonnamment silencieux : le wagon est assez récent et il ne ferraille pas encore !

 

Dimanche 29 décembre 2013

Bangkok.

Le train n’a pas augmenté son retard, il arrive à la gare Hualamphon de Bangkok à sept heures au lieu de cinq heures cinquante. C’est normal, personne n’aurait l’idée de se plaindre, et si quelqu’un faisait une remarque sur le retard, cela paraîtrait tout à fait incongru. Si on leur raconte que des voyageurs crient au scandale, dans notre pays pour cinq minutes de retard, ils nous plaignent sincèrement et répondent : « ici on est en Thaïlande ! » Ce n’est pas une critique, c’est une reconnaissance d’une façon de vivre différente qui ne part pas du principe corrompu « le temps c’est de l’argent ». Moi, je deviens comme eux, et je suis bien content que le train soit en retard, car cela m’a permis de dormir un peu plus, et à sept heures le métro fonctionne. Je commence par manger une soupe de nouilles. Je me fais violence pour ne pas en demander une deuxième ! Je suis presque seul dans le métro souterrain. Avec les récents événements dans la capitale les usagers craignent un attentat. Les gens ont toujours peur, car ils n’ont pas confiance en leur destin ! À sept heures trente, je refais surface sur l’avenue Sukhumvit. Il reste encore un petit bar sur le trottoir avec deux farangs tellement imbibés de bière ou de whisky qu’ils n’ont même pas remarqué que le soleil est déjà levé. Ils sont accompagnés de quelques harpies au rire rauque et à la voix éraillée. Ces petites buvettes fleurissent sur les trottoirs vers minuit, pour remplacer les bars obligés de fermer à une heure. Les Thaïs ont trouvé ce moyen de contourner la loi : une buvette n’est pas un bar, et il suffit de glisser quelques petits billets dans la poche d’un policier pour avoir le droit d’installer des chaises et des tables autour de sa « buvette ».

Je marche le long de l’avenue presque déserte. Les habitants ont fui la ville, car ils sont en congé durant une semaine pour le Nouvel An. J’arrive devant l’hôtel et je reçois un coup de massue : un portail métallique qui n’existait pas avant m’interdit l’accès, et je lis sur un écriteau griffonné en thaï : « hôtel fermé ». Mon sang ne fait qu’un tour. Je réussis à me faufiler entre les deux battants et à entrer. Le hall est encombré de vieux cartons poussiéreux, le bar-restaurant a été vidé de ses tables et chaises, l’eau de la piscine est d’un beau vert fluo, des détritus jonchent la cour où aucune voiture ne stationne… C’est sinistre ! Un gardien se trouve sur place et heureusement, il peut me donner le numéro de téléphone de mon ami Deng le gérant. L’hôtel est fermé, il va être démoli et la décision de fermeture n’a été annoncée par le patron que deux jours avant pour éviter que le personnel ne parte alors que l’hôtel était encore ouvert. Deng a mis les objets laissés dans le coffre en sécurité, mais il n’est pas sûr de pouvoir récupérer ma grande valise rouge. Il me donne rendez-vous cette après-midi à trois heures. Je vais retrouver mon bien, au moins en partie, mais je suis triste parce que le Crown était mon hôtel depuis plus de trente ans, j’y avais mes habitudes, mes souvenirs, et de le voir disparaître, c’est une partie de mon passé qui disparaît. Tous les restaurants du quartier ont été écrasés par de colossaux immeubles, les bars voisins fermés, et maintenant, l’irréductible hôtel subit le même sort : une page est tournée !

Je vais au Crown du soi six qui lui n’a changé que de nom pour s’appeler « S6 » ( Soi 6 ). Le prix est un peu plus élevé, la chambre vraiment mieux qu’à mon ancien hôtel, mais cela ne me console guère. Dans l’après-midi, Deng me téléphone pour me dire qu’il préfèrerait que l’on se voie demain. Bon, ça m’arrange aussi, ainsi je peux aller à Chatuchak, le marché du week-end. Je prends le métro aérien qui survole, du haut de ses pilotis, une ville bien tranquille. C’est ainsi que l’on aimerait voir Bangkok tous les jours ! Les agitateurs se sont mis en veilleuse et il n’y a plus d’insurrection. Quand les manifestants sont payés, ils demandent aussi des jours de congé ; alors, les fêtes du Nouvel An provoquent une inévitable interruption dans la contestation.

Chatuchak n’est guère animé, à dix heures et cela me permet de faire quelques achats et de manger en toute tranquillité. Dans un petit restaurant ouvert sur la rue et ne comptant que six tables, je commande des beignets de crevettes et des frites, et l’on me décore l’assiette avec une véritable orchidée. Je ne sais pas si je dois la manger ou si elle n’est là que pour la décoration. En cas, je la laisse sur la table en partant. J’achète une belle chemise en coton à manches longues pour cent bahts ( 2€ ). En regardant l’étiquette, je m’aperçois qu’elle viendrait de l’île Maurice ( made in Mauritius ). J’ai du mal à croire que la Thaïlande voisine de la Chine et du Cambodge gros producteurs de vêtements importe des chemises de… l’île Maurice !

L’après-midi, je vais à Tokiu pour acheter des babioles et à Pratunam, grand marché quotidien pour finir de compléter ma garde-robe avec un pantalon long transformable en short.

 

Lundi 30 décembre 2013

Bangkok.

Deng m’appelle pour me dire qu’il ne peut pas venir ce matin. Je ne comprends rien à ce qu’il me dit au téléphone, car le son est très mauvais. Je vais au Crown à trois heures et le gardien me dit de monter dans un taxi et d’appeler Deng qui dira au chauffeur où me mener. Me voilà donc parti pour une destination inconnue à travers la ville heureusement sans embouteillages. Récupérer mes affaires laissées en consigne devient un vrai parcours du combattant. Je débarque dans une ruelle d’un quartier périphérique de la capitale, peut-être à Bang Na, je suis presque à la campagne. Deng est à quarante kilomètres, il me demande de patienter, alors je vais manger une soupe dans la ruelle. Je sympathise avec des gens d’une émouvante gentillesse et quand Deng arrive, une heure plus tard, je me suis fait de nouveaux amis. Il me remet une poche avec mes effets laissés au coffre. Il n’y avait pas d’argent ni de biens particulièrement précieux, mais je pense que si cela avait été le cas, j’aurais tout retrouvé. La valise est dans une pièce fermée par un cadenas, et Deng n’arrive pas à ouvrir. Il a un trousseau de clés dont aucune ne convient. Nous commençons à nous inquiéter quand un gars arrive et nous dit que nous ne sommes pas à la bonne porte… tout simplement. Me voilà donc rentré en possession de tous mes biens et à nouveau dans le taxi pour revenir jusqu’à l’hôtel.

Le soir, je vais manger au Suda du soi 14, et je rencontre un jeune couple allemand qui n’arrive pas à manger le plat commandé tant il est épicé. Le Suda est un bon restaurant, car il propose de la cuisine thaï vraiment authentique, mais il ne faut pas commander au hasard et sans connaître, car c’est parfois trop relevé pour des palais d’Occidentaux.

 

Mardi 31 décembre 2013

Bangkok - Surin.

Dernier jour de l’année, je reviens à Surin ce soir. Je passe la matinée dans la chambre, l’après-midi je vagabonde dans le quartier et je dois avouer que je m’ennuie un peu, car je n’ai aucun but, sauf attendre ce soir pour prendre le train de 20 h 30. Je vais au Terminal 21 un immeuble très récent où le hall d’entrée d’une hauteur vertigineuse arrive jusqu’au sommet de la tour. On accède aux étages par des escaliers mécaniques. On trouve ici toutes les grandes marques de vêtements, de parfums, de bijoux… Il ne faut surtout pas emmener ici une personne qui aime faire du shopping, car on ne la revoit plus de la journée !

Le soir, le train part avec un peu de retard. Je suis au bout du wagon, dans la première couchette près de la porte, et le bruit est infernal ; de plus, étant juste au-dessus des roues, je suis malmené et secoué comme un sorbet ! Drôle de nuit de réveillon ! Au cours du voyage, à chaque fois que je jette un œil par ma fenêtre, je vis des feux d’artifice illuminer le ciel. Chaque famille, dans chaque village, a acheté son stock de pétards.

 

Mercredi 1er janvier 2014.

Surin.

Une heure et demie de retard à l’arrivée à Surin, c’est parfait. Je reviens à la maison pour entendre les pétards exploser dans tous les coins toute la journée. J’apprends que pendant mon absence Noy a été heurté par une moto. Le motocycliste est resté sonné sur la route pendant un bon quart d’heure, mais comme quand il a repris ses esprits, qu’il savait plus ou moins où il habitait et que sa moto pouvait encore le porter, il est reparti chez lui pour soigner son mal de tête ! Bah ! je me souviens étant enfant à Maucor, d’une dame ayant fait une chute de mobylette devant chez nous, ma mère l’avait réconfortée avec un sucre et de l’alcool de menthe, car elle ne savait plus ce qui lui était arrivé, mais dès qu’elle avait pu tenir sur ses jambes, elle était repartie avec son nez comme un chou-fleur ! Ici, c’est pareil : on n’appelle l’ambulance que quand on ne se relève pas. Et peut-être que dorénavant le motocycliste mettra le casque, mais ça, ce n’est pas sûr, car pour être convaincus de l’utilité du casque, il faut qu’ils se tuent. Noy, lui aussi a eu très mal, il a uriné du sang, il s’est traîné comme il a pu jusque dans un coin, et voilà trois jours qu’il ne mange plus. J’arrive tout juste à lui faire avaler deux croquettes. Il me regarde avec un air triste comme s’il avait peur que je le gronde.

 

Jeudi 2 janvier 2014.

Surin.

Difficile de dormir avec des explosions dans tous les coins du quartier. Je crois même parfois que ceux qui travaillent sur des chantiers ont ramené des bâtons de dynamite, car certaines explosions sont assourdissantes ! non loin de chez nous, il y avait un bal en plein air certainement avec de la musique thaï, puis des classiques de musique disco anglo-saxonne des années 80. Le D.J n’avait pas fait un trop mauvais choix, ça m’empêchait de dormir, mais ça ne m’énervait pas. Il n’y avait pas de techno ni de rap ! À trois heures du matin, ils ont passé un film qui a duré jusqu’à cinq heures. C’était un peu moins bien que la musique : il y avait des hélicoptères qui tiraient sur des soldats qui répliquaient avec des armes automatiques et des grenades, puis l’hélicoptère s’est écrasé, et il y a eu un peu moins de bruit par la suite ! Je n’ai pas vu le film, mais j’ai pu suivre : c’était intéressant ! Quand tout a été terminé, vers cinq heures comme je viens de le dire, j’aurais peut-être pu enfin dormir, mais malheureusement ceux qui revenaient de la fête passaient devant la maison à pied, alors les chiens du voisin n’arrêtaient pas d’aboyer, et même Noy s’y est mis. Bon, d’accord, c’était pas terrible, mais en fin de compte, j’étais heureux, car je supposais que Noy allait un peu mieux.

 

Vendredi 3 janvier 2014.

Surin.

Les explosions de pétards se sont espacées, il n’y a plus que ceux qui vident leur stock qui prolongent un peu la fête. Il fait un peu moins froid le matin, un peu plus chaud l’après-midi, et je sens que bientôt, je vais me plaindre de la chaleur accablante ! Noy est pratiquement guéri. Il marche un peu en crabe, il n’ose pas courir, mais il a retrouvé l’appétit ! en France, on aurait dépensé une somme considérable pour le vétérinaire… Ici, les chiens sont indestructibles ! Ça fait faire des économies !

 

Du samedi 4 au samedi 11 janvier 2014.

Surin.

À celui qui prétend qu’à rester inactif on s’ennuie, je lui demande de venir ici quelques jours, et je vais lui montrer comment il faut faire, ou plutôt « comment il faut ne rien faire ». Je me complais dans mon oisiveté, je me vautre dans un farniente délectable. Voltaire a dit, un jour où justement il devait se sentir fatigué : « Il vaut mieux mourir que de traîner dans l'oisiveté une vieillesse insipide ; travailler, c'est vivre ». Je ne sais pas si je traîne une vieillesse insipide, mais ce que je sais, c’est que je n’ai même plus la force de traîner ma propre flemme ; alors, je l’ai déposée là, tout près, et je suis allongé, à l’ombre, à somnoler sur un livre qui n’arrive pas à me captiver. J’ai une excuse : je suis un peu malade depuis jeudi, jour où j’ai, par mégarde, laissé tomber une pincée, juste une petite pincée, de piment en poudre dans ma soupe. J’ai voulu la manger tout de même, j’y suis arrivé, mais voilà que mes intestins me reprochent mon manque de circonspection. On ne peut pas toujours penser aux conséquences, ni s’empêcher d’avoir la main lourde. Alors, maintenant, je ne peux plus m’empêcher d’aller aux toilettes toutes les dix minutes. Bien sûr, ça me fait une occupation…

 

Dimanche 12 janvier 2014.

Surin.

Maintenant, je suis réellement malade, et je me demande si le piment est le seul responsable de ce qui commence à ressembler à un empoisonnement. J’ai les pieds et les mains glacés, la tête en feu, le ventre qui gargouille, des frissons qui me secouent avec de petits tremblements qui font peur à Amnoay… L’eau que je bois ne fait que traverser mon corps en dix minutes. Bien sûr, j’ai des médicaments ( Ercéfuryl ) donnés vendredi par le pharmacien, et en plus, les Thaïs ont leurs remèdes « maison » : Lam ( la sœur d’Amnoay ) me fait ingurgiter de l’eau tiède salée — alors là, je me demande comment je fais pour ne pas vomir ensuite ! — des bananes qui me semblent écœurantes, de la limonade ( « Sprite » ) avec une pincée de sel, une soupe de riz salée, si épaisse que quand j’y plonge ma cuillère, j’ai l’impression de gâcher du plâtre… et Amnoay me masse. À l’hôpital, ils ne feraient pas mieux, et en plus, pour aller là-bas, il me faudrait emmener en guise de couche, la cuvette des WC fixée à mon fondement !

 

Lundi 13 janvier 2014.

Surin.

Aujourd’hui, je ne suis guère mieux, car je dois ajouter quelques lancinantes douleurs abdominales ! J’ai un peu de mal à écrire, mais paradoxalement, c’est maintenant que je ne suis pas en forme que je deviens le plus dynamique, comme pour conjurer ce mauvais sort qui commence à me démoraliser ! Amnoay me soigne par des massages des … pieds. Elle prétend que j’ai l’estomac dans les talons et l’intestin grêle sous la plante des pieds.

Bangkok est en ébullition : des centaines de milliers de personnes ont décidé de « bloquer la ville ». La nouvelle a été annoncée à la télé depuis une bonne semaine, et les autorités ne font rien pour empêcher ces manifestations qui peuvent engendrer un cataclysme économique. Alors qu’habituellement on ne peut pas faire un pas sans voir des policiers, aujourd’hui, on n’en voit pas un ! Bizarre ! Complicité, laxisme, ou peur de ne pas être à la hauteur en cas de problème ? Les grands axes permettant de sortir ou d’entrer dans la capitale ont été barrés avec des sacs de sable, de grands chapiteaux montés au milieu des avenues, et une foule enjouée agite de petits drapeaux tricolores aux couleurs du pays, et souffle dans des sifflets stridents. L’instigateur du mouvement ( S..ep ), arpente les rues en saluant des gens imaginaires à des balcons imaginaires et en montrant un visage à la lippe haineuse… Pas de doute, il s’inspire sans complexe de l’attitude de personnages fascistes qui n’ont pourtant rien de glorieux dans l’histoire contemporaine ! La foule est servile : elle a été payée pour défiler et pour applaudir, alors elle défile et elle applaudit. Elle en profite pour bien s’amuser, car ici tout devient aussitôt une fête, même les enterrements, alors les gens se sont affublés de cocardes, de bracelets, de rubans, de chapeaux ou de casquettes aux couleurs nationales et ils agitent les petits drapeaux que l’on a eu bien soin de leur distribuer ! Et moi, une foule qui agite des drapeaux nationaux, je trouve toujours cela inquiétant, ce nationalisme entraînant inévitablement la xénophobie et l’isolationnisme. Quand on sait que S..ep est l’ancien vice-premier-ministre du gouvernement militaire précédent qui avait pris le pouvoir sur un coup d’État alors que le premier ministre de l’époque, Ta..in se trouvait à l’étranger, et que ce gouvernement ubuesque cherchait par tous les moyens à entrer en conflit avec le Cambodge pour une sombre histoire de temple khmer à la frontière est du pays, on sait qu’on ne peut rien attendre de très pacifiste de sa part. Il tente de manipuler les gens pour les faire glisser d’un sincère nationalisme vers un nécessaire patriotisme. En Europe on connaît ça, on a déjà donné !

