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Lundi 22 novembre 2004.

Surin - Khorat.

Nous partons à Khorat ( Nakhon Rachasima ), Amnoay et moi. Yut nous conduit à Lam Chila, la petite gare du quartier. C'est un tout petit bâtiment de bois, au bout d'une petite route qui ne va pas plus loin. Les rails de la voie unique se perdent dans les herbes. On pourrait tourner un film et même employer le chef de gare comme figurant. Il a mis la tenue officielle pour le passage du train, mais on sent bien qu'il va l'enlever pour reprendre sa partie de cartes avec les copains dès que nous serons partis. Le train s'annonce par un long coup de Klaxon. La locomotive diesel de couleur jaune et rouge tranche dans ce paysage glauque. Elle s'arrête en grinçant. Les passagers sortent la tête par les fenêtres et me considèrent avec étonnement : que peut bien venir faire un « farang » dans cette petite gare perdue au milieu des herbes folles ? Nous nous installons dans un wagon collectif aux banquettes disposées le long des parois latérales. Par les fenêtres ouvertes, entre un courant d'air tiède des plus agréables. La campagne est jaune, parfois parsemée d'arbres sous lesquels les buffles recherchent un peu de fraîcheur. Les gares se suivent et se ressemblent toutes : un quai cimenté, des jardinières fleuries, un auvent devant un bâtiment de bois presque noir, et le sempiternel chef de gare avec son drapeau rouge, son sifflet et la grosse cloche de bronze doré signalant l'imminence du départ. C'est tout un rituel qui se répète tous les cinq kilomètres. Au moment du départ, le drapeau devient vert, s'agite vivement, la cloche sonne trois fois, le sifflet retentit, et le diesel de la locomotive rugit férocement. Les essieux grincent, le wagon tangue légèrement, le responsable agite son drapeau vert sur le quai et me salue d'un sourire avenant. Dans le wagon de queue, un employé agite un drapeau vert lui aussi, jusqu'à ce que la gare ait disparu au bout des rails luisants. Parfois, les branches des arbustes ou les hautes herbes poussant sur le ballast viennent gifler les wagons : il vaut mieux ne pas mettre le nez à la fenêtre. Le staccato régulier du train s'accélère insensiblement. Maintenant, nous prenons de la vitesse dans une descente... Impressionnant ! Je pense que le chauffeur de la loco veut nous en mettre plein la vue ! C'est du Hitchcock, personne ne sait comment ça va finir : les wagons tanguent dangereusement, les rails disjoints claquent sous les roues, les feuilles des arbustes sauvages s'envolent et le convoi frôle les cent kilomètres-heure. Je regarde autour de moi, les vendeuses de poulet rôti, les marchands de boissons, personne n'a l'air de s'inquiéter, donc cette vitesse infernale doit être coutumière... C'est en regardant par le soufflet, le wagon voisin qu'on peut apprécier l'ampleur du roulis et du tangage : je suis dans le train fantôme, et quelques monstres viendraient pointer leur nez à la fenêtre que ça ne m'étonnerait pas ! La chose n'est pas impossible : il y a deux ans nous avions vu passer deux vaches à une bonne hauteur, avec les pattes tournées vers le haut, ce qui est assez inhabituel pour ces placides ruminants dont l'aérobic n'est pas une spécialité ! Il est vrai qu'elles avaient fini au tapis... au bord du ballast ! 

 

...au bout d'une descente infernale...

 

Les petites gares se succèdent, puis, les côtés de la voie, envahis par les baraques faites de bric-à-brac et couvertes de tôles rouillées annoncent la grande ville de Khorat. Ici, pas de taxis : on prend le songtaew, le bus ou le touk-touk. Nous choisissons cette solution pour aller jusqu'à la petite place où la statue de Thao Suranaree attire les fidèles à toute heure. Les habitants de Khorat, mais également les gens de passage viennent ici pour demander à cette aimable dame de les aider à réaliser leurs projets. Il est vrai qu'elle a déjà fait ses preuves : à la tête d'un groupe de femmes, elle a mis en déroute les envahisseurs laotiens conduits par le prince Anuwongsa de Vientiane après leur avoir généreusement versé à boire. Cette Jeanne d'Arc locale est surtout vénérée du 23 mars au 3 avril. Ce soir, c'est une douzaine de jeunes filles en costume de danse noir et argent qui dansent dans un ensemble parfait. Elles ont posé devant elles la coupe qu'elles ont gagnée, et elles offrent ces danses à Suranaree qui reste de marbre ( ou plus exactement de bronze ). Amnoay achète un collier de fleurs et une fine feuille d'or. Elle allume des bâtonnets d'encens qu'elle tient, avec les fleurs, sans oublier la petite feuille d'or, dans ses mains jointes à hauteur de son front. Elle est agenouillée sur le marbre chaud devant Suranaree, elle se prosterne trois fois, elle colle la mince pellicule d'or sur la statue, puis elle lui passe le collier de fleurs autour du cou. On peut aussi acheter des moineaux qu'on relâche, ou des poissons qu'on libère dans le bassin voisin. Sur une estrade, un trio de chanteurs costumés psalmodie des litanies que personne n'écoute, d'une voix monocorde. Encore une fois, la tradition, l'animisme, la religion se mêlent étrangement.


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