Mais que demandent donc tous ces manifestants ? Ils voulaient, en novembre, la démission de Mme Yi…ck élue avec une grande majorité il y a deux ans, après les violentes manifestations demandant le départ du gouvernement illégitime de S…ep qui n’hésita pas à ordonner à l’armée de tirer sur la foule, faisant au moins 90 morts et des centaines de blessés. Mme Yi..ck a tenté de rester première ministre par respect à la constitution, mais au bout de quelques jours, elle a démissionné en annonçant de nouvelles élections pour le mois de février. Tout aurait dû rentrer dans l’ordre, mais S…ep sait que si les Thaïs repassent par les urnes, lui, il ne sera certainement pas réélu : alors, il veut faire annuler ces élections et être nommé premier ministre. La haute bourgeoisie de Bangkok, les chefs de grosses entreprises et une partie de l’armée dont on ne connaît pas l’importance le soutiennent, et le peuple, celui qui a tout à perdre dans l’histoire défile dans les rues, car on lui a donné 400 bahts ( presque 10 € ), pour défiler. Cette foule inculte en histoire et en politique n’a jamais entendu parler de la folie d’un dirigeant fanatique ayant pris le pouvoir en 1975 au Cambodge ( P…Pot ) et ayant changé le pays en immense camp d’extermination, ils ne savent rien de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, ils ne savent même pas ce qu’est une « monarchie constitutionnelle »… Alors, on pique-nique sur les avenues désertes où d’habitude les embouteillages et la pollution rendent la vie un peu pénible, on danse et on chante, on siffle et on fait du vent avec des drapeaux, on s’amuse, c’est la fête ! Pendant ce temps, les investisseurs étrangers commencent à se fatiguer, car en 2011 l’aéroport et une partie de la ville avaient été bloqués plusieurs semaines par les manifestants, puis il y eut les inondations qui paralysèrent le pays, puis l’instabilité, et maintenant le risque de voir un gouvernement s’écrouler et l’armée prendre le pouvoir sur un nouveau coup d’État ; alors, ils commencent à envisager des délocalisations. ( Nikon fait fabriquer au Laos, des appareils qui sont montés en Thaïlande ). L’ouvrier d’usine qui s’amuse aujourd’hui est peut-être en train de se tirer une balle dans le pied.

En conclusion, les gens défilent sans revendications précises, et leur égérie veut faire croire qu’ils bloquent la capitale pour empêcher les prochaines élections de février ! La Thaïlande serait donc le premier pays dont le peuple s’active à empêcher des élections démocratiques, alors que les habitants du pays voisin, le Myanmar, se font tuer pour obtenir ce droit de vote ! Si l’on voyait naître une démocratie birmane et s’installer une junte militaire thaïlandaise, les grosses entreprises de la zone industrielle de Bangkok n’auraient pas besoin de délocaliser trop loin !

Toutes les provinces au nord de Bangkok sont favorables au gouvernement actuel, ils sont pour les « chemises rouges », mais ils ont pour consigne de ne pas bouger et surtout de ne pas affronter leurs adversaires, car ce serait le bon prétexte pour que l’armée intervienne et prenne les rênes du pays.

Alors, cette histoire rend la croissance du pays bien aléatoire, et quelle qu’en soit l’issue, la Thaïlande s’en ressentira très vite !

 

Mardi 14 janvier 2014.

Surin.

Je me réveille en forme, mes ennuis intestinaux ont disparu, après cinq jours pendant lesquels j’ai eu peur de finir par me liquéfier…

À Bangkok, le cirque continue, on ne sait toujours pas pourquoi puisque la manifestation ne devait avoir lieu que le 13. Ce qui me surprend, c’est que ni hier ni aujourd’hui la police n’est présente dans les rues. Pas un policier, pas un militaire. Contrairement à chez nous, il n’y a eu aucune déprédation, pas de saccages, pas d’échauffourées. Ici, l’autodiscipline est parfois surprenante.

 

Mercredi 15 janvier 2014.

Surin.

Ce matin, il y avait une petite grenouille dans ma salle de bains ! Elle a des ventouses au bout des doigts, c’est pour tenir sur le carrelage, et même au plafond si elle le souhaite. Elle est grosse comme une mandarine ; elle fait le ménage en mangeant tous les petits insectes. Elle ne chante pas, elle se laisse prendre dans la main… elle aura droit à un peu de foie gras si elle est toujours là pour la St Sylvestre !

J’ai retrouvé ma santé, et je me risque même vers le centre-ville aujourd’hui. À Bangkok l’occupation des grands axes continue, la police ne fait rien pour disperser les quelques dizaines de personnes qui bloquant chaque artère principale… Difficile à comprendre. Par contre au cours de la journée d’hier, de nombreuses manifestations ont eu lieu en province où les chemises rouges demandent des élections. Tout comme « Paris n’est pas la France », Bangkok n’est pas toute la Thaïlande…

Ce matin il fait frais, seize degrés, mais le thermomètre va peut-être monter jusqu’à trente dans l’après-midi. C’est un bon hiver non ? Je vais à Surin faire quelques achats et il me semble que je sors de prison : il y une semaine que je ne mets pas le nez dehors, alors je me sens libre ! Cet après-midi, quelques vaches sont venues me rendre visite dans notre cour. Elles ont reniflé quelques fleurs, et les trouvant un peu rachitiques, elles m'ont laissé un peu d'engrais dans les allées. Sympa les vaches par ici !

 

Jeudi 16 janvier 2014.

Surin.

L’occupation de Bangkok continue, et cela devient une grosse foire. Des revendeurs de vêtements se sont installés à côté de marchands de brochettes et d’étalages de fruits… La rue se change en marché, la fête s’essouffle, la vie reprend le dessus. Entre les façades de verre teinté et d’aluminium anodisé, devant des boutiques de luxe et des hôtels cossus, la précarité arrive, s’installe lentement dans des quartiers où elle n’a pas les moyens de vivre.

 

Lundi 27 janvier 2014.

Thaïlande.

Et la situation reste toujours aussi confuse… il faudrait être dans le secret des dieux pour y comprendre quelque chose ! Bangkok est toujours bloquée par des barrages sur certaines avenues, « les pécores à sifflet » ne savent plus s’ils sont à la fête ou en train de revendiquer… mais revendiquer quoi ? Ils ne savent pas ! On les paye pour bloquer la ville, alors ils bloquent la ville. On leur donne des pancartes demandant le départ de Taxin, alors que Taxin ( ancien premier ministre ) est en exil depuis sept ans et que sa sœur élue premier ministre a dissous le parlement… Pas un policier dans les rues. L’état d’urgence a été décrété, et pourtant, bien que les réunions de plus de trois personnes soient théoriquement interdites, les groupes de manifestants sont toujours là… Le Bangkok Post, journal anglophone, a présenté la photo d’un policier faisant une petite sieste parmi les manifestants, le révolver posé sur une table à côté de lui. Il s’agit bien entendu d’une mise en scène grossière, car je n’ai jamais vu un policier enlever le révolver de son holster pour le poser sur une table.

Hier dimanche, c’était le jour des élections, et à Bangkok, les manifestants ont bloqué tous les accès aux bureaux de vote. Encore une fois, pas un policier dans la rue. Les votants dépités ont manifesté des signes d’énervement, mais ce n’est pas allé plus loin. Ils n’ont pas répondu à la provocation, ils n’ont pas voté ! Les élections auront à nouveau lieu le 2 février. Tout cela devient bien préoccupant, car l’inquiétant personnage, Su..ep, parade dans les rues avec un sourire hargneux, les gens sur son passage lui donnent des billets de 1000 bahts ( 25€ ). Il fait des discours enflammés en agitant le poing, et sa lippe méprisante devrait mettre sur leurs gardes les gens lucides, mais ils se laissent bercer par des discours dénués de bon sens, et ils entendent exactement ce qu’ils ont envie d’entendre. Cet ultra-royaliste xénophobe, protectionniste, patriote acharné, arborant à tout instant le drapeau national souhaite prendre le pouvoir sur un coup d’État, comme il l’avait déjà fait en 2006. On peut voir des barrages de sacs de sable en travers des avenues ; un seul tracteur protégé par un groupe de policiers suffirait à nettoyer les barrages, mais les policiers restent confinés dans leurs postes, les militaires ont protégé l’entrée de leur caserne avec des sacs de sable et restent comme des animaux de zoo derrière les grilles cadenassées par les manifestants. ( à croire que dans l’armée, les pinces coupantes ne font pas partie du matériel !)

C’est cette apparente complicité des forces de l’ordre avec les manifestants, ce laxisme devant quelques groupes de personnes empêchant des élections démocratiques de se dérouler normalement qui rendent la situation incompréhensible. Su..ep ne verrait pas d’un mauvais œil une guerre civile grâce à laquelle l’armée se verrait obligée de prendre le pays en mains pour ramener l’ordre… en supprimant certains personnages gênants au passage ! Les Thaïs peuvent se méfier, c’est en triomphateur adulé par une foule en liesse que Pol Pot a fait son entrée dans Phnom Penh en 1975 ! On connaît la suite !

 

Lundi 3 février 2014.

Thaïlande.

Le 2 février, jour des élections est passé. En province, pas de problèmes, tout s’est passé dans le calme. À Bangkok les manifestants, de moins en moins nombreux semble-t-il cependant, ont réussi à perturber sérieusement les élections, sans parvenir tout de même à les empêcher. S…tep, y est allé de ses discours haineux et incohérents. Il est l’ancien vice-premier-ministre de l’ancien gouvernement qui s’était imposé sur un coup d’État militaire en 2006, il a été largement battu lors des dernières élections de 2010, il est chef du « Parti Démocrate » et il demande la fin de la démocratie élective ! Autrement dit, il veut devenir chef du gouvernement nommé par une minorité soudoyée. Drôle de concept de la démocratie. Comme tous les dictateurs, il donne un autre sens aux mots.

Certaines personnes ont pris des risques pour aller voter, elles ont marqué leur refus de cette mascarade sordide ( l’une d’entre elles y a laissé la vie, lynchée par des excités ) et leur vote risque de ne pas être validé, le quota des votants n’ayant pas été atteint. Petit espoir cependant de voir les rues de la capitale s’ouvrir à nouveau à la circulation, les manifestants étant en train de lever les barrages et de démonter leurs chapiteaux plantés au milieu des avenues principales. Certains journalistes se sont laissé piéger par l’aspect des manifestants : gens humbles dont les origines modestes ne font pas de doute, et ont cru que ces manifestants venaient des classes défavorisées ! Piège grossier car s’il est exact que ces manifestants sont issus des classes défavorisées, c’est parce que les sbires de S…tep les ont payés 400 bahts pour venir dans la rue. Comme ils n’ont aucune culture politique, ils agitent leurs petits drapeaux sans comprendre. En les payant juste un peu plus on en fait des miliciens, et en leur donnant les moyens de tuer, des assassins. Ce ne sont pas ces gens-là qui se précipitaient pour donner des billets de 1000 bahts à S…tep lors de sa marche sur Sukhumvit en fin de semaine dernière !

 

Au Cambodge, pays voisin, des manifestants s’opposant au régime trop autoritaire d’Hun Sen au pouvoir depuis plus de 25 ans, demandent plus de droits démocratiques et des élections…

Paradoxe asiatique où d’un côté on veut supprimer le droit de vote au nom de… la démocratie, et de l’autre on demande des élections pour retrouver la démocratie… Un seul point commun : l’enrichissement des gens au pouvoir. Une grosse différence : à Bangkok on veut le favoriser, au Cambodge on veut y mettre fin !

 

Samedi 8 février.

Surin - Mukdahan.

Le sac à dos pèse près de vingt kilos. Je ne sais pas comment je me débrouille pour le bourrer de choses indispensables dont certaines ne vont jamais servir ! Heureusement, Chulomphon, le fils d'Amnoay, me conduit à la gare. En cours de route, je lui demande s'il va voter à nouveau demain, il me répond évasivement qu'il ne sait pas. Moi, je sais que non, car ils partent à Korat, avec Amnoay voir le fils qui est provisoirement moine dans un temple juché au sommet d'une montagne. Les premières élections ont été annulées faute de participants, celles-ci risquent d'attirer encore moins de monde. Les Thaï ont eu un moment l'espoir de voir les choses changer, mais depuis deux ans, le gouvernement qui a été élu avec une grande majorité accumule les erreurs, la corruption est toujours aussi endémique... alors, « chemises rouges » ou « chemises jaunes », bonnet blanc et blanc bonnet ! Mais les Thaïs ne parlent pas de ça entre eux, par pudeur sans doute, et aussi par méfiance : chacun peut avoir besoin de son voisin un jour où l'autre, il serait donc maladroit d'afficher ses convictions. On préfère parler de sport ou des banalités quotidiennes.

J'arrive à la gare, je prends mon billet pour le train de neuf heures trente-huit, et voilà qu'il entre en gare à neuf heures trente-cinq. Quelle ponctualité ! Amnoay prétend que ce n'est pas mon train... Je demande au contrôleur si je peux monter, il m'aide à charger mon sac, et me voilà parti. Quand il passe pour vérifier mon billet, je lui demande s'il s'agit bien de mon train numéro 421... Il me fait un grand sourire et me répond que non, il s'agit du train de sept heures qui a deux heures de retard ! Mon 421, il est derrière, avec du retard lui aussi. J’en déduis donc que quand un train arrive en avance, c’est qu’il a du retard ! Il fait chaud, le paysage desséché finit par me lasser : des rizières moissonnées où l'on brûle les chaumes, des buffles cherchent une flaque ou de rares coins d'ombre, des petites gares fleuries où le responsable agite son drapeau vert... Par les fenêtres ouvertes, un air tiède chargé parfois de poussière ou de fumée n'arrive pas à me rafraîchir. Le train cherche à minimiser les dégâts, il file donc avec de courts arrêts dans les gares, et nous mettons une heure trente pour atteindre Waring. De là, je prends un songtaew jusqu'à la gare routière de Ubon. Une heure à « faire le laitier » dans la ville surchauffée... Je me sens un peu las ! Je dois attendre le car de Mukdahan pendant une heure trente. Il y a bien des minibus climatisés qui partent toutes les demi-heures, mais j'ai horreur de ces boîtes de conserve où l'air glacé de la clim' vous tombe sur les épaules et où l'on se sent enfermé, à l'étroit sans pouvoir profiter du paysage. J'occupe mon temps en allant manger une soupe de nouilles au porc. Dans le grand car, nous sommes trois personnes. Il y a bien quelques passagers qui montent en cours de route, mais comme d'autres descendent, nous ne serons jamais plus de dix. Ces grands bus confortables arriveront à disparaître, à cause de la concurrence des minibus. Le décor est toujours le même, mais encore moins intéressant, car je suis un peu comme un poisson dans son aquarium.

J'arrive à Mukdahan à cinq heures. Je vais à l'hôtel Kimjekcin 1 où pour 250 bahts, j'ai une chambre claire, vaste, avec tout le nécessaire : une table, un ventilateur, une télé où je regarde l'arrivée d'une course cycliste dans les Émirats... Dans la salle de bains, pas d'eau chaude, mais avec le climat actuel ce n'est que mieux. De toute façon ici, quand l'eau est « froide », elle est seulement à vingt-cinq degrés ! Le soir, vers dix-neuf heures, je vais manger au marché de nuit, mais je suis très déçu, car dès que j'en ai eu terminé avec mon canard rôti et mon riz, les vendeurs ont commencé à ranger leurs étalages. Entre huit heures et neuf heures, c'est une agitation fébrile, des bruits de piquets métalliques jetés sur le sol, des camionnettes ou des touk-touk qui manœuvrent, des ballots que l'on entasse sur le passage... Et à neuf heures, la rue a retrouvé son aspect habituel. Un coup de balai, et jamais on ne croirait qu'en début de soirée il y eu ici un « marché de nuit ». Fini l'époque où les marchés se terminaient à une heure très avancée de la nuit, fini l'ambiance nocturne qui nous donnait l'impression de nous promener dans une fête foraine... Tout se normalise. J'ai vu mourir l'animation des soirées et du paseo en Espagne, je verrai s'éteindre les charmantes soirées des villes thaïlandaises. Le monde est ainsi : « on évolue »...

 

Dimanche 9 février 2014.

Mukdahan - Savannakhet.

La ville est calme. Je traverse la rue. Un touk-touk s'arrête sans même que je lui fasse signe. Il m'amène à la gare routière, je lui donne quarante bahts. J'achète mon billet de bus pour Savannakhet ( 50 bahts ). Il me faut attendre une demi-heure, juste le temps de manger une soupe de nouilles, et me voilà parti pour le Laos. La vie est simple ! Je passe la frontière thaï à une vitesse express. Le bus traverse le Mékong sur le long pont de l'amitié, et nous voilà au Laos. Nous ne sommes que deux étrangers à faire le visa ( 30 $ ), et en cinq minutes, je suis à nouveau dans le bus. À la gare routière de Savannakhet, c'est l'arnaque habituelle des chauffeurs de touk-touk, alors je vais dans la rue, et là, au calme, je trouve un chauffeur raisonnable, à moitié prix. Je vais à l'hôtel Savanbanhao. Je prends une petite chambre au fond de la cour, derrière un grand bungalow. La chambre est un peu vieille, un peu sombre, un peu triste, et surtout il y a une nuée de moustiques qui sortent de tous les coins pour me souhaiter la bienvenue. Heureusement, j'ai ce qu'il faut pour les soigner !

Je vais manger au Xoxkay. Je rencontre Bernard, un catalan de Barcelone, et nous parlons de voyages pendant deux bonnes heures.

Je visite l'église catholique qui ressemble tout à fait à une quelconque petite église de village. Ensuite je pars repérer l'Ambassade du Vietnam, mais je ne pense pas qu'il y aura grand monde pour demander des visas demain, car il n'y a presque aucun touriste dans la ville. Le soir, je m'ennuie un peu. Il fait très chaud, je vais boire une bière au bord du Mékong, dans un de ces petits restaurants en planche surplombant de petits jardins. Je regarde avec envie les lumières de Mukdahan frémir de l'autre côté du fleuve. Là-bas la ville est animée, il y a tout un choix de bonnes choses à déguster, de la musique, des marchés animés... Ici, je n'ai le choix qu'entre des brochettes de cœurs ou de foie de poulet des soupes ou du riz. En plus, après huit heures, il n'y aura plus rien : le vide, ville morte !

 

Lundi 10 février 2014.

Savannakhet.

Il est sept heures et quart, le soleil n'est pas encore très haut dans le ciel. Je marche durant un bon kilomètre jusqu'à l'ambassade du Vietnam. Contrairement à d'autres endroits où ils se montrent parfois trop entreprenants, les touk-touk me laissent en paix. À l'ambassade du Vietnam, je m'attendais à un nombre considérable de touristes : je suis le seul ! Mon visa de quinze jours est fait en une demi-heure... Parfait ! Je vais à la gare routière à pied. Il est huit heures et il commence à faire chaud, très chaud. Mon car pour Dong Ha partira demain à neuf heures.

À midi, je vais manger un poulet barbecue dans un restaurant ouvert sur trois côtés. Cela permet d'avoir un peu d'air. Je vais au Lin's café où je rencontre un couple de Français retraités avec qui je parle de voyage... évidemment. En réalité, en voyageant seul, on est moins seul que quand on est accompagné, car on rencontre des gens différents tous les jours. Malgré la chaleur accablante, je fais un tour dans la ville pour retrouver de vieux bâtiments, souvent en piteux état, témoins d'une époque où, du temps la colonisation, Savannakhet était une ville où le commerce florissant permettait à quelques colons privilégiés de vivre dans des villas cossues, dans des parcs verdoyants. Je fais une rapide visite au musée des dinosaures où l'on peut voir des squelettes de ces bêtes monumentales qui hantaient la région, il y plus de soixante-dix millions d'années.

Le soir, je vais boire ma bière au bord du Mékong, et un vent très froid souffle. Les soirées se suivent et ne se ressemblent pas. Je vais manger une grande soupe au Xokxay. Comme les choses sont simples ! Pourtant, je ne suis pas motivé. Je vais par des chemins que j'ai déjà parcourus, à une époque où c'était mieux ; peut-être plus dur, mais plus excitant, car il y avait un côté aventure qui a disparu. Maintenant, voyager par ici est plus simple que si j'allais de Pontacq à Espelette ! Cette facilité rend le voyage insipide.

 

Mardi 11 février 2014.

Savannakhet -Dong Ha.

Le fond de l'air est frais ce matin à sept heures trente quand je pars à la gare routière en touk-touk. Je prends mon billet pour Dong Ha. Nous sommes six touristes, dont quatre Français. Le car démarre à neuf heures précises. La dernière fois que j'ai fait ce trajet, j'avais attendu toute la journée un camion, car il n'y avait pas de bus sur cette route toute défoncée, et le camion n'est arrivé que le lendemain vers huit heures. Mais c'était il y a plus de vingt ans, et les choses ont changé. Alors, quand je regrette « le temps d'avant », il faut se consoler en se disant que ce n'était pas toujours mieux !

Le décor est monotone : des tas d'ordures bordant la route, des poches en plastique qui ont volé jusque dans les rizières desséchées. Les cabanes sur pilotis font de plus en plus place à de riantes petites villas qui envahissent de plus en plus les campagnes. Les couleurs de ces maisonnettes sont surprenantes, avec leurs couleurs vives : violet, vert pomme, bleu turquoise, orange... Je remarque que toutes sont bâties suivant des plans pratiquement identiques. Elles ressemblent étrangement à notre maison de Surin, avec une petite terrasse couverte sur le devant. Je pense que c'est comme en Thaïlande, ceux qui construisent les maisons ne déplient jamais un plan sur la table : ils ont tout dans la tête. Ce qui est curieux, c'est que de nombreuses maisons sont à deux étages et qu'il n'y a jamais d'escalier extérieur. Il faut passer par le rez-de-chaussée pour avoir accès à l'étage. Cela laisse supposer qu'une maison n'est jamais prévue pour deux familles différentes, et qu'on ne loue pas un étage.

Le car arrive à la frontière laotienne. Il faut payer deux euros pour une taxe imaginaire officialisée par un panneau à l'extérieur. C'est ainsi aux frontières. D'habitude on paye un euro après dix-sept heures ou bien durant le week-end. À la frontière du Vietnam, l'employé fait du zèle et écrit tout un tas de choses sur l'ordinateur pour chaque passager. Je me demande bien quoi, et il scanne le passeport à plusieurs reprises. S'ils font comme ça le jour où deux Airbus 780 arrivent, les passagers peuvent à se préparer à dormir dans l'aéroport ! On passe au Vietnam. Comme au Laos, on roule à droite, mais ce n'est pas obligatoire. Alors, la circulation anarchique ne fait stresser que le passager occidental. Le chauffeur, lui, il joue du Klaxon, accélère et se fraye un passage parmi les motos, les piétons, les animaux. Il est à l'aise, il est chez lui. On passe à Kee Shan. Je ne reconnais plus le village où je m'étais arrêté il y a douze ans. D'imposants immeubles ont surgi de la terre rouge, la petite bourgade est devenue une grande ville ! La brume commence à nimber les cimes des montagnes verdoyantes. Les rizières sont vertes, le ciel gris... La bruine commence à tomber en traînées blanches sur les lointains. Plus nous nous approchons de Dong Ha, plus le ciel est noir. Le chauffeur sait bien que des passagers descendent à Don Ha, mais il ne s'arrête pas. Il prend la nationale N1 en direction de Hué. Heureusement que des Vietnamiens devant descendre crient et se manifestent. Il finit pas s'arrêter à la sortie de la ville, à deux kilomètres de mon hôtel devant lequel nous venons de passer. Quelle est la stratégie du chauffeur ? Nous déranger ? Favoriser un ami possédant une voiture et « disposé » à nous ramener vers le centre ? Qui peut savoir ? Me voilà donc dans la grisaille d'une triste fin d'après-midi au bord d'une route à quatre voies séparées par une murette, avec huit Vietnamiens qui ont tout l'air de paysans ou de trafiquants. Ils ont posé leurs six poulets bien ligotés sur le trottoir et ils attendent je ne sais quoi. Il ne pleut pas, et pourtant, je me sens de plus en plus mouillé. Ici, c'est l'air qui mouille ! Tout est détrempé, sale, boueux, il fait froid, la circulation est intense : des cars couverts de boue rouge doublent des camions noirs et sales en hurlant, Klaxon bloqué, des motos chargées de cartons ou d'énormes paniers se faufilent dans ce malstrom, et moi, je commence à voir mon moral décliner, car je n'ai aucune envie de rester longtemps ici. Je vais dans une villa voisine, car j'ai vu une fourgonnette dans la cour. Dès que je m'approche, un homme d'une quarantaine d'années, le visage patibulaire, les mains maculées de cambouis, me propose de me ramener à Dong Ha pour une somme d'argent que je ne comprends pas, car il agite un billet que je ne connais pas sous mon nez. Je ne sais pas le cours du dong. Alors, comme je n'ai pas de petits billets en monnaie américaine, je lui montre un billet de dix dollars et je lui en propose la moitié. Il crie, s'agite, on dirait qu'il va me taper dessus : il veut dix dollars. Je ne me laisse pas impressionner, je fais mine de partir à pied. Alors, il vient vers moi, toujours en criant des mots que je ne comprends pas, et il me donne 100.000 dongs, ce qui correspond à peu près à cinq dollars. Je charge mon sac à l'arrière de la fourgonnette et je monte à l'avant. Il démarre à contre-sens, et sur le trottoir, sur une cinquantaine de mètres jusqu'au groupe d'éleveurs de poulets qui attendent toujours. Des cris, des visages tendus, on croirait qu'ils se disputent... Ils expliquent tout simplement où ils veulent aller. Ils montent tous dans le fourgon, même les poulets qui sont les seuls à ne pas crier. Nous sommes dix et tout le monde hurle car en plus, la camionnette n'a pas de pot d'échappement. On croirait qu'ils vont se battre ! Ils vocifèrent, faut s'y faire, mais il me tarde de sortir de cet enfer. Quand ils descendent et que nous repartons, on n'entend plus que le bruit de ferraille du véhicule. Le chauffeur, un peu abruti selon moi, conduit à toute vitesse tout en téléphonant. J'ai peur pour les motocyclistes qu'il frôle, j'ai peur que le camion qui nous précède ne freine brusquement, et quand nous arrivons à Thuy Dien G.H, je me sens soulagé. Le patron de l'hôtel m'annonce le prix de neuf dollars et veut me changer de l'argent en criant. Les gens ne peuvent pas parler calmement. Ma chambre est petite, mais propre, avec une jolie salle de bains, un climatiseur et une télé qui ne vont pas me servir à grand-chose  !

Je sors dans la rue, juste pour me promener... De la boue collante, des trottoirs glissants, les caniveaux qui débordent de flaques luisantes dans lesquelles se reflètent les enseignes lumineuses prometteuses de petites boutiques vendant toutes la même chose ou de nombreux hôtels bordant la rue. La ville est récente, car Dong Ha a été rasée par les américains durant la guerre : elle se trouvait près de la DMZ (la zone "démilitarisée"). Nous sommes près du 17° parallèle. C'est ici que se trouvait la frontière entre les deux Vietnam ennemis : le Nord et le Sud. Je vais pour acheter un petit paquet de biscuits dans une petite épicerie. La marchande veut me vendre une grande boîte. Je lui fais signe ( car elle ne parle que vietnamien ) que c'est trop grand, alors elle m'en propose une autre, aussi grande, mais au chocolat... très bons et ainsi de suite, jusqu'au moment où elle comprend que je vais partir. Alors, elle me sort un petit paquet de biscuit comme je demandais au début. Elle a tenté de me vendre ses grandes boîtes ! C'est cela le commerce au Vietnam. On essaye de faire au mieux. Et rien à voir avec le côté apathique des Laotiens !

Je vais manger des nems dans un petit restaurant à côté de l'hôtel. Ils sont un peu secs, avec beaucoup de viande hachée, très croustillants, bien frits... La bière est délicieuse. Dehors une humidité glacée trempe tout et me fait frissonner. Je vais me coucher à neuf heures, un peu dépité ; j'aurais presque envie de faire demi-tour demain et de revenir vers des pays plus secs plus chauds et plus calmes !

 

Mercredi 12 février 2014.

Dong Ha - Hanoi.

J'ai bien dormi, mais je n'ai pas retrouvé le moral. Je vois par la fenêtre une grisaille qui laisse prévoir une journée hivernale. Quand je sors dans la rue, j'en ai la confirmation : la rue est toujours aussi mouillée, et les trottoirs aussi boueux. Les voitures sont sales, les cars couverts de boue, les gens ne sourient pas et ils sont vêtus comme en hiver. Je repère un hôtel trois étoiles. Peut-être qu'on pourra me donner des renseignements, car à ma Guest-House, à part faire payer et changer de l'argent à un taux peu intéressant, leur anglais est limité. J'entre donc dans le hall de l'hôtel, une pièce immense au carrelage miroitant une constellation de spots fixés au plafond. Le luxe à deux pas de la gadoue ! Au fond du hall, à la réception, une jolie fille avec son plus beau sourire : « Hello ! Can I help you ? » ( Bonjour, puis-je vous aider ? ) Me voilà sauvé ! Je voudrais un plan de la ville, elle ne comprend pas, le mot « map » ne faisant pas partie de son vocabulaire. Je demande où se trouve « Tam's cafe », elle ne comprend pas davantage. Quand je lui fais comprendre que je voudrais changer, elle ne voit pas de quoi je parle, mais dès que je lui montre un billet de cent dollars, alors là son regard s'éclaire, son beau sourire revient et finalement, elle réussit, avec un anglais très rudimentaire à m'indiquer la banque qui se trouve juste en face, de l'autre côté de l'avenue. Je sors de la banque avec 2.108.000 dongs. Je vais pouvoir faire la fête ! Je prends un taxi pour me rendre à la gare : 30.000 dongs, j'achète le billet de train pour Hanoi, en couchette molle bien que ce ne soit guère mieux que les couchettes dures, et je paye 636.000 dongs ! Je vais boire un café : 10.000 dongs... Tout bien réfléchi, je pense qu'avec ce que m'a donné la banque, je ne vais pas avoir les moyens de « mener grande vie »... Je veux me rendre au « Tam's cafe ». Je monte dans un taxi dont le chauffeur se dispute avec le gars qui lui a trouvé le client ( moi ). Il lui passe un savon magistral. Heureusement, je n'en suis pas la cause. C'est bizarre comme les gens sont agressifs, dans leur façon de parler, dans leurs rapports avec les autres... Où sont la placidité laotienne et le sourire thaïlandais ? Il me tarde de partir d'ici. On a du mal à trouver le « Tam's cafe » car il a changé d'adresse. Chez Tam, je mange des nems délicieux, pas du tout les mêmes qu'hier, mais j'ai un peu de mal à les digérer. J'y reste durant plus de quatre heures à attendre l'heure de mon train. Quand je reviens à la gare, il n'y a presque personne, juste quelques voyageurs accroupis devant l'entrée ou assis sur leur sac. Aucun client dans les petits cafés autour de la cour. Je reviens au café où j'avais laissé mon sac. Il est bien gardé : la serveuse a installé un lit de camp juste devant, et elle se repose, emmitouflée sous une couverture.

Le train n'a que vingt minutes de retard, nous partons à 16 h 10. Le quai de la gare est sinistre : d'un côté une rame de wagons de marchandises à moitié rongés par la rouille, de l'autre le bâtiment bleu de la gare. Peu de gens sur le quai, et tous sont vêtus de manteaux sombres et ont des mines de malheureux. C'est si triste que je me croirais presque en France !

J'ai la place du bas dans une cabine de quatre couchettes. En réalité nous sommes cinq, car un couple d'une cinquantaine d'années va se contorsionner toute la nuit pour occuper ensemble une couchette que je trouve presque trop étroite pour moi seul. Les Asiatiques ont la faculté de se ratatiner. Je reste dans le couloir, sur une petite chaise en plastique à regarder le paysage. Nous traversons ce qui fut la Zone démilitarisée du 17° parallèle durant la guerre du Vietnam. Je me souviens que, lors de mon précédent passage, il y a vingt ans, j'avais remarqué que l'herbe ne parvenait pas à y pousser, tant la terre était imbibée de Dioxine. La zone ressemblait à un désert, écrasé par le soleil de juillet. Aujourd'hui, non seulement l'herbe a repoussé, mais on y cultive du riz, des légumes et des arbres fruitiers... Je n'aimerais pas manger de ces produits tous les jours ! Il faut dire que le taux de malformations de nouveau-nés bat tous les records dans la région. Comme si les paysans ne voulaient pas avoir tout perdu dans la bataille, ils ont utilisé les plus grands trous de bombes comme mares à buffles ou comme étangs au milieu des rizières. Je quitte le couloir et vais me coucher à vingt heures. Je lis quelques instants, puis je dors comme un loir jusqu'à trois heures du matin.

 

Jeudi 13 février 2014.

Hanoi - Bac Ha.

Arrivé à la gare de Hanoi à cinq heures et assailli par une nuée de chauffeurs de taxi, ce n'est pas l'idéal. J'ai beau avoir bien dormi... Je viens de passer douze heures dans le train. Je me réfugie dans la salle d'attente où les chauffeurs de taxi ne me laissent pas davantage en paix. Je mange quelques biscuits restant au fond de mon sac. J'aimerais boire un café bien chaud, mais je ne me sens pas le courage de traîner mon sac jusqu'à la cafétéria. Il est 5 h 50 quand je me préoccupe de savoir à quelle heure part le train pour Lao Cai. Il part à 6 h 10. Heureusement, la vente des billets se fait dans la salle d'attente ; j'ai juste le temps d'aller jusqu'au quai N°5, de m'installer, et le train démarre. J'ai pris une place « assis dur », alors les banquettes sont en bois. Aucune importance, car je me promène sans arrêt. Si j'ai pris la place « assis dur », ce n'est pas seulement par économie, car la différence n'est pas énorme, mais c'est parce que je veux pouvoir ouvrir les fenêtres pour prendre des photos. Toutes les fenêtres sont équipées d'une vitre coulissante, d'un store métallique et d'un grillage que l'on peut également relever. Pourquoi un grillage ? Tout simplement parce que les gamins s'amusent à lancer des pierres sur le train, et ils marquent des points quand le caillou pénètre dans la voiture. On n'en finit pas de sortir de Hanoi. Même à cette heure matinale, les rues sont animées. Je suppose qu'à quatre heures de l'après-midi, la circulation doit être affolante ! Le paysage est un peu triste à cause de la grisaille, mais je ne m'ennuie pas : rizières verdoyantes au milieu desquelles des tombes chinoises semblent posées par erreur. Les cimetières chinois ressemblent à des villages, et les tombes sont disséminées dans les endroits les plus invraisemblables. Le train est plus cher que le car, il est d'une lenteur désespérante, mais j'aime mieux, car je peux me promener, changer de place, photographier, filmer... Nous traversons une plaine verte, liquide, un miroir de rizières au milieu duquel de gros villages ont poussé avec leurs maisons hautes comme des tours.

Le contrôleur ne parle que le vietnamien, et pourtant, il me conseille de descendre du train à Phu Lu et de prendre un bus jusqu'à Lao Cai. Cela devrait me faire gagner environ trois heures. Le train arrive à la petite gare de Phu Lu, et je suis aussitôt encerclé par les chauffeurs de motos ou de taxis, et dès que je dis que je vais à Bac Ha, le chauffeur du car arrive, s'empare de mon sac, le fourre dans le coffre d'un vieux minibus qui démarre aussitôt. La route est toute défoncée avec des ornières énormes. On saute sur le siège comme des pantins de chiffon. Sur la route, les motos nous doublent en faisant du slalom entre les trous, essayant de ne rouler que sur ce qui reste de goudron. On charge n'importe quoi sur ces motos : j'en ai vu une avec un énorme cochon prisonnier dans une nasse de rotin, une autre avec une moto attachée en travers du porte-bagages, certaines sont chargées d'une pile de cartons dépassant en hauteur la tête du pilote... Les Vietnamiens ont évolué, ils sont passés de la bicyclette à la moto, mais le chargement est toujours resté aussi imposant. Le car commence à monter sur une route en meilleur état, et les sommets de montagnes verdoyantes, couvertes de forêts ou dévastées par les essartages successifs se fondent dans une brume noire. Nous suivons une route sinueuse ou les lacets se perdent dans le brouillard. Nous n'y voyons pas à plus de vingt mètres, mais le chauffeur doit connaître parfaitement la route, car il n'a pas ralenti. Nous fonçons dans la purée grise, découvrant au dernier moment la voiture ou la moto arrivant en face et pas toujours à sa droite, en plus ! Le moment de payer arrive, et le caissier me demande de payer 200.000 dongs, soit dix dollars. Bien évidemment, c'est trois fois le prix, alors je refuse. Il insiste, je lui propose cinquante mille. La négociation n'est pas facile. Finalement, j'accepte pour 100.000. Il est content, et moi aussi, car je trouve que ne payer que le double quand on paye 5 $, c'est convenable. Mais à force, cette arnaque institutionnalisée est fatigante. Le billet de train est plus cher pour les étrangers, certains hôtels aussi, et c'est le gouvernement qui instaure cette loi... Alors pourquoi pas le particulier ?

Je vais à l'hôtel Hoang Vu, et pour huit dollars j'ai une chambre très correcte. Le soir, je ne sors pas beaucoup, car il fait un froid humide et je grelotte.    

 

Vendredi 14 février 2014.

Bac Ha.

Le temps est gris, on devine les montagnes cernant Bac Ha, mais les sommets ne se découvrent que durant de brefs instants. Il ne faut pas imaginer de hautes montagnes comme les Pyrénées, mais plutôt de hautes collines ou plus précisément ce qu'on peut appeler « moyenne montagne ». La ville de Bac Ha compte un peu plus de sept mille habitants. Elle est dominée par les ruines d’un fortin où, durant la colonisation, des militaires français devaient s’ennuyer sérieusement entre deux attaques de « pirates ». Aujourd’hui, elle se tourne vers le tourisme avec de nombreux hôtels qui travaillent surtout durant le week-end grâce aux marchés des villages alentour amenant un flot d’Occidentaux ou de voyageurs asiatiques de plus en plus important d'année en année. Aujourd'hui, je suis pratiquement le seul étranger dans le village. Je n'ai rien à faire, car il fait trop froid pour aller dans les villages voisins en moto. Je me promène sur la place du marché presque déserte et je vais visiter le temple chinois. Dans chaque petite pagode aux toits relevés aux angles, on trouve tout un fouillis d'objets et d'offrandes placé sur des petites tables gigognes ou autour d'une divinité à la longue barbe et aux moustaches de phoque. Cela ressemblerait presque à la boutique d’un brocanteur ! Les fidèles déposent des billets devant les statues, des bâtonnets d'encens et parfois des fruits. Tout est rouge et doré, avec parfois des idéogrammes étincelants dans la pénombre. J'aime la sérénité de ces lieux, loin des hurlements de sirène des camions et des pétarades des motos.

Ensuite, je me rends au marché où j'achète un anorak et une calotte chinoise ; j'ai moins froid, je suis un peu mieux !

 

Samedi 15 février 2014.

Bac Ha.

Toujours ce petit froid qui glace les os et donne l'onglée. Je me lève à sept heures et j'apprends que le bus me menant au marché de Can Cau n'arrivera ici qu'après neuf heures. Hier soir, j'ai rencontré un couple d'Agenais. Je vais déjeuner à l'hôtel Congfu avec eux, et pour quinze dollars chacun, j'affrète un véhicule privé, un 4X4 flambant neuf. Nous arrivons au marché à neuf heures. Le temps est un peu brumeux, mais il ne fait pas trop froid. À flanc de montagnes, toute une population colorée où le rouge domine évolue parmi des baraquements aux toits de chaume ou de tôle. Les gens vont et viennent, les femmes portent soit un bébé, soit une hotte dans le dos. Elles sont coiffées d'un grand foulard roulé en turban, parfois d'un haut diadème où scintillent de petits pendentifs d'argent. Tous leurs vêtements sont tissés à la main de fils très colorés. Sur un pantalon souvent noir, elles portent une robe aux motifs en zigzagues de différentes couleurs, et parfois des guêtres multicolores couvrent leurs chevilles. Ce qui me surprend, c'est qu'elles portent des chaussures blanches au talon un peu haut. Ce genre de chaussure est tout à fait inadapté au terrain ! Les hommes sont vêtus à l'occidentale. Pour eux, le marché est une fête, ils causent entre eux, se regroupent autour d'une soupe de nouilles sous des hangars couverts de toits de tôle, ou autour d'un feu improvisé à même le sol. Pendant ce temps, les femmes achètent des outils pour travailler dans les champs, et des produits de première nécessité qu'elles placent dans leur hotte d'osier. Elles rient, plaisantent entre elles, mais ne prêtent aucune attention aux touristes qui les harcèlent parfois avec leurs appareils photo. On peut voir de pauvres petits chiens tenus en laisse et vendus pour finir dans la marmite, comme ce petit cochon noir qu'on force à entrer dans un sac de jute, et qui hurle à fendre le cœur. Dans le secteur du marché au bétail, des buffles attachés à une pierre ruminent en regardant d'un air hagard les hommes silencieux qui déambulent en les observant. Parfois, c'est tout un groupe de personnes qui s'accroupissent en demi-cercle autour d'un animal pour discuter entre eux des défauts ou des qualités supposées de la bête destinée à travailler dans les rizières étagées que l'on devine, là-bas, de l'autre côté du brouillard.

À onze heures et demie, nous revenons à Bac Ha où je mange une grande assiette de nouilles avec des gros morceaux de porc. Je reviens toujours au même restaurant, et l'on me soigne comme si j'étais de la famille. L'après-midi est brumeuse, le soleil ne veut pas paraître, et le froid humide ne quitte pas la région. Maintenant que j'ai un gros anorak, je suis content, je me moque bien du froid... Pourvu qu'il ne pleuve pas !

 

Dimanche 16 février 2014.

Bac Ha.

Aujourd'hui, jour de marché à Bac Ha. Je me lève à six heures. Il fait un froid de glacière dans ma chambre. Dans la rue, le temps semble s'être un peu radouci. La place du marché est presque déserte. Elle est couverte de tentes bleues et les premiers commerçants installent leurs étalages. Quelques chiens rôdent : pour eux, c'est jour de fête aujourd'hui. Les premières femmes en costume traditionnel arrivent, leur hotte d'osier sur le dos. Certaines portent un bébé tellement emmitouflé qu'on ne voit que ses yeux. Il est dans une sorte de poche, derrière les épaules de sa mère. On l'a affublé d'un bonnet de laine aux couleurs vives. Depuis que je suis ici, je n'ai jamais entendu un enfant pleurer. Peu à peu le marché se peuple de gens des villages. Les femmes arborent avec fierté leurs tenues superbes, les hommes sont vêtus à l'occidentale. J'aimerais bien connaître la raison pour laquelle ils ont abandonné leurs vêtements traditionnels. Neuf heures : la foule est colorée, les costumes des femmes rutilants, des rires et des éclats de voix fusent de-ci de-là, les marchandages vont bon train. Vers dix heures, c'est la foule des touristes qui vient se mêler à celle des autochtones. Bien que je fasse partie de cette catégorie de voyeurs à la recherche d'une bonne photo, je ne me sens pas à l'aise quand je vois des Occidentaux braquer leurs objectifs vers ces gens qui finissent par ne plus y prêter attention. Quand je suis seul, ou presque, je fais un tour de marché pour observer les lieux, pour revenir par la suite faire des prises de vues. Je m'arrange pour que les gens m'aient déjà vu et repéré. C'est toujours mieux pour le contact que l'on peut avoir avec eux. Ici, cela n'est pas possible, nous sommes presque dans un zoo humain. Certaines femmes sont photographiées plusieurs fois par minute par des gens sans complexes qui approchent parfois leur appareil photo à moins de cinquante centimètres de leurs visages. Les pires pour cette forme de sans-gêne sont les Coréen et les Chinois qui y rajoutent une pointe de mépris !

Dans l'ensemble, je trouve le marché moins intéressant qu'hier, peut-être parce que je commence à m'habituer à la beauté de ces tenues magnifiques, peut-être aussi parce que le cadre est un peu moins intime. Hier, on était au milieu des montagnes, aujourd'hui on est dans une ville. Le marché est plus important, plus peuplé, mais c'est le problème de la qualité ou de la quantité.

Je monte au marché aux bestiaux qui domine le secteur. On y vend principalement des buffles. Quand on parle d'un « regard bovin », c'est qu'on n'a jamais regardé un buffle dans les yeux ! Ces pauvres bêtes m'observent avec des yeux noirs, un regard profond qui trahit leur inquiétude. Elles sentent qu'il va se passer quelque chose, mais elles ne comprennent pas qu'elles sont là pour changer de propriétaire, alors quand je m'approche, elles sentent que je suis différent des gens qu'elles côtoient habituellement et cela les fait stresser encore plus. Autant le marché est animé et bruyant, autant ici c'est le calme et le silence. Marchands et acheteurs communiquent à mi-voix, des hommes tordent le mufle de ces pauvres bêtes pour observer la dentition. Ce sont toujours les hommes les acheteurs, mais parmi les vendeurs je remarque parfois des femmes.

Je vais manger une délicieuse soupe de nouilles au restaurant du marché, assis à une longue table de bois, parmi les villageois qui ne prêtent pas la moindre attention à moi : ils ont la tête penchée sur leur bol, à aspirer les nouilles qu'ils saisissent avec leurs baguettes. Ils ne se donnent même pas la peine d’ôter leur casque de motocycliste !

L'après-midi, je vais à pied jusqu'au village de Thaï Giang Pho. Le soleil m'accompagne, et aussitôt j'ai trop chaud. On n'est jamais content ! Voilà huit jours que je n'ai pas vu le soleil ne serait-ce qu'une minute, et quand il sort, il me dérange ! La petite route cimentée qui mène au village est surtout fréquentée par des motos. Je traverse une petite forêt de pins, puis des rizières dans un immense cirque de montagnes. Quelques paysans labourent avec une charrue de bois au soc de métal tirée par un buffle flegmatique. Certains lopins de terre sont à peine plus grands qu'un jardinet. Au village, quelques pauvres chaumières s'accrochent à la pente, et sont reliées par un sentier poussiéreux. Sur une petite place devant la petite école, deux garçonnets jouent avec de grosses toupies de bois autour desquelles ils enroulent une ficelle, et qu'ils lancent avec force. Le deuxième joueur doit envoyer sa toupie contre celle de son camarade ; il doit la chasser, et elle doit tourner à sa place. L'adresse de petits gamins de cinq ou six ans est surprenante !

 

Lundi 17 février 2014.

Bac Ha - Sapa.

Lever à sept heures pour ne pas manquer le car qui doit me prendre à huit heures. Ici, il faut se méfier, car si les transports sont plutôt souvent en retard, il leur arrive parfois d'être en avance ! Le minibus est pratiquement neuf, le chauffeur conduit prudemment, pas trop vite, sans à-coups... ça va ! Il y a peu de passagers, je voyage avec une Allemande d'une soixantaine d'années qui fait un étonnant périple à travers le Vietnam et le Laos, et toute seule ! Elle s'est mieux débrouillée que moi, car elle paye son billet, dans le bus, 110.000 dongs, alors que moi, je paye 200.000 dongs en passant par l'hôtel qui a un peu forcé sur la commission. ( Tout est relatif tout de même, car la différence de 90.000 dongs cela ne représente que 3,21 € ). La route est en bon état jusqu'à Sapa : une route de montagne qui s'élève au-dessus de rizières étagées, dans des bois de pins mêlés à des bananiers. Soudain, un brouillard épais tombant des sommets dévale la pente où nous nous trouvons. La visibilité est tellement réduite qu'on devine à peine le camion qui nous précède. Hé bien le chauffeur bloque son Klaxon et fonce sans aucune visibilité pour doubler. Par chance, il n'arrivait en face que deux motos qui sont obligées de s'arrêter sur le bas-côté pour nous céder la place. Quand on est dans le bus, il vaut mieux ne pas réfléchir et, comme le chauffeur, faire confiance en son destin. Il ne faut pas imaginer que dans le brouillard opaque qui tend un rideau blanc à vingt mètres devant nous, un autre car peut avoir eu l'idée lui aussi de doubler un camion ! Je suis parfois inquiet, mais je n'ai jamais peur, car cela rendrait le voyage trop pénible, peut-être même impossible. Dans nos pays occidentaux, nous sommes de plus en plus esclaves de règles de sécurité qui nous gâchent parfois la vie et qui altèrent notre vigilance, au volant ou ailleurs, provoquant, paradoxalement, des accidents. Ici, chaque conducteur de véhicule conduit en s'attendant à ce que les autres usagers lui coupent la route ou arrivent en face. La preuve la plus évidente est que prendre une avenue ou une autoroute à contre-sens ne provoque pas forcément d'accident. Dans une ville, pour traverser, il suffit de s'engager sur la chaussée et d'avancer d'un pas régulier jusqu'au trottoir d'en face, sans regarder les véhicules arrivant vers soi. C'est très stressant au début, puis on s'y habitue.

Nous découvrons Sapa, une ville aux bâtiments hétéroclites, un fouillis d'immeubles de toutes les couleurs et de différentes hauteurs, dans une vallée dont la brume m'empêche d'évaluer la profondeur. Nous demandons au chauffeur de nous laisser près de l'église, ou du marché, il est tout à fait d'accord, mais arrivé à Sapa, il nous fait descendre non loin du stade en prétendant que nous sommes arrivés. Je descends, l'Allemande aussi, et quand nous regardons le plan dans notre guide, nous nous apercevons que nous sommes à plus d'un kilomètre de l'église. Je m'apercevrai, en cours d'après-midi que le bus allait jusqu'à la gare routière qui jouxte l'église. Je n'arriverai jamais à comprendre pourquoi les chauffeurs de bus sont toujours infects avec les voyageurs : problèmes sur le prix, problèmes pour nous laisser où nous désirons aller, manque de courtoisie... Ils rendent le voyage parfois difficile et souvent désagréable. Tous les voyageurs ont des problèmes avec les transporteurs routiers.

Je mets mon sac sur mon dos, et je me dirige vers le centre quand je remarque un hôtel qui me semble très correct : « Bao Ngoc Hotel ». Le prix de dix dollars me convient, la chambre est agréable, confortable, avec la télé française « TV 5 Monde ». Je me sens capable de rester deux ou trois jours ici.

Je vais manger une bonne portion de cochon de lait grillé à la broche, avec des frites et une bière. Je paye dix dollars, c'est un excès, mais c'est bon ! Je vais vers l'église. Je rencontre un jeune couple de Français avec qui je vais au marché acheter deux délicieuses mangues. Au moment où je me décide à revenir vers l'hôtel, une grosse averse m'oblige à me réfugier sous le porche de l'église. Je m'assieds sur les marches avec des femmes Mhong et un gamin déluré de six ou sept ans qui s'amuse à répéter tout ce que je lui dis ! Il est un peu sale, les mains noires et le visage barbouillé. Un couple de touristes s'abritant comme moi me regardent d'un air dédaigneux, presque dégoûtés. Je déteste ces gens qui viennent ici, payent une fortune pour se joindre à un groupe qui ira dans les villages photographier les « indigènes », et qui rentreront chez eux en se gaussant d'avoir « fait les tribus ». « Oh, mon cher, il y a une telle misère, ils sont sales, ils vivent comme des sauvages, ils croient aux fantômes...» Et ces bons touristes, se prenant pour des explorateurs, braqueront l'objectif de leur appareil photo à trente centimètres du visage des gens pour faire le bon portrait de la pauvre vieille ou du misérable vieillard. Et pour se donner bonne conscience, ils distribueront quelques bonbons ou quelques stylos ! On m'a même raconté que certaines personnes, lors d'une randonnée dans les villages de montagne, se sont plaints du manque de confort des lits, et du fait qu'il n'y avait pas d'eau chaude dans une salle de bains dont la propreté leur paraissait douteuse. Est-on certain que l'époque de la colonisation est bien révolue ?

 

Mardi 18 février 2014.

Sapa.

Je passe la matinée dans ma chambre, je lis, j'écris, je regarde la télé... Je ne fais rien de plus que si j'étais « chez nous » à Surin, en Thaïlande ou même à Lube, en France. Il fait très froid, même dans ma chambre, et j'ai les mains glacées. Je suis obligé de les mettre sous l'eau chaude de temps en temps. Dehors, et c'est la raison pour laquelle je ne sors pas, l'hiver accroche aux montagnes qu'on ne voit même pas, un brouillard glacial et humide qui n'incite guère à sortir. Pourtant, à deux heures, je vais jusqu'au marché. Sur la place de l'église, deux ou trois silhouettes noires se perdent dans des brumes grises poussées par un vent à décorner les buffles. Je descends quelques marches et je m'enfonce dans le marché sombre et humide. Des vapeurs chaudes montent d'une marmite posée sur un petit poêle à charbon ; c'est juste ce qu'il me fallait : une bonne soupe chaude. Et voilà que pour un euro j'ai un plaisir immense, une joie intérieure qu'aucun restaurant n'aurait pu me procurer. Manger une soupe brûlante dans ce marché sombre et humide, c'est comme trouver une piscine au milieu du désert... ça fait partie des plaisirs qu'on a du mal à expliquer. Les touristes se font rares, seules les silhouettes des petites femmes Mhong vendant des pacotilles ou des sacs tissés à la main sillonnent les ruelles pentues et désertes de Sapa. Elles m'abordent timidement, souriantes, sachant déjà que je ne vais rien acheter. Je n'ai pas l'allure de quelqu'un qui s'intéresse à des sacs à main tissés ou à des boucles d'oreilles en argent. La plupart parlent suffisamment français pour vendre leur petit artisanat, mais pas assez pour tenir une conversation. Dommage, car autant elles que moi, nous aurions le temps de nous raconter des histoires intéressantes, d'autant plus qu'elles me semblent très curieuses.

Je reviens tristement vers l'hôtel, car il n'y a strictement rien à faire sauf à se réfugier dans la chambre. Il est à peine quatre heures et on pourrait croire que la nuit va tomber. À Surin il fait trop chaud et je serais obligé de rester dedans de la même façon. Cela me console !

 

Mercredi 19 février 2014.

Sapa.

Je ne suis pas surpris, ce matin de découvrir qu'il a neigé durant la nuit. Les montagnes sont légèrement blanchies jusqu'au niveau de la ville. Il faut dire qu'ici, je suis au pied du plus haut sommet du Vietnam qui est le Fan Si Pan Peak, culminant à 3143 m. Demain, je veux partir à Diên Biên Phu, et à quelques kilomètres d'ici, je dois passer le col de Tramp Ton ( 1900 m ). Vu comment ils conduisent quand « la route est noire », je pense que ça va être du grand spectacle sur la neige ! Avoir un accident de car au Vietnam à cause de la neige, voilà une mésaventure qui peut paraître surprenante ! J'ai froid, je n'ai pas envie de sortir, car il pleut, et je ne sais trop où aller. Les touristes ont fui, la bourgade de Sapa semble vivre au ralenti. Dans ma chambre d'hôtel, je ne suis pas trop mal, mais comme il fait quinze degrés, pour avoir chaud, je suis obligé de m'envelopper dans une couverture ; moi qui ne suis pas frileux... j'ai les pieds comme des glaçons !

Les nouvelles de Thaïlande, vues d'ici, ne sont pas rassurantes. La police veut faire évacuer la rue à Bangkok, ( il serait peut-être temps de réagir ) et le plus inquiétant c'est que les manifestants de Nakhon Sawan, qui n'ont toujours pas été payés pour le riz qu'ils ont récolté, se joignent aux manifestants. On parle de quatre morts au moins ( certainement davantage ) et on évoque une inculpation de Yingluk Shinawatra, la première ministre pour négligence. Il était temps qu'on se rende compte qu'elle est tout à fait inefficace, et que ce soit pour la gestion des indemnisations après les inondations de 2011, pour la maîtrise du maintien de l'ordre dans la capitale ou pour la gestion de la crise agricole qui paupérise encore une fois actuellement, les paysans du centre du pays, elle fait preuve d'un laxisme stupéfiant. Elle est arrivée au pouvoir sans aucune expérience, on l'accuse d'être la marionnette de son frère Taxin Shinawatra ancien premier ministre, figure emblématique de la corruption, renversé en 2006 par des militaires tout aussi corrompus... Avec Suthep, ancien vice-premier ministre du précédent gouvernement arrivé au pouvoir sur un coup d'état, comme personnage le plus actif d'une opposition délabrée, on peut craindre que de ce panier de crabes ne sorte une junte militaire alliée aux grandes fortunes du pays. Suthep, essaye de tromper tout le monde en prétendant être le chef du « parti démocrate ». Il est ultraroyaliste, xénophobe, protectionniste, ultranationaliste arborant à outrance le drapeau national, et il attend son heure pour tirer son épingle du jeu. Quand on me dit qu'il n'y a pas d'extrême droite en Thaïlande, je rigole doucement .Suthep, on peut le classer parmi ces opposants politiques européens qui eux aussi se défendent d'être d'extrême droite. La Thaïlande a donc du souci à se faire. Elle devrait rivaliser avec le Japon sur le plan économique, elle plonge vers la récession et pourrait peut-être un jour se retrouver au même niveau que le Myanmar.

 

Jeudi 20 février 2014.

Sapa - Diên Biên Phu.

Je suis levé avant le jour, et malgré que je sois très bien dans mon hôtel où l'on me gâte comme un ami, il me tarde de partir vers de nouveaux horizons. Le climat frais et brumeux de Sapa ne me dynamise pas beaucoup, et je n'ai aucune motivation pour aller voir des villages de tribus, comme si j'allais dans une réserve d'Indiens ou, pire, dans un zoo. J'ai vu ce que donne le tourisme et les dégâts qu'il occasionne au marché de Bac Ha, et je peux me passer de ce spectacle affligeant. Le car doit me prendre à l'hôtel d'en face à sept heures et demie, et il arrive avec un quart d'heure d'avance. Le temps est plus clément que ces derniers jours, le ciel est bleu et blanc et les sommets des montagnes bien visibles, avec une température plus douce. Heureusement, le car passe le col de Tram Ton avec un beau ciel pur au-dessus de nos têtes et un fond de vallée masqué par un coussin de coton blanc. La descente du col est tellement spectaculaire qu'on se croirait au col Aubisque-Soulor. Sur le versant opposé, nous voyons la route plonger dans une mer de nuages opaque, d'une blancheur éclatante. Je suis assis à côté de David, un Français de vingt-sept ans, et nous faisons causette tout le long du chemin. Les huit heures de trajet paraîtront moins longues. Avec trois amis, il revient de Nouvelle-Zélande où il a travaillé en tant que plombier, que cuisinier... On trouve encore quelques jeunes qui ont envie de s'enrichir d'expériences nouvelles et pas seulement de monnaie sonnante et trébuchante ! Ils sont un peu inquiets, car leur visa se termine aujourd'hui, et ils pensaient que Diên Biên Phu se trouvait au Laos. Comme quoi de méconnaître l'histoire du XX° siècle peut parfois jouer des tours... Pour sortir du Vietnam, il leur faudra payer une « amende » à la frontière.

Nous sommes un peu ballottés dans le car, parce que durant de longues portions, la route est empierrée, en réfection, ou alors on construit une grande route à côté en taillant directement dans la montagne, lui occasionnant de monstrueuses blessures ocre. Au départ, j'avais fait remarquer au chauffeur que ses pneus étaient tous lisses, alors ce qui devait arriver arriva : nous voilà victimes d'une crevaison. Le pneu n'est pas totalement dégonflé, alors le chauffeur nous laisse devant un café, et il part faire réparer. Il revient une demi-heure plus tard. Nous sommes à une cinquantaine de kilomètres de Diên Biên Phu où nous arrivons juste à la tombée de la nuit. Pour aller à l'hôtel, ce n’est pas difficile, il nous suffit de traverser et de nous installer, pour sept dollars, dans une petite chambre à deux lits que je partage avec David. L'hôtel « Hung Ha » est situé dans la rue où se trouvent de nombreux petits restaurants locaux : pas besoin d'aller loin, nous mangeons des nems et du porc frit juste à côté.

 

Vendredi 21 février 2014.

Diên Biên Phu.

Le réveil sonne à cinq heures. David ne l'entend pas. Il a un sommeil de plomb, heureusement pour lui, je parierais qu'il ne m'a même pas entendu ronfler. Je vais avec eux à la gare routière, juste pour voir le car et savoir dans quelles conditions je vais voyager dimanche, puisque je prendrai le même car. Le véhicule, bien que circulant de jour, est équipé de couchettes superposées : une rangée sur chaque côté et une rangée au milieu. Il ne reste plus que deux très étroits couloirs.

Je profite du beau temps pour découvrir la ville. Mon hôtel fait partie des derniers bâtiments de la rue, au bord de l'aéroport, et je distingue... des vaches et des buffles paissant paisiblement au bord de la piste. J'espère qu'on les fait évacuer avant l'arrivée d'un avion sans quoi les passagers peuvent espérer avoir du steak à leur menu ! Je monte sur la butte correspondant à la position « Dominique » où se trouve le colossal monument de bronze représentant des soldats et un enfant dans des attitudes martiales... C'est grand, c'est au bout d'un escalier de quatre cents marches que l'on gravit en découvrant le site de Diên Biên Phu et la nouvelle ville aux bâtiments hétéroclites, et cela demande, comme tout pèlerinage, un effort pour atteindre le sommet. Pourtant, quand j'arrive sur la plate-forme tout en haut, un peu essoufflé, légèrement en sueur, je vois une procession de gens habillés de noir pour assister à une cérémonie. Ils suivent un homme portant une énorme couronne mortuaire semblable à un bouclier rouge et jaune. Ils se tiennent devant le monument sur la dernière terrasse, se recueillent, déposent la gerbe et repartent en minibus. La route arrive juste derrière la haie de plantes vertes. Il s'agit d'un hommage à un ancien combattant vietnamien qui vient de mourir.

Je redescends et pars visiter la colline N°1 que les soldats français appelaient la position Éliane. Un musée minable et tout à fait inintéressant, dès l'entrée sur le site, donne un avant-goût de ce que vais voir. Je gravis le promontoire parmi les fausses tranchées reconstituées et bétonnées, sur le bord desquelles on a déposé de faux sacs de sable en ciment. Je pénètre dans des tunnels dont je doute fort de l'authenticité. Il ne reste rien de la bataille de Diên Biên Phu pour la bonne raison que le pays étant entré en guerre juste après avec la « seconde guerre du Vietnam », tout objet en métal ou toute arme présentait un grand intérêt et était recyclé ou remis en état. Il ne reste donc qu'un blindé avec son canon de soixante-quinze et sa mitrailleuse, criblé d'impacts en tout genre. Plus loin, derrière un grillage, en vrac comme dans une casse minable, divers véhicules presque totalement démontés s'entassent pêle-mêle, côtoyant les restes jetés en tas d'un avion Douglas. Des Vietnamiens viennent en groupe, grimpent partout, sur le char d'assaut, sur les bunkers, se photographient, l'index et le majeur en forme de V, tout juste s'ils n'ont pas acheté le drapeau vietnamien pour la circonstance !

Je vais dans la rue, je demande où se trouve le musée, personne ne comprend. Les Vietnamiens ne pensent pas que l'étranger que je suis puisse perdre son temps à aller voir le musée. Je finis par trouver un gros chantier au milieu duquel se dresse une coupole semblable à celle d'un stade de basket. Ce sera le futur musée qui se trouve encore dans l'ancien bâtiment. Je paye 15.000 dongs ( 0,60 € ) comme pour chaque lieu à visiter, et je me retrouve dans une vaste salle unique où de vieilles photos défraîchies et souvent floues racontent la victoire politique de « l'Oncle Ho ». Ce n'est pas un musée, c'est un lieu de propagande où des groupes de visiteurs vietnamiens écoutent un guide leur raconter l'histoire à sa façon. Quelques gamelles et quelques casques troués, avant ou après la bataille, côtoient de menus objets sans importance ou des armes tellement abîmées qu'elles ne présentent plus aucun intérêt. On se croirait au vide-grenier de Grenade sur Adour. Aucune photo des soldats français, sauf l'énorme troupeau de prisonniers entamant la longue marche vers la mort où plus de 7.000 des 11.000 soldats disparaîtront. Bien sûr, il y a la fameuse bicyclette, mais elle est tellement cachée par la charge qu'on a placée dessus, que je doute fort de son authenticité. Il faut bien se rendre compte qu'une bicyclette de 1954 arrivant intacte jusqu'au jour présent dans un pays qui a manqué de tout pendant des années, ce serait un miracle ! Il en est de même du moindre ustensile de métal, des munitions, des armes ou des mines qui furent recyclées pour le conflit suivant. De plus, chez nous, nous avons une culture qui nous incite à conserver les objets de notre passé. Ici, on recycle depuis des siècles pour ne pas gaspiller.

Revenant vers l'hôtel je m'arrête au fameux pont défendu par le bunker Piroth. Il s'agit d'un pont métallique qui, contrairement à celui de la rivière Kwaï en Thaïlande, n'a plus rien d'authentique. Le Commandant d'artillerie Piroth, soutenant que jamais le Viêt-minh ne pourra placer et ravitailler des pièces d'artillerie lourde sur les sommets entourant la cuvette de Diên Biên Phu se suicida en dégoupillant une grenade dès les premiers jours du pilonnage intensif venant des crêtes pourtant lointaines. Ce fut la consternation générale et le carnage que l'on peut imaginer quand on sait que des milliers d'obus de gros calibre se mirent à pleuvoir sur une zone où pas un seul bunker en béton n'existait. La piste de l'ancien aérodrome construit par les Japonais une douzaine d'années plus tôt et aménagée pour recevoir la noria d'avions ravitailleurs fut rendue inutilisable dès les premiers jours du pilonnage. Dès le mois de mars, le sort de Diên Biên Phu était scellé ! Les Français se consolent en prétendant ne pas s'être rendus, mais avoir cessé le combat faute de munitions le 7 mai, après trois mois de cauchemar !

7 mai 2014, soixante-dix ans plus tard, je me demande si la commémoration sera à la hauteur du désastre ? On n'aime pas parler des guerres que l'on a perdues.

 

Samedi 22 février 2014.

Diên Biên Phu.

Bien que réveillé dès six heures par le raffut de la gare routière en face de l'hôtel, je ne fais surface qu'à neuf heures. Quand je le peux, j'aime bien me laisser aller à ne rien faire : je prépare mon café ou mon chocolat en faisant chauffer l'eau avec une petite résistance électrique que je place dans le verre. C'est très commode, j'utilise cet appareil depuis 1971 ( je l'avais acheté à Istanbul ), je ne me suis jamais électrocuté, et pourtant la vente en est interdite en France.

Je reviens vers le pont métallique, car mon guide « Lonely Planet » mentionne le bunker Piroth auprès duquel on peut voir quelques blindés de l'armée française... Je demande dans le quartier, alors que je ne suis qu'à cinquante mètres de ce lieu historique, et personne n'a jamais entendu parler du Commandant Piroth, ni de son bunker. C'est dire le peu d'importance qu'attachent les habitants du quartier à cette page d'histoire. Je rencontre un Français un peu plus âgé que moi qui revient du « bunker De Castries » et qui a la même opinion que moi sur le site « historique » de Diên Biên Phu. Je décide donc de ne pas aller visiter le « bunker De Castries », et au lieu de cela, nous allons flâner ensemble sur le marché près du pont, et nous tombons par hasard sur le « bunker Piroth » dont il ne reste qu'un petit espace semblable à un terrain vague au centre duquel on a placé une stèle de pierre. Nous allons dans un de ces petits cafés hérités du temps de la colonisation et nous échangeons des idées sur l'Asie principalement, durant près de quatre heures. C'est aussi cela le voyage : la rencontre d'un compatriote, l'échange d'idées et de sensations, le dialogue entre voyageurs qui s'intéressent à tout ce qui concerne l'endroit qu'ils visitent. Parfois ces rencontres sont bien plus instructives que la lecture d'un guide touristique aussi sérieux soit-il.

Le soir, je vais manger des nems pas terribles et une soupe de nouilles délicieuse, puis je me promène tout seul, dans la pénombre, le long de la piste de l'aéroport jusqu'à neuf heures. Les cars signalent leur arrivée à la gare routière par des coups de Klaxon en rafale. Même les voitures ont ces appareils qui feraient presque croire que leur trompe résonne dans un tunnel. C'est fatigant à force !

 

Dimanche 23 février 2014.

Dièn Bièn Phu - Louang Namtha.

Je suis levé avant le jour, et je traverse la rue jusqu'à la gare routière. Aujourd'hui, je pars jusqu'à Louang Namtha avec le bus couchettes. C'est curieux, moi qui n'ai jamais d'appréhension, je ne me sens pas tranquille. J'ai eu un aperçu vendredi de l'espace restreint dans lequel il va falloir passer huit ou dix heures, et ça m'effraye. En effet, je suis en bas, dans la rangée du milieu, et je ne vois rien de ce qui se passe à l'extérieur. Il me faut caser mes jambes dans un petit espace semblable à un tuyau, sous la couchette du passager de devant. Le car part à six heures trente comme prévu. Nous traversons la ville de Diên Biên Phu dans la clarté d'un lever du jour brumeux, et au bout de quelques minutes, nous nous arrêtons. Tout le monde descend, c'est le petit déjeuner ! Il y avait tout ce qu'il fallait il y a dix minutes à la gare routière, mais c'est ainsi, faut pas chercher à comprendre ! Quand nous repartons, vers huit heures, le soleil parvient à peine à percer un brouillard matinal qui laisse présager d'une chaude journée. Nous sortons de la cuvette de Diên Biên Phu et nous entamons une montée en lacets sur une route étroite. De droite à gauche, d'avant en arrière, il y a du roulis, il y a du tangage... Les passagers commencent à se sentir mal et à « appeler Raoul » : RRRhaaoou… rhaaaooou ! . Les poches en plastique circulent, on vomit, on dégueule tripes et boyaux, et la route devient de plus en plus sinueuse. S'il doit en être ainsi pendant le huit heures de trajet, je sens que ce sera très dur ! Heureusement, nous arrivons à la frontière, à Tay Trang. Du côté vietnamien, les formalités sont simples, par contre, du côté laotien, cela se complique un peu, car c'est l'arnaque. Le policier veut trois dollars pour apposer son tampon sur le visa que j'ai déjà payé trente dollars, puis l'autre policier veut lui aussi trois dollars pour apposer le tampon de sortie... Bref, faisant ainsi avec chaque touriste, ils réussissent à se faire un beau magot. Cela donne une mauvaise image du Laos avant même de pénétrer dans le pays. Nous sommes six étrangers dans le car, quatre Allemands, un Japonais et moi, et nous refusons de payer. Les policiers deviennent arrogants, ils ne veulent pas perdre leurs trente-six dollars ! Au bout d'une heure de bras de fer, nous devons céder, car le bus attend, et l'on ne veut pas nous remettre nos passeports. Cela donne une idée de la corruption régnant dans le pays !

Nous rejoignons le car, et je réussis à peine à passer entre la rangée latérale des couchettes et celle du milieu, tant la travée est étroite ! Je reviens m'encastrer dans ma minuscule cage et le bus repart sur une route de montagne où il n'y a pas cent mètres de ligne droite. Le revêtement est correct, alors le chauffeur conduit relativement vite. Il ne faut pas penser à ce qui pourrait arriver au moindre accident, car les passagers ne sont pas capables de sortir rapidement. La panique aidant, ce serait le carnage. Ballottés d'un côté à l'autre, les passagers recommencent à se sentir mal. « Raoul ! Rrhaaaoul ! », et voilà que ça vomit dans tous les coins dans des poches en plastique. Certains dorment, d'autres sont malades. Le car se balance dans tous les sens, et par le pare-brise, je vois tantôt la paroi rocheuse avec l'impression que nous allons nous écraser contre, tantôt le vide du précipice comme si nous allions plonger dedans. Ce n'est pas très agréable comme sensation, mais ça a le petit côté excitant des manèges de parc d'attractions. Je trouverais même rigolo si j'avais la place de bouger mes jambes et si je pouvais voir ne serait-ce qu'un petit bout de paysage... Quand nous nous arrêtons pour manger, je n'ai pas grand appétit, alors je grignote quelques biscuits en admirant ces passagers qui étaient entre la vie et la mort il y a quelques instants et qui se goinfrent consciencieusement. Les voyages, ça leur ouvre l'appétit !

Nous sommes à peine repartis que « Raoul ! Rrrhaaaoul ! » voilà que ça recommence. Quand nous arrivons à Udomxai, une grande partie des passagers descendent, arrivés à destination. Je pars m'installer sur les cinq couchettes du fond, cela fait comme une plate-forme où je suis vraiment à l'aise ! Je peux même prendre quelques photos par l'étroite vitre et apprécier le paysage. Nous traversons des villages Méos ou Akhas, des paillotes bancales bordent la route. Les femmes portent d'énormes fagots sur leur dos, les hommes retournent la terre sur de minuscules parcelles accrochées aux pentes des montagnes pelées par les essartages successifs. Voilà un coin où je n'aimerais pas habiter ! Il faut être né dans ces régions rudes et inhospitalières pour réussir à y survivre !

J'arrive à Luang Namtha soulagé et un peu assommé à cinq heures et demie. Onze heures de voyage ont un peu émoussé mon dynamisme. Cependant, je me sens bien, car je peux parler avec les gens dont la grande majorité comprend le thaï. J'ai vu, sur un plan de la ville, que la gare routière est à trois cents mètres des hôtels. Il me suffit de prendre vers l'est, or, vers l'est, je ne vois que la nationale par laquelle nous sommes arrivés, et point de ville à l'horizon. Je décide de prendre un songtaew. Pour payer moins cher en partageant le prix de la course, le chauffeur me conseille d'attendre le car de Luang Prabang qui ne tarde pas à arriver. Me voilà dans la camionnette avec quatre autres passagers, et nous roulons sur une large route en bon état, et nous roulons, et nous n'arrivons jamais... La gare routière était à plus de dix kilomètres de la ville. Cela fait partie des choses que je n'arrive pas à comprendre : toutes les nouvelles gares sont construites très loin des villes. Je ne vois qu'une explication : le souci de faire travailler les taxis !

Je m'installe dans une petite guest-house pas chère ( 5€ ) et je vais manger un bon steak-frites au Zuela, un restaurant où il n'y a que des étrangers.

 

Lundi 24 février 2014.

Louang Namtha.

Aujourd'hui, je ne fais rien, car je n'ai envie de rien faire. Il y a beaucoup de touristes, et ils vont tous dans les villages voir les tribus et photographier les indigènes. Cela ne m'intéresse pas.

 

Mardi 25 février 2014.

Louang Namtha - Muang Sing.

Je pars à Muang Sing en minibus. La route est en mauvais état, alors il faut deux heures pour couvrir les soixante kilomètres pendant lesquels les passagers vomissent discrètement dans des poches en plastique. Assis à côté de moi, un homme d'une trentaine d'années voyage avec ses deux fils de six et sept ans portant des vêtements si sales qu'on devine à peine le motif sur leur T-shirt. Les garçonnets sont malades, et pour les soigner, le père leur colle des baffes. Il force même l'un d'entre eux à se blottir sous les sièges et il lui colle des taloches dès qu'il sort la tête. Je n'interviens pas, car cela ne changerait rien. C'est ainsi qu'on élève les enfants dans la région !

Je vais à Thaï Lü G-H, et je m'installe dans une chambre aux cloisons de bambou tressé. On entend le moindre bruit venant des chambres voisines et le plancher saute dès que les voisins se déplacent.

Le soir je vais manger du canard au marché de nuit. C'est sinistre : il n'y a personne, sauf une Européenne en train d'écrire son carnet de voyage et quelques chiens en quête de reliquats de repas. Alors que je termine mon repas, un Français et une Espagnole rencontrés la veille arrivent et nous passons la soirée ensemble. Il n'y a pas grand-chose à faire à Muang Sing !

 

Mercredi 26 février 2014.

Muang Sing

Je me lève à cinq heures pour écrire mon carnet de voyage. J'entends les femmes se rendant au marché jacasser dans la rue. Elles portent des baluchons énormes remplis de légumes et elles avancent à petits pas avec une rapidité surprenante. Je ne vois aucun homme. Les marchés, ce sont surtout des affaires de femmes : ce sont elles qui vendent, qui achètent, qui font les affaires. Ce marché de Muang Sing, je ne le trouve pas particulièrement intéressant, car il ressemble à tous les autres, et l'on n'y voit pas de personnes en tenue locale. Les gens des tribus s'habillent avec les vêtements « made in China ». Il est vrai que la frontière chinoise n'est qu'à huit kilomètres !

Je vais me renseigner sur les horaires de bus partant pour Xieng Kok à la gare routière... Pas facile ! Personne ne comprend ni le thaï ni l'anglais, encore moins le français... Faut pas s'énerver ; je finis par obtenir le renseignement désiré : le car partira demain à neuf heures et il n'y en a pas l'après-midi. Me voilà donc obligé de rester jusqu'à demain. Cela ne me dérange pas, car je n'ai rien à faire ici et c'est donc une bonne raison d'y rester. Je vais visiter le musée. Je n'ai jamais vu un musée avec autant de poussière sur les objets exposés. C'est comique ou pathétique, je ne sais pas. Les pièces présentées : des outils de la vie quotidienne, des instruments de musique, des armes de chasse, des costumes, sont si miteuses que même dans nos greniers les objets sont en meilleur état. Le musée est une vieille maison coloniale en planches, avec une véranda tout le long du premier étage. Aucun visiteur : je suis le seul à m'intéresser à ces « vieilleries ».

Je vais vers le temple dont le portail, au bout d’une ruelle, attire mon attention. C’est un portique orné de dorures sur fond rouge et sur le sommet duquel des bouddhas debout s’abritent sous des ombrelles. Sur chaque pilier, des dragons dorés protègent les lieux. Chez nous Saint-Georges terrasse le dragon, ici, le dragon terrasse les mauvais esprits, protège et se montre amical. Les deux bâtiments du temple aux murs blancs sont surmontés de toits de tuiles soutenus par des colonnes rouges ornées de dorures. De longs dragons au corps hérissé d’écailles courent le long du toit et leur tête se dresse à chaque extrémité, formant ainsi des pointes rappelant les pagodes chinoises. L’escalier d’entrée est encadré de naja à trois têtes. Voilà un autre animal maléfique chez nous et respecté dans la culture asiatique. Les gens vivent avec les serpents, ici : dans les rizières où les reptiles côtoient les pieds nus des paysans, dans les forêts où le serpent se love jusque dans les branches, et même parfois dans les maisons. Les bouddhistes les chassent, mais ne les tuent que rarement, car les serpents sont respectés, et chacun sait que la morsure est relativement rare. J’entre dans le temple. Au fond de la salle, un grand bouddha doré, entouré de statues plus petites disparaît presque parmi des rubans et des oriflammes. Tout est rouge, jaune ou doré dans cet endroit où une fraîcheur surprenante due aux espaces entre les toits superposés donne envie de s’attarder sur les tapis couvrant le sol, et, pourquoi pas, de faire une petite sieste ! Sur les murs, des fresques naïves aux couleurs criardes relatent la vie et « les aventures » de Bouddha.

L'après-midi je retrouve Benjamin et sa copine espagnole ; nous passons un moment ensemble, puis, quand ils partent, avec leur moto de location, je me décide à faire un peu de sieste. Le soir, je vais manger au marché de nuit. Il n'y a presque personne, et ce calme ne peut que me plaire. Il faut savoir s'ennuyer, c'est dans ces moments-là que viennent les meilleures idées !

 

 

Jeudi 27 février 2014.

Muang Sing - Xieng Kok.

Je suis réveillé à quatre heures, et je lis en attendant six heures. Je déjeune au Thai Lü guest house avec deux œufs frits et du pain qui ressemble plutôt à de la brioche. Je dois partir à Chieng Kok. Le patron de l'hôtel m'amène gentiment jusqu'à la gare routière en voiture. Je ne me sentais pas l'envie de porter mon sac à dos sur deux kilomètres. Je rencontre Jurian, un Hollandais qui parle français et qui va à Muang Luong, c'est sur la route, à cinquante kilomètres. C'est là que je dois changer de bus pour continuer. Nous nous installons dans un minibus en nous serrant convenablement, nous arrivons à caser treize passagers. Le chauffeur voudrait en mettre un de plus, mais je manifeste ma désapprobation avec fermeté, car cela nous obligerait à serrer les fesses à quatre sur une banquette prévue pour trois, et le voyage deviendrait un calvaire.

Nous quittons le village sur une route goudronnée, mais ça ne dure pas, et nous roulons bientôt sur une piste de terre si mal nivelée que seuls les véhicules tous terrains peuvent dépasser le trente kilomètres heures. Les cahots, la poussière, la chaleur, l’exigüité de l’habitacle, tout y est pour rendre le voyage pénible durant une heure et demie jusqu’à Muang Luong. Heureusement, je suis avec Jurian, et en nous racontant des histoires, des histoires de voyageurs, le temps passe plus vite. Le minibus est neuf, le chauffeur raisonnable conduit prudemment, et cela nous aide un peu. Je me souviens de ces voyages au Laos, dans les années quatre-vingt-dix, où les bus n’existaient pas. Il fallait monter dans des camions aménagés avec des banquettes de bois, sautant sur des pistes infernales et boueuses ou poussiéreuses. Le voyage était plus qu’une aventure : c’était un calvaire !

Nous arrivons à Muang Luong. Jurian compte rester dans ce petit village cette après-midi et ce soir. Quand je lui fais remarquer qu’il n’y a rien à faire ici, il me répond que c’est justement une bonne raison de s’y attarder… Me voilà seul sous un petit hangar miteux au milieu de nulle part, faisant office de gare routière. Heureusement que j’arrive à communiquer avec les gens, car sans parler la langue, je me sentirais un peu perdu ! Il reste vingt-six kilomètres à parcourir jusqu’à Xieng Kok. Il est onze heures et le minibus part à midi. Le prix : 200.000 kips, à partager entre les passagers. Si je suis tout seul, cela fait cher, mais si nous sommes dix, cela ne fait plus que 20.000 chacun, soit deux euros. Quatre personnes arrivent, s’assoient sur les bancs de bois et commencent à déballer leur riz gluant tassé dans un petit panier de paille tressée, leurs boulettes de poulet ou de porc emballées dans des feuilles de bananier et leurs sauces puantes et piquantes qu’ils ont pris soin de fermer dans des poches en plastique. Dans ces pays d’Asie du Sud-Est, les riches mangent beaucoup de temps en temps, les pauvres grignotent à longueur de journée. Deux autres passagers arrivent : c’est bon, je sens que nous serons assez nombreux pour partager le prix et que le minibus va partir. Jurian revient et décide de continuer jusqu’à Xieng Kok avec moi, car le village lui semble sans intérêt, alors il vaut mieux aller au bord du fleuve. Encore trois quarts d’heure d’une piste un peu mieux stabilisée, et nous voilà au bord du Mékong, dans un village accroché à plusieurs pentes le long du fleuve qui serpente parmi la végétation luxuriante. En face, c’est le Myanmar : pas de route, pas de maison, pas âme qui vive. Du côté laotien on a planté des légumes dans de petits jardins sur le limon fertile des rives, et des arachides dans le sable des plages au bord de l’eau. Nous prenons pension à Daosavanh G.H, une auberge d’où la vue sur le fleuve me permet d’évaluer le trafic. C’est encourageant, de nombreux bateaux montent ou descendent, donc, on devrait trouver facilement un moyen de rallier Houayxay dès demain.

Il est treize heures, en attendant que la chaleur tombe, je me lance dans une petite sieste réparatrice, car trois heures de piste cahotante, ça fatigue ! Quinze heures : mission accomplie, je suis réparé, frais et dispos pour descendre sur les berges du Mékong pour voir si quelque bateau ne nous prendrait pas demain matin. Un batelier nous confirme que nous pourrons partir vers six heures. Lui, il descend en fin d’après-midi, vers cinq heures et s’arrête pour dormir dans son bateau à la nuit tombée, c'est-à-dire vers sept heures. Dommage, mais nous avons notre chambre à l’hôtel, sans quoi une halte pour la nuit au bord du fleuve est aussi une expérience intéressante. J’avais vécu cela il y a une vingtaine d’années quand j’avais remonté le Mékong de Luang Prabang à Houayxay. La nuit, le souffle du fleuve devient une respiration, le clapotis des vagues sur les rochers et le frôlement de l’eau sur le sable de la plage semblent les pas de milliers d’êtres mystérieux. La nuit, le fleuve devient secret, inquiétant, rassurant, menaçant… Dans la pâle clarté d’un dernier croissant de lune, on finit par croire aux esprits hantant les eaux fougueuses du Mékong !

Jurian est parti visiter la contrée alors que je me « réparais ». Je fais un petit tour dans le village. Le marché est bien petit, on y vend surtout des pièces de tissu et des vêtements ou les objets usuels communs. Le guide Lonely Planet annonce deux importants marchés le 14 et le 28 de chaque mois ; il devrait donc y avoir de l’animation demain matin. Pour l’instant, c’est un peu triste ! Je vais boire une bière bien fraîche dans un restaurant assez vaste, mais désert. Il est dix-neuf heures, le patron commence à abaisser les panneaux qui servent de volets : il ferme. Je retrouve Jurian à l’hôtel, nous allons dîner avec une monstrueuse portion de poisson dans un restaurant plein de Chinois bruyants.

De nombreux bateaux dont l’un chargé de plusieurs dizaines de buffles, ont accosté sur la berge du Mékong. Cela vient corroborer l’information qu’il y aura un grand marché demain.

 

Vendredi 28 février 2014.

Xieng Kok – Houayxay – Chiengkong ( Thaïlande ).

Il fait encore bien sombre lorsque nous descendons sur la rive du fleuve ; presque tous les bateaux, sauf celui chargé de buffles, sont repartis avant le lever du jour. Nous avons le choix entre deux embarcations qui descendent dès six heures. Nous nous installons dans un bateau d’une vingtaine de mètres de long. Il est vide : nous avons de la place. Des couvertures sont étendues sur des cordes tout le long de la cale, car le bateau revient de livrer des cages de poussins en Chine, et il fallait les protéger du froid. En effet, il fait bien frais, ce matin et mon anorak n’est pas de trop ! Nous ne pouvons pas partir tant que le brouillard, de plus en plus épais en ce jour naissant gêne la navigation sur le fleuve. Nous attendons une bonne heure. Tchath, le pilote, nous offre un café bien chaud. Nous devinons les sommets des montagnes se découpant dans une brume épaisse. Puis le soleil laisse entrevoir son disque rouge dans la grisaille du matin. L’eau paraît noire et menaçante, les rives boisées du Mékong se perdent dans des vapeurs blanches courant au-dessus des remous. La surface du fleuve semble visqueuse, luisante comme de l’huile. Un long bateau descend lentement, prudemment, dans cette incertitude ; le danger principal, c’est la collision avec un bateau remontant le fleuve. Il est sept heures trente lorsque nous jetons les amarres. Aussitôt, l’embarcation est prise par le courant et un vent glacial vient nous fouetter le visage. La surface de l’eau clapote, s’agite en vaguelettes blanches, et de grands remous, entonnoirs glauques, secouent le bateau lorsqu’il les traverse. La première barre rocheuse approche. Le père de Tchath, un pilote expérimenté de cinquante et un ans communique par radio avec les bateaux remontant le Mékong, car aucun croisement n’est possible parmi les récifs de roches noires et tranchantes. Le moteur hurle, car en plus du courant, il faut accélérer pour garder la maîtrise de l’embarcation, aller plus vite que l’eau, sans quoi il devient impossible de gouverner. Le long bateau semble vouloir se mettre en travers, mais il se redresse brusquement et file dans un étroit goulet, sur une eau agitée, tumultueuse. Pour rendre l’aventure un peu plus piquante, le brouillard s’épaissit jusqu’à ne laisser que cent mètres de visibilité. Tchath reste en communication grâce à la C.B avec les bateaux remontant, de façon à ne pas se trouver face à face dans un passage étroit, au moment où nous descendons à pleine vitesse. Effectivement, nous voyons surgir, au dernier moment, dans les endroits plus larges, d’autres bateaux comme sortis de nulle part, avalés aussitôt par l’épaisse brume que le soleil déjà haut rend, par transparence, éblouissante. Puis ce voile éclatant se déchire, tente de s’accrocher aux derniers creux des vallées, aux arbres des crêtes, sème sur le fleuve des lambeaux de vapeurs grises, et le soleil donne des couleurs éclatantes à ce paysage glauque et terne. Le décor perd en mystère ce qu’il gagne en beauté. À notre droite la rive birmane où de temps en temps la misérable paillote d’un saigneur, à l’orée d’une forêt d’hévéas ne laisse soupçonner aucune vie humaine. Pas un poulet, pas un chat ni chien : le désert. Du côté laotien, sur notre gauche, quelques villages bordent une piste en terre sur laquelle quelque véhicule traîne son panache de poussière rouge. Nous n’avons pas vu un oiseau de la matinée, ni un héron ni un moineau. Le père de Tchath nous invite à partager son repas : des nouilles avec du poulet accompagné de l’inévitable riz gluant. Je sors la dernière petite boîte de pâté de foie de porc qui reste au fond de mon sac : le partage enrichit.

Nous arrivons à Muang Phung. Le fleuve s’est élargi, l’eau s’est calmée. Notre bateau ne va pas plus loin, et cela ne nous importe guère, car rejoindre Houayxay par la route nous fait gagner plus de trois heures. Nous avions négocié le prix à quatre cents bahts par personne avec Tchath, et nous sommes tellement satisfaits que nous lui offrons chacun cent bahts de plus. Nous venons de vivre un de ces instants qui restent dans la mémoire parmi les meilleurs souvenirs de voyage… Ça n’a pas de prix !

Il nous reste à peu près quatre-vingts kilomètres à faire par la route et nous voilà sur la rive du fleuve. Pas un véhicule à l’horizon, sauf un minibus dont le propriétaire nous demande deux mille, puis mille cinq cents bahts. Ici, on paye en bahts ou en kips, indifféremment. Je réussis à ramener le prix à mille. Pour une heure de trajet, c’est presque correct ! Cela vaut mieux que d’attendre deux heures un songtaew qui risque d’arriver bondé et qui va nous faire faire « le laitier » pendant deux heures sur la route.

Houayxay m’avait laissé le souvenir d’un village aux tristes maisons de bois, il y a vingt ans, et je retrouve une petite ville animée, fréquentée par de nombreux touristes, avec toutes sortes d’hôtels et de restaurants. Un long viaduc traverse le Mékong et porte le nom pas très original de « pont de l’amitié ». Tous les ouvrages de ce genre portent ce nom au Laos… Peut-être parce que ce sont les « amis » qui ont payé ?

Jurian reste à Houayxay, et avant de se quitter, il tient à me payer le restaurant. C’est le « repas de l’amitié ». Dans la rue, je rencontre un Français qui vitupère contre les Laotiens et le Laos. Il habite ici, et il se qualifie « d’expatrié ». C’est caractéristique d’un état d’esprit assez lamentable : soit on se dit « résidant » dans un pays d’accueil, soit on se dit « expatrié » avec la terre de sa patrie collée à ses semelles ! J’ai bien connu ce genre de personnage lorsque j’étais coopérant en Iran ou en Tunisie. Je ne comprends pas pourquoi quand on a tant de rancœur contre le pays dans lequel on réside on continue à y vivre ? Qu’ils rentrent en France ! Et alors, se montrant xénophobes, ils agiteront des banderoles sur lesquelles ils écriront « La France on l’aime ou on la quitte » dans des manifestations pour défendre « l’identité nationale ».

Je me rends à la gare routière à une douzaine de kilomètres de la ville, j’attends pendant une heure trente le bus qui me mène au poste frontière de Chieng Kong où le visa gratuit pour la Thaïlande est repassé de quinze à trente jours. Je vais à l’hôtel Green Inn où pour deux cents bahts, j’ai une chambre avec vue sur le Mékong, mais maintenant, c’est le Laos qui est en face.

Le soir, je vais manger une soupe près du fleuve, puis je vais m’asseoir sur un tronc d’arbre un peu à l’écart d’une fête où la musique vocifère et les danseurs s’en donnent à cœur joie, acceptant de payer des filles en uniforme pour danser avec eux. L’ambiance est chaleureuse, la fumée des grillades rajoute un petit côté festif à ce bal en plein air.

 

 

Samedi 1° mars 2014.

Chiengkong – Ayutthaya. ( Thaïlande ).

L’air est agréablement frais ce matin lorsque je me rends à la gare routière, à six cents mètres avec mon sac de vingt kilos sur le dos. Je veux me rendre à Phitsanulok pour continuer en train demain. Le car démarre à sept heures vingt. C’est un car de luxe à deux étages, et je suis en haut, au premier rang, c’est à dire bien placé pour compter toutes les entorses que font les usagers au Code de la route. Les franchissements de lignes continues, les dépassements sur la bande d’arrêt d’urgence, les autoroutes à contre-sens sous prétexte qu’on « ne va pas loin », les dépassements par la droite, par la gauche, les camions tractant une remorque et qui louvoient à plus de cent kilomètres heures dans une circulation dense aux abords de Nakhon Sawan, et le systématique non-respect des distances de sécurité font que le voyage est une aventure qui peut parfois très mal se terminer. Aujourd’hui, par exemple, à Korat, la collision entre un car transportant des étudiants et un camion a fait quinze morts, quinze blessés graves et autant de blessés légers ; au mois de novembre, un car tombe du haut d’un viaduc de cent mètres : vingt-neuf morts… Bien entendu, par rapport aux milliers de cars qui circulent chaque jour, c’est vraiment lorsque le destin s’en mêle que l’accident grave nous arrive. Il faut croire en son étoile ! Du fait, je m’amuse de l’indiscipline des conducteurs, et en quatre mois, je n’ai vu que deux accidents : un motocycliste, et cet après-midi, une fourgonnette en mauvaise posture, les quatre roues en l’air. Quand nous arrivons à Phitsanulok je décide de continuer quatre heures de plus jusqu’à Ayutthaya, car où que l’on aille, on achète le billet pour la totalité du voyage, le car ne s’arrêtant dans aucune gare routière.

La nuit est tombée, les « acrobaties » sur la route deviennent encore plus spectaculaires quand on devine plus que l’on ne voit ! Feux rouges, clignotants orange, phares éblouissants, sans compter les cars ou les camions décorés de mille lumières comme des arbres de Noël… Suspense assuré !

À Ayutthaya, le car me laisse dans un quartier à la périphérie de la ville, près du supermarché Robinson. Je prends un touk-touk jusqu’à l’hôtel Ayutthaya Thanit où le prix passe de 550 à 650 le weekend et où je suis si mal reçu que je vais dans un charmant petit Guest House, en face, où l’on me propose une chambre pour deux cents bahts. Je vais manger un grand poisson au bord de l’eau au marché Houaro. Je viens de supporter douze heures de car, mais le poisson est si bon et la bière si fraîche que je me sens bien.

 

Dimanche 2 mars 2014.

Ayutthaya – Surin.

Je termine mon voyage avec six heures de train aujourd’hui. C’est dimanche alors tout le monde se promène. Il n’y a pas une place libre et des gens sont même debout. La chaleur rend le voyage un peu pénible, et il y a ce défilé continuel de vendeurs de boissons, de poulet rôti de friandises diverses, de cigarettes et de café, de billets de loterie, de riz frit ou de soupes instantanées… Nous nous arrêtons à toutes les gares. Vers Korat, les paysans brûlent les chaumes des rizières : tout le monde tousse, et une fine cendre noire colle à la peau moite ou aux vêtements. Les branches des arbres bordant la voie viennent parfois fouetter les wagons, alors pour nettoyer, on met le feu. Aussi, à un moment donné, ce sont des flammes d’un jaune éclatant, plus hautes que le train, qui viennent former, sur quelques dizaines de mètres, un rideau de feu brûlant juste devant nos fenêtres ouvertes. Heureusement, la vitesse du train le repousse vers l’extérieur. Quelques femmes poussent des cris de souris et secouent leur chemisier tacheté d’une multitude de points noirs.

Quand j’arrive à Surin, je me sens rendu à domicile, je suis content que le voyage touche à sa fin. Voyager, c’est parfois comme les coups de marteau sur la tête : ça fait du bien quand ça s’arrête. Le soir Amnoay me prépare une bonne assiette de canard rôti avec des frites ! Je sais que je vais raser ma barbe et me laisser pousser le ventre !

Et la nuit, qui est-ce que je retrouve dans ma cuisine ? La petite grenouille ! Il fait chaud, pour lui faire plaisir je remplis le lavabo et je la mets dans l’eau pour lui faire prendre un bain… Elle bondit, terrorisée se coller contre le mur. Ma petite grenouille a peur de l’eau ! Je suis aussi désappointé que le vieil Horace apprenant que son dernier fils fuyait devant les Curiace… Ma grenouille a peur de l’eau !

 

Lundi 3 au Vendredi 7 mars 2014.

Surin.

Une semaine si tranquille que je ne vois pas passer le temps ! Il fait chaud, très chaud, et je n’ose pas m’aventurer dans la ville de Surin l’après-midi… Alors, je reste à la maison, non loin du ventilateur, dans ma chaise longue. Ma journée est rythmée par les bruits provenant de l’école voisine. Sept heures : arrivée des premiers élèves. Ils arrivent à bicyclette, à pied et parfois en moto, accompagnés par les parents ou par un voisin. Ce n’est pas rare de voir quatre enfants sur une moto conduite par la mère ou le père de l’un d’entre eux ! Ils commencent par arroser les fleurs et le petit jardin où ils cultivent de la coriandre et des condiments qui seront utilisés à la cantine. Huit heures : chants, hymne national et levé du drapeau. De huit heures à neuf heures, c’est l’heure de morale et de conseils : une véritable éducation ! Le directeur ou une enseignante explique aux enfants qu’il faut se laver les dents, avoir les mains propres, qu’il faut dire bonjour à la dame, aider maman à la maison, que c’est très vilain de fumer, que Bouddha veut qu’on soit gentils avec Papy et Mamie…Ensuite, c’est le silence : les élèves sont dans leurs classes, on n’entend plus rien ! Durant la matinée, des effluves proviennent des cuisines et me mettent en appétit ! Midi, c’est l’heure de la cantine. Des élèves courent dans tous les sens avec des assiettes en aluminium : c’est le libre-service. Ils s’accroupissent un peu n’importe où pour manger entre amis. Ensuite ils aident à faire la vaisselle et s’activent avec des balais pour ne pas avoir une école sale ! Des garçonnets d’une dizaine d’années viennent s’accouder au mur mitoyen de notre maison et cherchent à sortir quelques mots d’anglais. C’est laborieux ! Ils ne savent dire que « hello, wat ize your name ? et no proprem ! » L’après-midi on récite des leçons tous en cœur, on joue des petites pièces de théâtre, on chante. Vers quatre heures, c’est la sortie, mais ceux ou celles qui veulent rester peuvent se regrouper dans la salle commune pour réciter des textes en pali, cette langue utilisée par les bonzes pour leurs homélies. Je me crois au temple avec ce bruit de ruche, de murmures lancinants et monocordes. Puis les derniers élèves rentrent chez eux en jacassant sur la route comme tous les élèves du monde entier !

En ce qui concerne l’éducation nationale en Thaïlande, on n’enseigne guère que le thaï, les mathématiques et les matières pratiques comme un peu de sciences et d’hygiène. On fait impasse sur l’histoire, sauf quelques notions d’histoire de la Thaïlande, et la géographie, on n’en parle pratiquement pas ! On n’étudie pas les auteurs ou les poètes célèbres, car la littérature est le dernier des soucis des Thaïlandais. On donne aux plus âgés quelques notions de massage et en sport, on apprend les sports de combat. Pratiquement tous les élèves sortant de l’école à douze ans ont des notions d’autodéfense !

 

Samedi 8 mars 2014.

Surin - Ayutthaya.

Les valises sont prêtes ! Hier, nous avons demandé à un chauffeur de touk-touk de venir nous prendre à huit heures, mais dès sept heures trente, il nous téléphone. On trouve parfois des gens sérieux en Thaïlande ! Nous nous entassons au milieu des bagages dans le triporteur, et nous voilà à la gare. Le préposé à la vente des billets me déconseille de prendre le train de neuf heures. « Il est complet », dit-il. Tant pis, on risque le coup. En fin de compte, nous trouvons facilement deux places assises ensemble. Le train est complet, mais il n’est pas plein ! Je connais tellement « le trajet » jusqu’à Ayutthaya que je sais à quel moment les marchands de poulet vont nous proposer leurs grillades. C’est entre Korat et Saraburi. Nous arrivons à Ayutthaya en fin d’après-midi et nous allons directement au petit hôtel à 250 bahts. Le soir, nous dînons sur la place du marché Houaro au bord de l’eau. Le cuisinier met régulièrement le feu à sa poêle : ça fait une énorme gerbe de flammes jaunes qui monte dans le ciel à plusieurs mètres de hauteur. Heureusement qu’il cuisine en plein air ! Nous nous partageons un gros poisson frit à l’ail et au poivre pour 250 bahts… le même prix que la chambre.

 

Dimanche 9 mars 2014.

Ayutthaya - Chachoengsao.

Nous prenons le train vers dix heures. Bangkok a l’air bien calme, mais nous ne sortons pas de la gare, car nous n’avons qu’une heure d’attente, juste le temps de manger une soupe. Il y a du monde dans le wagon, car le dimanche, certaines personnes vont à Chachoengsao pour déposer quelques offrandes au temple Wat Sothon. Nous allons à l’hôtel Djê Phi (450 bahts), juste quelques instants pour poser nos bagages et nous rafraîchir un peu, et nous repartons en songtaew jusqu’au vieux marché, le talat roy pee qu’on appelle aussi ban talat maï, ce qui signifie « le marché centenaire » et « le marché des échoppes de bois ». Nous entrons dans un couloir sombre bordé de petits magasins dont certains sont fermés par des panneaux de bois. Les gens déambulent parmi les étalages installés dans la ruelle. Il y a très peu de touristes et beaucoup de gens de la bourgeoisie de Bangkok. On sent une clientèle aisée, intéressée par des produits de qualité. Donc, on trouve des pâtisseries appétissantes, des petits plats cuisinés bien présentés, des sucreries colorées… Il est seize heures et pourtant les restaurants affichent complet. On mange à toute heure pour des prix tout à fait corrects. Il ne faut pas croire que, parce que le décor est typique, les prix sont élevés. Le touriste Thaï n’est pas aussi prodigue que le farang ; alors, tant que Chachoengsao restera peu touristique, la ville sera ce qu’elle a toujours été : une des dernières villes thaïlandaises à avoir conservé son marché traditionnel. Quand on arrive au bout d’une galerie, on débouche sur un large fleuve dont les rives ne sont pas encore polluées par des bâtiments modernes. On est tout près de Bangkok, et on se croirait dans un village perdu dans une région reculée. Ce marché aux échoppes de bois sombre dans lesquelles le parquet luit, reflétant la lueur d’une minuscule lucarne située au fond de la boutique, nous transporte quelques siècles en arrière, à l’époque où les ballots de riz côtoyaient ceux d’opium en partance pour l’Indochine voisine.

 

Lundi 10 mars 2014.

Chachoengsao - avion.

Grand départ ou grand retour ? Je ne sais plus si je pars, quand je quitte la Thaïlande, ou si « je rentre ». On va dire que c’est le jour du retour pour moi et le jour du départ pour Amnoay ! Je suis un peu fatigué de rester ici à cause des problèmes politiques pourrissant le pays… Pourtant, je reviens en France juste au moment de la campagne électorale, et je sais qu’il va falloir supporter les mêmes actions délétères qu’en Thaïlande !

Ce matin, nous restons à l’hôtel pour préparer correctement nos bagages et pour nous délasser, car le voyage risque d’être long ! Quand nous quitterons l’hôtel, il nous faudra 36 heures avant de mettre la clé dans la serrure de notre maison…

L’après-midi, nous allons au temple Wat Sothon. Les toits d’un surprenant gris souris, bordés de dragons dorés, se détachent sur le ciel bleu. Le temple est éclatant de lumière, construit en marbre gris, entouré de jardins donnant sur une rivière large et calme. Des pèlerins silencieux viennent ici pour demander des services au Bouddha qui, paraît-il aide beaucoup de fidèles. Le Bouddha du Wat Sothon est très fort pour aider les gens à gagner à la loterie ! C’est d’autant plus surprenant que les jeux de hasard sont tabous dans la philosophie bouddhiste ; cela n’empêche pas de nombreux marchands de billets de loterie d’avoir pignon sur rue dans le temple même ! Les fidèles apportent des œufs en offrande. La tradition veut que l’on offre cent œufs quand le Bouddha a exhaussé les vœux. Alors, on peut voir des étagères sur lesquelles s’entassent des milliers d’œufs, et plus loin d’autres étagères où sont exposés des centaines d’œufs à vendre aux fidèles… J’ai des doutes… oh mais je me doute bien que les bonzes du Wat Sothon ne peuvent pas manger des omelettes et des œufs frits à tous les repas… alors plutôt que de jeter… J’aimerais savoir combien de fois les œufs font le tour avant d’être mis « à la casse, » et vu la température ambiante, je ne serais pas étonné de voir quelques poussins courir sur les rayonnages ! Amnoay n’achète pas d’œufs, elle dépose des boutons de fleurs de lotus et des bâtonnets d’encens devant la statue du Bouddha, et elle allume, à la flamme d’une lampe à huile, de petits cierges jaunes qu’elle place sur un énorme chandelier long d’une dizaine de mètres. C’est très joli !

Une musique de xylophone couvre la rumeur de la foule. Dans un coin de l’immense salle, devant les rayonnages couverts d’œufs, des danseuses ondulent, vêtues de sarongs ou de pantalons couverts de paillettes multicolores. Leurs poignets et leurs doigts sont si souples qu’on croirait voir des oiseaux voleter au bout de leurs bras. Elles sont coiffées d’un monthô, sorte de casque doré finissant en pointe. La souplesse de leurs orteils est surprenante : elles semblent effleurer le sol. Deux gamelans de bois dispensent une musique aux sonorités chaudes. Ces danseuses sont payées par les fidèles qui offrent une danse avec quatre, huit ou douze danseuses suivant leurs moyens. Quand je dis que les danseuses sont payées, c’est presque exact, en réalité la plus grande partie de l’argent donné par les pèlerins va au temple. On m’a dit que le Wat Sothon est l’un des temples les plus riches de Thaïlande. Bouddha capitaliste ? Heureusement qu’il a atteint le nirvana et qu’il ne risque plus de revenir, car il serait peut-être en colère. Je comprends que la réincarnation n’a pas que du bon ! Au fait, en parlant de réincarnation… je ne pense pas que les fidèles prient pour atteindre la plénitude du nirvana où n’existe plus ni le désir ni la souffrance ni l’ambition… au contraire, ils prient pour être réincarnés en personnage riche, en PDG d’une énorme entreprise ou en heureux gagnant de la loterie nationale ! Chaque religion a ses contradictions ! On ne peut pas aller au Wat Sothon et ne pas avoir envie d’acheter un petit Bouddha doré qui aidera peut-être à devenir fortuné. Je trouve les prix un peu excessifs, mais je fais tout de même l’acquisition d’un minuscule Bouddha enfermé dans un petite bulle de plastique, et d’un autre un peu plus grand dans une petite boîte transparente qui nous protègera pendant notre sommeil vu qu’il est destiné à orner le mur de la chambre. Il va falloir que je me mette à jouer au loto, à la loterie, aux courses de chevaux. Si je gagne, j’irai porter cent œufs au Bouddha du Wat Sothon, et si je dilapide en vain tout mon argent, cela viendra du fait que mon Bouddha est trop petit !

Hier, j’avais donné rendez-vous à un chauffeur de taxi à notre hôtel pour aller jusqu’à l’aéroport, alors nous revenons à dix-sept heures. Nous attendons une vingtaine de minutes et je comprends que le gars nous a posé un lapin. Ce n’est pas très correct, mais je ne trouve rien d’étonnant à cela, car je commence à connaître la mentalité des chauffeurs de taxi thaïlandais ! Je vais donc à la gare routière, j’achète un billet pour le dernier minibus qui part à dix-neuf heures, et comme il n’y a pas de place pour mettre nos bagages dans le coffre (ces fourgonnettes ne sont pas faites pour les gens voyageant avec des valises !) j’achète quatre places, vu que ce n’est pas très cher. À la gare routière de Chachoengsao, il n’y a ni taxi, ni bus ni moyen de transport pour se rendre à l’aéroport après dix-neuf heures. Ce n’est pas une ville touristique !

Le voyage jusqu’à l’aéroport de Suvarnabhumi me paraît interminable sur une route étroite, dans la nuit, avec des véhicules arrivant en face illuminés comme des projecteurs de DCA en train de doubler… on quitte la Thaïlande sur une poussée d’adrénaline ! Le minibus nous abandonne à la gare routière où une navette gratuite nous conduit en quelques minutes à l’aéroport. Il est vingt heures trente et notre avion ne décolle qu’à minuit. L’enregistrement des bagages se fait en quelques minutes, puis nous allons manger au food court du rez-de-chaussée. Il y a foule, surtout des Thaïs, car les étrangers préfèrent payer cinq fois plus cher pour une Pizza congelée ou pour d’horribles hamburgers ! Ici, la nourriture est locale, et j’ai même la plaisir de trouver du canard rôti et laqué, avec une dernière bière Chang et Amnoay mange un khao phad (riz frit) au poulet.

Le voyage me semble interminable, car l’avion est trop petit pour le nombre de passagers que la compagnie prétend y faire rentrer. Nous sommes serrés sur des sièges trop étroits et trop durs. C’est un Airbus et je suis désolé de museler le petit coq français qui chante au fond de notre vanité et d’avouer que les Boeing 747 sont bien plus confortables !

 

Mardi 11 mars 2014.

Francfort – Lube.

Nous atterrissons à Francfort, et nous avons juste le temps de traverser l’immense aérogare pour prendre la correspondance pour Toulouse. Au contrôle de sécurité, je suis fouillé comme aucun autre passager, avec un acharnement surprenant. Je dois ressembler à quelqu’un qui fait la bombe ! L’employé me fait déchausser, enlever la ceinture, vider les poches, il passe au scanner tous les objets qui sortent de mes poches, il trouve curieux que la fermeture zip de mon jean fasse siffler son détecteur de métaux, et j’envisage même à un moment de me mettre en slip pour rassurer le brave homme qui fait du zèle. J’ai parfois l’impression qu’il voudrait que je m’énerve. Il n’a pas de chance, car ses prospections m’intéressent et m’amusent même. En fin de compte, ce qui m’amuse le plus c’est que mon sac contenant un petit ordinateur ne les intrigue pas, alors que normalement on doit mettre le matériel informatique à part. Comme quoi les failles existent toujours !

Nous arrivons à Toulouse à neuf heures, et nous attendons dans l’aéroport jusqu’à onze heures plutôt que de nous rendre à la gare ferroviaire de Toulouse où l’on est sans arrêt dérangé par des mendiants ou des personnages à l’aspect patibulaire. Le voyage en train se passe bien, je retrouve les paysages de « chez nous » que je trouve bien gris et bien sinistres, avec tous ces arbres sans feuilles et ce ciel blanc. J’ai déjà envie de repartir !

Aline M. vient nous chercher à la gare ; elle a vingt-cinq kilomètres pour nous mettre au courant des dernières nouvelles ou des événements survenus pendant notre absence. Nous retrouvons la maison bien pimpante, comme si nous n’étions jamais partis. Amnoay va vite au jardin, juste pour constater que les herbes n’ont pas envahi ses plates-bandes !

Fin du voyage…

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